SDF: Pour un droit à la différence

S. D. F : trois lettres que tout le monde connaît, mais qui ne font vraiment sens pour personne.

Alors c'est vrai, on s’en donne une idée. On les suppose malheureux et résignés. On les imagine ivres et mendiants, mais a-t-on une identification claire de ce qu’ils sont ? Comprenons nous ce que tentent d’exprimer ces hommes et ces femmes qui se détruisent sous nos yeux ?

 

Patrick Declerck, après quinze ans passés avec les clochards de Paris, à les étudier, à recueillir leurs témoignages, à les observer, nous présente à travers son livre les naufragés « cette effroyable réalité ».

Au delà de sa dimension descriptive, ce livre a une vraie vocation politique. L’auteur veut nous interpeller, provoquer un débat qui réveille les consciences, mais aussi solliciter l‘attention des décideurs pour enfin reconsidérer cette communauté oubliée, mal considérée et souvent mal aidée.

 

Premier constat : un mauvais tirage au sort à la loterie de la vie

 

Nous sommes dans une société individualiste. Une société de la responsabilité où on suppose que chacun fait et crée son parcours de son propre chef. Mais rationalisons un peu la situation et recontextualisons le parcours atypique de ces individus.

Ils naissent majoritairement dans des familles déjà pauvres, où l’éducation n’est pas prioritaire et où la violence fait parti du quotidien. Les parents sont souvent alcooliques voire drogués.

Après la lecture du livre, on garde par exemple à l’esprit l’histoire de cet enfant de 10 ans, à qui la mère a demandé de charger un fusil pour tuer son père. Ce qu’elle fera devant lui.

Comment ne pourrait il pas être marqué à vie ?

 

Ces individus sont aussi très souvent victimes ou témoins d’inceste. Un SDF raconte avoir longtemps dormi dans la même chambre que ses parents, couchant ensemble à coté de lui.

Ce lourd bagage se cumule dans 80% des cas à une maladie psychologique déjà présente chez les parents.

 

On a donc, une population déjà très abîmée dès l’enfance et la rue ne va faire qu’aggraver ce constat. Ils perdent peu à peu la conscience du monde. Ils perdent la conscience de l’argent, de la normalité, de la vie en quelque sorte. Ils vont même jusqu’à perdre tout retour sur eux même.

Un clochard venu en consultation voit son pouce tomber à cause d’une gangrène trop avancée. Il n’accepte aucun pansement et part avec son pouce dans la main.

 

Un peu plus tard dans le livre , on découvre que lors d’une « observation participante » où Patrick Declerck se transforme en clochard, ce dernier assiste à « un coït ,par terre , dans l’allée centrale du bus , d’un homme d’une trentaine d’année avec une vieille ,complétement ivre. Ainsi l’étalon baisa la sorcière. Hilarité de l’impétrant, encouragement du public, commentaires, fiesta. Le tout sous l’œil des policiers… »

 

Sans repères, sans amour, un peu fou, l’Homme redevient proche de l’animal. Il est triste de pouvoir remarquer cela dans une république qui prône depuis deux siècles comme un, cette sacro sainte justice sociale.

 

Deuxième constat : Une administration hors jeu, incapable de trouver des solutions efficaces et humaines à la hauteur de ce drame

 

Pour répondre à ces souffrances, ces vies brisées, l’administration propose une aide matérielle. Seulement cette dernière, est en inadéquation aux besoins de cette population.

 

Declerck le démontre notamment lorsqu’il se transforme en SDF pour passer une nuit d’hébergement dans la maison de Nanterre.

Le trajet pour aller en bus à l’hébergement est horrible. En raison de l’odeur, mais aussi à cause du comportements des autres SDF. On retrouve également dans ce témoignage un personnel pas toujours bienveillant et parfois agressif.

Enfin, le choix du lit montre la peur et le mécontentement qui peut exister vis-à-vis de ces centres. Il y a les lits superposables où le SDF craint d’être en bas par peur d être pillé et agressé gratuitement. Il ne veut pas non plus être en haut par peur de tomber ou de ne pas pouvoir aller au toilette. Ce qu’il ne fera souvent pas et laissera dégouliner son urine sur son compagnon du dessous.

A l’évidence, ces hébergements, ne sont pas sûrs et restent inadaptés. La preuve en est que les SDF préfèrent souvent la rue avec les difficultés qu’on lui connaît, aux solutions d’hébergement proposées par l’Etat.

 

En fait ces logements sont mis en place par des administratifs et des architectes qui ne connaissent pas vraiment le problème et qui ne demandent pas d’aide aux personnels spécialisés. Par exemple, l’hébergement de Nanterre a été réformé il y a quelques années. On a désormais des petites chambres avec quelques SDF au lieu de grands dortoirs, mais cela rend plus difficile le contrôle et la violence s’est durement accrue.

 

Troisième constat : la normalité, une monnaie d’échange introuvable.

 

Comme le SDF ne dispose d’aucune ressource économique, la relation soignant/soigné se fait autour de l’objectif du retour à la normalité.

 

Au départ, c'est la « lune de miel ». Le soignant et le soigné élaborent un projet en effectuant des démarches pour trouver un emploi, pour toucher le RMI ou encore pour combattre l’alcoolisme. Bref, tout deux semblent narcissiquement satisfait. L’un parce qu’on s’occupe de lui, l’autre parce qu’il se gratifie de pouvoir aider.

 

Mais ils omettent le principal: cette psychose ronge ces individus et façonne malgré eux, leur personnalité et leurs actions. Patrick Declerck , psychanalyste de formation, remarque par exemple le phénomène de « réaction thérapeutique négative ». Il caractérise le clochard qui améliore sa situation, qui fait des progrès vers la réinsertion et la normalité et qui finalement fait tout pour gâcher ce qu’il a construit. Malade et souvent masochiste, le SDF ne se permet pas d’aller mieux pensant ne pas pouvoir le mériter.

 

Le soin est alors voué à l’échec. De ce fait, le soigné se retrouve face à sa pathologie et va tout faire pour fuir et ne pas avoir à l’accepter. C'est la désillusion pour le soignant qui est déçu et rompt les relations avec le clochard. Cela n’aura pour seule conséquence de déstabiliser une nouvelle fois cet individu.


Ces individus sont-ils perdus, insoignables? Et par conséquent, que doit on faire avec eux?

Patrick Declerck apporte un élément de réponse.

« Je pense en avoir soulagé plusieurs, je sais n’en avoir guéri aucun ».

On comprends que le retour à la normalité, c'est à dire le fait de retrouver un travail, d’avoir un logement stable, une famille est presque impossible. Car ces individus sont souvent « anormaux » avant même leur clochardisation. Par conséquent, si un individu n’a jamais été vraiment inséré dans la société, comment peut on rechercher une réinsertion ?

Pourtant, l’aide que nous leur offrons se monnaie .Elle repose sur leur hypothétique retour à la normalité.

 

Mais cette exigence de réinsertion est inefficace et inappropriée. D’ailleurs en quinze ans, Declerck n’a connu aucun cas de réinsertion.

Peut être devrions nous nous remettre en question et revoir ce sempiternel besoin de la normalité qui tourne à la « normophobie ».

 

L’idée c'est donc de se concentrer sur une question : comment les SDF peuvent au mieux vivre avec leur malaise. Il faut pour cela que le soignant accepte le clochard tel qu’il est même avec ses aberrations, sans forcément vouloir le rendre à l’image de la société.

Et si les patients ne s’améliorent pas, faut il les laisser mourir sous nos yeux ?

Declerck répond, qu’on aura réussi, si au moins on a soulagé leurs souffrances en évitant de monnayer les soins et en les obligeant à se conformer à une normalisation qu il les brise.

 

Ce livre est surprenant, choquant, énervant parfois mais il nous force à regarder une réalité souvent ignorée.

On pense alors à ce mythe de la caverne de Platon qui nous concède qu’il faut lutter pour s’élever et découvrir la vérité.

Ce livre peut être douloureux car il montre à quel point la vie peut devenir une abjection écrasante et avilissante.

On ne peut en tout cas laisser à ces anonymes de la rue qui vivent une « mort qui s’étire » (Simone Weil). Il nous faut nous contraindre à nous interroger sur cette société souvent imparfaite et parfois écrasante. Ce constat est difficile à accepter, reste à savoir si la société et les pouvoirs publics sont prêts à entendre ce message et à franchir le pas de la remise en question … Pour l’instant les résultats ne sont pas concluants.

 

M. Lambert

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