Réformes du lycée et de l’université : vive la flexibilité ?

La loi ORE continue d'inquiéter : prévue pour résoudre la saturation de certaines filières et le taux d'échec important en première année universitaire, cette loi donne plus de flexibilité aux établissements de l'enseignement supérieur pour sélectionner les bacheliers, ce qui aggraverait, de fait, la ségrégation sociale... Et si l'on donnait plus de flexibilité aux lycéens aussi ?

Le constat est sans appel : le baccalauréat actuel prépare mal les lycéens aux études supérieures. Ainsi 61% des bacheliers ne parviennent pas au terme des études dans lesquelles ils se sont initialement engagés [1]. La faute au monolithisme des trois séries générales (littéraire, économique et sociale, et scientifique) que le projet de réforme Baccalauréat 2021 prévoit donc de supprimer : en plus d’un tronc commun, notamment autour du français et de la philosophie, chaque lycéen aurait à librement choisir des enseignements de spécialité, comme les mathématiques, les langues et littératures étrangères ou encore les sciences de l'ingénieur.

La faute aussi à une méconnaissance - et donc à une impréparation - des lycéens vis-à-vis des prérequis des études supérieures auxquelles ils aspirent. A cet égard, la loi - déjà votée - sur l’Orientation et la Réussite des Étudiants (ORE) permettra aux établissements de l’enseignement supérieur d’exiger des “attendus”. En pratique, seuls les établissements “sous tension”, c’est-à-dire dont les capacités d’accueil sont en-deçà du nombre de candidats, pourront exiger des prérequis et en faire un critère de sélection.

Laisser aux lycéens le choix de leurs spécialités, et aux établissements “sous tension” le choix de leurs critères de sélection. Voilà deux formes de flexibilité qui devraient résoudre les problèmes d’orientation post-bac... Vraiment ?

Considérons un cas pratique. Léa, qui finit tout juste sa Seconde, pense vaguement faire une classe préparatoire MP dans deux ans, une fois son bac en poche. Alors elle choisit pour sa Première un maximum de trois spécialités : les mathématiques, les sciences-physiques et les sciences de l’ingénieur. Tout se passe bien, et arrivée en Terminale un an plus tard, elle doit se limiter à deux de ses trois spécialités. Les mathématiques et la physique-chimie a priori. Mais la voilà qui hésite désormais à intégrer une faculté de médecine, et qui en est bien embêtée car cette faculté, “sous tension”, exige d’avoir suivi les Sciences et Vie de la Terre. Or la réforme ne permet pas à Léa de changer de spécialités en Terminale. Et quand bien même obtiendrait-elle une dérogation pour reprendre la SVT, comment pourrait-elle rattraper un an de retard ? Elle est d’autant plus déçue que sa spécialisation en sciences de l’ingénieur n’était pas indispensable, finit-elle par apprendre, pour intégrer une classe préparatoire MP.

Un tel scénario n’a rien d’invraisemblable : il pourrait au contraire concerner une majorité des futurs lycéens et condamner ainsi des générations à l’angoisse ou à l’autocensure. La flexibilité, introduite par les réformes du lycée et de l’université, entraverait la liberté de choix. Pour échapper à un effet pervers aussi ironique, une voie est possible : plus de flexibilité pour les lycéens !

Pour l’année de Première et pour l’année de Terminale, il s’agirait en l’occurrence de décliner chacune des disciplines en trois niveaux : avancé, intermédiaire et débutant [2]. Chaque étudiant aurait donc le choix non seulement de ses disciplines de spécialité, mais aussi de leur niveau. Ce nouveau degré de liberté permettrait à chacun de doser son investissement dans les disciplines suivies, et le cas échéant de se réorienter. Léa pourrait par exemple apprendre la physique-chimie à un niveau avancé en Première, et décider de passer à un niveau intermédiaire en Terminale, pour pouvoir se consacrer davantage à la reprise de la SVT à un niveau débutant ou intermédiaire dès la Terminale. En outre, cette flexibilité nouvelle serait un puissant vecteur de mixité et d’émulation sociales, puisque les profils aujourd’hui rebutés par les séries générales pourraient s’y épanouir et faire leurs preuves de façon plus progressive.

Enfin, et pour mieux éclairer le choix des lycéens, l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur, sans exception, aurait à rendre public, au moins deux années à l’avance, ses critères de (pré-)sélection : un maximum de deux spécialités, un niveau minimal (avancé, intermédiaire ou débutant) pour chacune d’elle, et éventuellement la note minimale exigée [3]. Un exemple ? Léa hésite entre la faculté de médecine d’Amiens, qui exige pour la SVT un minimum de 14/20 en niveau intermédiaire (et un minimum de 10/20 en niveau avancé), et la faculté de médecine de Lille, qui exige en SVT un minimum de 12/20 en niveau avancé spécifiquement. Pour n’exclure aucune piste, Léa doit donc se préparer au niveau avancé en SVT. Si elle obtient une moyenne supérieure à 10 au baccalauréat, et une note suffisante en SVT, elle pourra intégrer une faculté ou une autre, sinon décider de redoubler sa Terminale - au maximum deux fois - afin de monter au puissance ou se réorienter.

En portant à la fois sur le choix des disciplines de spécialité, sur le choix des niveaux et sur les critères de sélection, la flexibilité remplirait véritablement sa triple vocation : mieux valoriser les aspirations des lycéens, mieux stimuler leurs potentiels et mieux les orienter dans les filières porteuses et disponibles. Bien entendu, il est indispensable de conserver par ailleurs un tronc commun, afin de former les jeunes citoyens à une culture générale et un esprit critique et ce, indépendamment de toute logique d’insertion dans les études supérieures ou dans le monde du travail. Cette inflexibilité-là est toute aussi cruciale !

 

[1] Source : Ministère de l’Éducation Nationale

[2] Ou, et a minima, en deux niveaux (débutant, initié). Un raisonnement arithmétique montre qu’il est possible de n’avoir aucun conflit horaire, du moment que plusieurs disciplines soient enseignées à un même créneau et que chaque discipline - à un niveau donné - soit enseignée à deux ou trois plages horaires différentes.

[3] L'État définirait en outre des équivalences entre les niveaux : par exemple pour la SVT un 14/20 en niveau intermédiaire équivaudrait à 10/20 en niveau avancé.

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