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Billet de blog 11 juin 2021

Israël-Palestine : une légitimité de l'usure

Sous réserve d'un vote de confiance, ce dimanche à la Knesset, un nouveau gouvernement israélien devrait voir le jour. L'espoir suscité par le caractère « hétéroclite » de cette coalition achoppe sur l'histoire politique de l'État d'Israël, dont les dirigeants, de droite comme de gauche, se sont accordés pour enfouir la question palestinienne sous le sable.

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« Behind blooming flowers, Al-Aqsa mosque shines. » (Derrière les fleurs, la mosquée Al-Aqsa scintille), 2018. © Cole Keister

    Deux mille ans avant notre ère, le peuple des Hébreux, originaire de Mésopotamie, suivait son patriarche Abraham pour s’installer au pays de Canaan, l’ancien nom des terres situées dans l’actuelle région de Syrie-Palestine. Chassé par la famine, il fuit à nouveau vers l’Égypte, où il se trouve réduit en esclavage par le Pharaon de l’Oppression. Moïse entreprend alors de ramener les siens à Canaan, cette terre qui lui fut promise par Dieu, à lui et à sa descendance, dans un périple qui s’appellera l’Exode. 

    Ce tumultueux récit, consigné dans la Bible hébraïque, pose un premier jalon dans la légitimité revendiquée par une partie des sionistes israéliens sur la terre de Palestine -qui fut nommée ainsi par les Romains au Ier siècle AEC-. En vertu de la Loi sur l’État-nation, votée en 2018 par la Knesset, Israël tient en effet lieu de “patrie historique du peuple juif”, lequel entend satisfaire “son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination”. Un droit d’autant plus entier qu’il est “unique au peuple juif”. Or, comme le disait le poète palestinien Elias Sanbar, cité par Yitzhak Rabin dans un discours prononcé peu avant son assassinat par un extrémiste sioniste, « la bible n’est pas un cadastre ». Et quand bien même les versions biblique et historique se recoupent pour attester de l’existence du royaume antique d’Israël[1], le droit international n’accorde nulle légitimité de possession -exclusive qui de plus est- des territoires d’aujourd’hui à leurs premiers découvreurs. Car en raison d’un tel principe, l’Amérique appartiendrait seulement aux autochtones, et l’Afrique du Nord seulement aux Berbères.

    La seconde légitimité invoquée pour justifier la fondation de l’État d’Israël n’est pas historique mais circonstancielle. Persécuté jusqu’au XXe siècle dans une Europe gangrénée par l’antisémitisme, le peuple juif fuit de partout et ne trouve de refuge nulle part. La diaspora juive, dispersée et fragilisée, peine à faire entendre ses revendications légitimes de dignité, de sécurité et d’autonomie culturelle et cultuelle dans des Empires espagnol, russe ou allemand en proie aux pires folies sanguinaires.  Ainsi est né, en 1897, le projet sioniste, celui de bâtir, sur les collines de Sion -à Jérusalem- un État qui appartienne au peuple juif et dans lequel il puisse se sentir en sécurité. Si la démarche est compréhensible, voire légitime, elle se heurte cependant à la résistance non moins justifiée d’un peuple, arabe, qui habite la Palestine depuis des générations. Celui-ci, majoritaire, cohabite avec des juifs qui constituent moins de 5% de la population à la fin du XIXe siècle. C’est ce rapport de minorité qui constitue, selon l’historien Thomas Vescovi, le caractère colonial du projet sioniste[2]. Au sein même du peuple juif, des intellectuels issus de l’humanisme libéral s’opposent à la fondation d’un État juif sur une terre peuplée très majoritairement de populations non-juives. La question arabe est néanmoins vite évacuée par les dirigeants sionistes, « persuadés qu’une partie des autochtones profiterait de la création d’un État moderne », tandis que « ceux qui n'en voudraient pas n’auraient qu’à rejoindre les pays arabes voisins »[3]. Argument que l’on pourrait par ailleurs renvoyer aux sionistes aujourd’hui, dans un XXIe siècle où l’Europe, bien que tourmentée par des recrudescences d’antisémitisme venant de minorités arriérées, n’admet globalement plus de discriminations ethniques ou religieuses qui contraindraient un peuple à l’exil.

    Ni historique ni circonstancielle, la troisième légitimité se veut “méritoire”. Aharon David Gordon, immigrant juif parmi les plus influents au début du XXe siècle, assène ainsi sa conviction : « La terre appartiendra plus à celui des deux [peuples] qui sera le plus capable de souffrir pour elle, celui qui saura la travailler le plus [...] Ce n’est que logique, ce n’est que justice : ainsi se veut la nature des choses »[4]. Le kibboutz, ce type de village collectiviste juif où le fruit du labeur est distribué en parts égales, se trouve alors au cœur de l’idéal travailliste. L’archétype du sioniste-socialiste puise sa légitimité dans le mythe du pionnier travaillant la terre, justifiant ainsi l’occupation par une « meilleure » exploitation des parcelles occupées. Or selon les mots de Haïm Weizmann, premier président de l’État d’Israël (1949-1952), la « fainéantise » et l’ « archaïsme » de l’Arabe seraient « tels qu’il transforme un jardin florissant en désert »[5]. Quitte à ériger les bonnes gestion et fructification de biens en critères absolus de leur attribution, autant lancer un appel d’offres aux peuples du monde entier : Xi Jinping et ses sbires du PCC auraient probablement leur mot à dire.

    Néanmoins, désormais confrontées à leurs vacuités, leurs contradictions ou leurs anachronismes, ces légitimations ne suffisent plus à maintenir l’état d’occupation sur une population arabe -démographiquement croissante- profondément attachée à sa dignité et son indépendance. C’est alors une quatrième légitimité, qui surpasse et supplante désormais toutes les autres, qui permet à l’État colonial de maintenir son joug et de resserrer son étau : celle de l’usure. Au fur et à mesure qu’elle dure, la colonisation s’installe dans les imaginaires collectifs comme un état de fait. Ou alors comme un de ces maux contemporains face auxquels, au nom du “pragmatisme” et de la “rationalité” -concepts fourre-tout pour dire le cynisme et la realpolitik-, il faudrait simplement se résigner. Composer. Faire avec

    Pire encore : elle devient une évidence à laquelle il serait condamnable de s’opposer. C’est ainsi qu’en 2017, Emmanuel Macron , drapé dans les oripeaux de l’humanisme le plus altruiste, déclarait dans une allocution que l’antisionisme « est la forme réinventée de l’antisémitisme »[6], mettant le refus de l’oppression au même plan que la haine de l’autre. Qualifiée de « contre-sens historique [doublée d’]une faute politique »[7] par l’historien Dominique Vidal, cette interprétation est toutefois symptomatique du fatalisme qui se répand quant à la question palestinienne et de la consécration de l’État d’Israël comme un fait accompli. C’est aussi dans ce sillage qu’en 2020, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont brisé le tabou de la normalisation avec l’État d’Israël, renonçant ainsi à l’initiative de paix adoptée au sommet de la Ligue arabe de Beyrouth en 2002, qui conditionnait la normalisation à un « retrait total des territoires occupés depuis 1967 »[8]. Résignation encore. Côté sioniste, la conséquence est logique : la colonisation, au lieu d’être un délit assumé à demi-mot, se hisse au rang de valeur d’État. L’article 7 de la Loi sur l’État-Nation la consacre en ces termes : « L’État considère le développement de l’implantation [comprendre colonisation] juive comme un objectif national et agira en vue d’encourager et de promouvoir ses initiatives et son renforcement ».

    Adoptée sous la houlette du trois fois premier ministre Benjamin Netanyahu, cette loi ne risque pas d’être abrogée par le nouveau gouvernement hétéroclite composé par Yaïr Lapid en juin 2021. Le nouveau premier ministre pressenti, Naftali Bennett, est un nationaliste farouchement opposé à la solution à deux États, et chef de la coalition politique de droite nationaliste Yamina. Ce dénouement, qui viendrait mettre fin à deux ans de tractations politiques avec quatre scrutins aux résultats mitigés, laisserait le sort des Palestiniens, comme tant d’autres fois auparavant, en marge des préoccupations israéliennes. Car toutes les formations politiques représentées dans ce nouveau gouvernement, aussi divergentes idéologiquement soient-elles, se sont accordées pour enfouir la question palestinienne sous le sable en vue de leurs futurs mandats.

    En définitive, ce renouvellement gouvernemental renforcerait Israël dans ses positions et ses projets d’expansion, ne serait-ce que par le dynamisme qu’il prodigue à la vie politique de l’État. En comparaison, la « politique » palestinienne en Cisjordanie est engluée dans un état de torpeur depuis maintenant plus d’une décennie, sous la férule d’un Mahmoud Abbas usant de tous les prétextes pour se maintenir au pouvoir et reporter des élections qui, si elles devaient avoir lieu, donneraient comme favori un certain Marouane Barghouti… qui est actuellement détenu dans une prison israélienne. Le sort des Palestiniens de Gaza, lui, est scellé depuis maintenant quatorze ans, avec, d’une part, le blocus qui asphyxie l’économie locale et, d’autre part, l’hégémonie du parti Hamas qui, par ses vaines tentatives de s’imposer par la force, donne à l’État sioniste les prétextes dont il a besoin pour justifier sa propre violence aux yeux de la communauté internationale.

    Le militant pro-palestinien Sion Assidon considère, à juste titre, que le terme de « conflit » (israélo-palestinien) est inapproprié pour rendre compte d’un rapport de domination à sens unique. De la même manière, parler de « guerre » d’usure serait incongru tant les rapports de force sont déséquilibrés. Le peuple palestinien est usé. L’État d’Israël, lui, est constamment revigoré. Il appartient donc à nous autres, citoyens du monde et militants pour les droits de l’humain, de ne pas céder à l’injonction d’un « réalisme » qui ne saurait être que défaitiste. Et de tenir bon face à cet autre type d’usure qui prolifère aussi bien dans les discours politiques que dans les éditoriaux des grands médias : celui de l’opinion.

Sources

[1] François Reynaert, La grande histoire du monde, Fayard, 2016.

[2] Thomas Vescovi, L'échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.

[3] Ibid, p. 21.

[4] Cité in Zeev Sternhell, Aux origines d’Israël, Gallimard, Paris, 2005, p. 139.

[5] Cité in Thomas Vescovi, L'échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021, p. 97. 

[6] Discours du Président de la république française à l'occasion de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/07/18/discours-du-president-de-la-republique-francaise-a-loccasion-de-la-commemoration-de-la-rafle-du-vel-dhiv

[7] Tiré de : https://www.liberation.fr/debats/2019/02/27/dominique-vidal-l-amalgame-entre-antisemitisme-et-antisionisme-constitue-un-contre-sens-historique-e_1816073/ , consulté le 05/06/2021.

[8] Voir Akram Belkaïd, « Idylle entre les pays du Golfe et Israël », Le Monde diplomatique, décembre 2020.

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