Les Grands Principes remis en question, acte 1 : Captivité (part 1)

 

salariat

 

       Sept heures et demie du matin et la métropole grouille déjà de véhicules agités, de silhouettes empressées et de transports en commun encombrés. Les gratte-ciels peinent à contenir la mauvaise humeur ambiante tandis que les collègues s’appliquent à afficher leur sourire le plus surfait. La commodité étriquée du salariat ronronne et finit par bercer les tempéraments les plus impétueux. Vous n’avez rien demandé et pourtant vous y voilà, mandataires d’un contrat que vous êtes contraint de signer. Belligérants, mercenaires dans une bataille que vous n’avez jamais voulu engager.

       Dans la supercherie souveraine de la société, le criticisme de surface est légion. Le président doit démissionner. Les salaires doivent être rehaussés. Les heures de travail réaménagées. Les fauteuils de bureau renouvelés. La machine à café réparée…  Pourtant, l’éléphant dans la pièce qu’est le principe-même du salariat, irrécusable de par sa prétendue fatalité, insaisissable de par son envahissante proéminence, reste inébranlable et incontesté.

       Remettre en question l’idée-même du devoir travailler relève pour beaucoup de l’insanité, voire d’une candeur infantile qu’il est inutile de considérer. Ainsi sont faites les choses et nul ne peut le changer. Il en est de même pour nombre de questions fondamentales que l’âge adulte, trop souvent amalgame d’âge de maturité, récuse et étouffe comme un héritage abject. Travailler pour vivre ou vivre pour travailler ? À quoi bon se poser la question si ce dualisme est indissociable, indéfectible ?

       Les métastases de la doctrine capitaliste, auto-proclamée individualiste, se répandent dans l’imaginaire collectif comme une évidence. La vie est une arène dans laquelle un largage aérien vous a déferlé. Le hasard a jeté sur vous son dévolu et votre sort est un socle que les autres vont envier ou prendre en pitié. Vivre pour travailler ou faire travailler pour vivre.

       Le revenu universel est boudé par l’esclave aussi bien que par le maître, dans un atavique syndrome de Stockholm que la caste dominante s’applique à perpétuer. La théorie de la liberté devient risible comme le ciel pour un enfant gardé captif dans une chambre close. Jouer le jeu, tel est l’adage de la sagesse contemporaine. Faire semblant. S’adapter. Se fondre dans le décor.  Ultimement se calquer, se reproduire et recommencer. « Eat, work, sleep, repeat », ainsi s’enorgueillissent nombre de nos contemporains, faisant référence à leur style de vie admirablement conformiste, harmonieusement assujetti et merveilleusement accomodé à la routine pénitentiaire.

       L’histoire témoigne d’admirables transformations, de grandes révolutions par l’Homme et pour l’Homme. Lueur d’espoir dans un gouffre qui ne cesse de s’enliser, lucioles au milieu d’un champ ravagé. Mais l’opium du peuple a muté, ses facultés d’engourdissement s’en trouvent décuplées. Assisté, surveillé, téléguidé, le prisonnier dans le panoptique y trouve une zone de confort qui le tient en laisse.

       La prophétie est gluante mais saura-t-on passer entre les mailles de son filet ?

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