Les cinq sens à l'épreuve du confinement: joindre le geste à la parole

Pour se protéger du Covid-19, distance d'un mètre, plus de poignées de main, plus d'embrassades. Ces mains, désormais sous haute surveillance, ont pourtant un rôle social. Que deviendront ces gestes à l'avenir? Pour cet exercice littéraire, je vous propose aujourd'hui une réflexion sur le toucher.

Aller faire les courses dans les magasins donne lieu à un véritable rituel. Ouvrir la porte de l'appartement du bout des doigts, appuyer sur le bouton de l'entrée de l'immeuble avec le coude, saisir la poignée avec la main protégée par la manche du manteau. Mettre du gel hydroalcoolique. Toucher le moins possible les produits du supermarché, se dépêcher, éviter les rayons où il y a plus de deux personnes, payer avec la carte sans-contact. Remettre du gel hydroalcoolique. Rentrer, pousser la porte de la salle de bain avec le pied, frotter, frotter encore avec du savon plusieurs secondes. S'essuyer les mains, encore et encore, comme si la serviette avait le pouvoir d'enlever le reste de microbes.

Depuis le début du confinement, les mains sont mises à rude épreuve. On les lave, relave, badigeonne de gel. On les sèche. On les surveille. Car oui, elles sont dangereuses. Si on a ce virus, elles auront certainement été les complices. Depuis le 17 mars, que celui qui n'a pas contrôlé ses faits et gestes, lève la main !

Mais on a pu se rendre compte du rôle social de ces mains, coupables idéales. Avoir une forte poigne pour signifier sa reconnaissance, entourer de ses bras, poser une main sur l'épaule, la cuisse, la joue pour signifier une amitié, une affection, de l'amour. Nos mains parlent aussi bien que notre bouche. Le Covid-19 met à mal sa fonction : que deviendront ces gestes à l'avenir ?

Début du confinement. Une mère décède laissant une fille meurtrie par la peine. Quand les proches viennent la voir, les gestes barrière sont de mise. Pas d'embrassades, pas d'étreinte. Dans cette famille où l'on se touche déjà peu, le geste aurait eu son importance en cette période de deuil. La main aurait apporté du réconfort, aurait remplacé le mot qui ne sort pas, aurait essuyé les larmes. Ce jour-là, plus que tout autre, le toucher a fait une absence remarquée. Ici, la parole n'est plus rien quand le geste est mort. Le mot et l'action, couple caché, se sont révélés. L'un ne vaut rien sans l'autre.

A plus de 30 jours du confinement, le quotidien du quotidien s'est installé. Les jours se répètent, le geste, lui, disparaît. Qu'est devenu ce couple qui s'embrassait chaque matin pour se souhaiter bonne journée et chaque soir à leurs retrouvailles ? Le toucher est mort. Il n'a pas survécu à la proximité 24h sur 24, 7 jours sur 7. Ce corps-à-corps lui a asséné le coup fatal. Hommage aux mains baladeuses, inviteuses, caresseuses. Dans ce couple confiné, celui qui ne manie pas la parole est la grande victime de ce confinement, tue-l'amour par excellence. Le toucher était sa roue de secours, son haut-parleur. Il était doux ce temps, avant le confinement. Ces gestes, qui ont rejoint le passé, étaient en fait si bavards ! Pourquoi ne pas les avoir écoutés !

Le confinement est prolongé jusqu'au 11 mai. Mais une grand-mère, poursuivie par le Covid-19, a décidé de fuir la vie. Son corps posé sur le canapé attend d'être levé. Une heure passe. Une autre. Un jour passe. Un autre. Le corps de cette grand-mère attend encore d'être levé. Le SAMU est débordé, les pompes funèbres sont saturées. Les équipements pour se protéger du virus manquent. Pas de masque, pas de blouse, le toucher n'est pas possible. Le corps sans vie de la grand-mère attend toujours dans une chambre fermée. Il est bien confiné mais pas assez pour chasser la peur. La peur de le toucher. En temps normal, il aurait eu droit à une dernière caresse, un adieu. Mais c'était avant. Avant le coronavirus. Le dernier geste n'aura pas lieu. Le corps de la grand-mère a enfin été levé : sa famille affublée de masque, de gants, et postée à une distance d'un mètre, lui fait un signe d'au revoir. De loin. Il manquait la chaleur humaine, celle qui dévoile les sentiments du cœur.
Adama Sissoko

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