Les cinq sens à l'épreuve du confinement : miroir déformant

Le confinement nous met à l'épreuve : non seulement, il nous ouvre les yeux sur nos proches mais nous fait aussi l'effet d'une loupe sur leurs défauts. Comment les supporter, confinés 24 heures sur 24? Pour cet exercice littéraire, je vous propose une réflexion sur la vue.

Nous sommes donc tenus de rester chez nous, confinés. La sentence est tombée ce mardi 17 mars. Si notre président Emmanuel Macron n'a pas osé le dire clairement la veille, c'est le premier ministre qui l'a fait. Toute sortie doit être exceptionnelle et justifiée pour limiter la propagation du Coronavirus. Ça nous pendait au nez de toute façon. Sur le coup, on ne se rend pas compte de ce que ça veut dire. On cherche à en minimiser la portée : « On peut quand même aller faire des courses ? » « Mais oui, on peut faire un tour ! Quoi ? Pas du tout ? ». Un ami résume la situation en ces mots envoyés sur Whatsapp : « Personne ne comprend rien au discours de Macron. C'est hallucinant. »

Certains se sont dépêchés de fuir. Vers des résidences secondaires avec jardin. Tout, sauf les murs de l'appartement, qui plus est dans une grande ville. Peu importe si on prend le risque de contaminer les autres à la campagne. De l'espace, de l'espace. Un bout de jardin, la lumière du jour, de la hauteur au plafond... se disent-ils. Chacun a de bonnes raisons : « Moi je suis claustro, ce n'est pas possible, j'angoisse », « Tu comprends, pour les enfants, rester en appartement, c'est dur ». Je ne comprends pas, non.  Mais au fond, je crois que ce que l'on craint, c'est d'être enfermé avec les siens, dans ce lieu qui est celui du quotidien. Il faudrait que celui-ci ressemble à des vacances. Que va-t-on faire tous ensemble ? On va être obligé de se regarder le nombril, de se regarder les uns, les autres. Ceux qu'on est censé connaître les yeux fermés. La vraie peur du confinement est là : se voir tel que l'on est.

Tous les parents autour de moi l'ont dit : « confinés avec les enfants, l'horreur ! » Pourtant, on les aime nos enfants. Nos conjoints et conjointes aussi. Mais ce qui rend l'amour endurant, ce qui fait tenir sur la longueur c'est aussi l'espace, la distance. C'est se séparer pour mieux se retrouver. Se voir de près est mauvais pour le couple. Est mauvais pour la famille. Est mauvais pour la santé mentale. Les traits sont grossis et deviennent vite une caricature. La vraie peur, ce n'est pas de manquer de nourriture, ce n'est pas de ne plus voir nos potes. La vrai peur c'est de ne plus se supporter. Aristote a dit que « l'homme est un animal social  ». Oui mais avec une certaine distance de sécurité.

Alors ces chers enfants qu'on est pressé de récupérer en fin de journée à la crèche ou à l'école, ce cher ou cette chère tendre qu'on supplie de voir plus souvent, de partir en week-end comme aux premiers jours... On les adore ainsi : QUAND ON NE LES VOIT PAS TOUTE LA JOURNEE, 24 heures sur 24. Parce que là, le beau portrait de famille s’effiloche. Les sourires deviennent des grimaces, les beaux sont vilains. Le miroir est déformant.

Le confinement nous met à l'épreuve : il nous ouvre les yeux. Il nous met des loupes sur le nez. Ma chère fille dont je vante tant les progrès auprès de ma famille parce qu'à 7 mois, elle rampe déjà, mon garçon adorable et « très câlin », mon cher ado, si curieux, mon cher époux passionné par son travail... Tous se transforment dans cet appartement si étroit. Les progrès de ma fille vont trop vite pour moi, elle touche à tout et il faut que je cours derrière à chaque fois qu'elle attrape des objets dangereux, mon fils demande à être pris dans les bras à chaque instant ; existe-t-il une overdose de câlins ? Mon époux devient un ours en hibernation : la passion ça n'empêche pas de faire une lessive ou de préparer le repas ! Mon ado parle trop, j'aimerais qu'il se taise quelques secondes : la curiosité est un vilain défaut. Et l'on découvre que finalement, on n'a pas tant de chose à se dire. « La parole est d'argent mais le silence est d'or ». Ceux qu'on aime, on les aime certes mais aussi de loin. Qui a dit « loin des yeux, loin du cœur ? ».

Oh ! Ne mettons pas tout sur la tête du confinement. Si ça ne va pas dans un couple ou au sein d'une famille, ça ne va pas aller mieux enfermés ensemble plusieurs semaines. Et même quand ça va bien, ça ira mal. Pourquoi ? Confiné dans un appartement, c'est être obligé de regarder ce qu'on refuse de voir depuis toujours. En temps normal, le travail, les sorties avec nos amis nous permettent de supporter ces défauts. Mais les supporter, c'est passer outre, fermer l’œil, détourner la tête. Or là, dans ce contexte, la tâche est difficile, non ? Le confinement nous met à l'épreuve : aimer dans ces conditions. Sans échappatoire possible. Faire face à nos grimaces, à nos odeurs, à notre laideur. Alors oui, Baudelaire, il va falloir « pétrir la boue pour en faire de l'or ». Adama Sissoko

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