La cour des Miracles : chez Pôle emploi

Alors qu'au Moyen âge, on appelait cour des Miracles le lieu où se retrouvaient les gueux, les pauvres, les lépreux, brefs, les personnes qui, au simple regard, suscitent le sursaut d'un bourgeois, je me réapproprie ce terme pour parler de précarité, gentrification, transfuge de classe... Les laids ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Mon téléphone sonne. « Bonjour, madame, nous sommes la société X, mandatée par Pôle emploi. Vous cumulez des périodes de chômage et de travail. Vous êtes donc visée par l'organisme. Nous sommes là pour vous proposer des ateliers pour améliorer votre recherche d'emploi... » Incrédule, je réponds que je ne suis pas intéressée. Je pense que c'est une arnaque, et surtout, je n'ai pas de temps à perdre. Je pense que Pôle emploi ne peut pas m'aider, ne comprend rien à mon métier.

« Cette démarche a un caractère obligatoire. » Comprendre : vous ne serez radiée et vous ne percevrez plus d'indemnités.Une menace, tiens, je suis étonnée. « Je vais me renseigner, je n'ai pas reçu de courrier de la part de ma conseillère [conseillère avec qui je n'ai jamais échangé] Je vais vérifier cette information », dis-je le ton pédant. « Très bien. Je vous rappellerai. Il faudra prendre rendez-vous pour faire un entretien et déterminer vos besoins », poursuit la voix sans se laisser impressionner. Je raccroche en secouant la tête. J'oublie vite cet appel. Mais le lendemain, rebelote. On me presse de prendre rendez-vous. On me menace de radiation. Je vérifie, effectivement, l'entreprise est bien mandatée par l'agence des demandeurs d'emploi.

Je suis journaliste pigiste. Plus particulièrement, secrétaire de rédaction. Je relis, et réécris parfois, les articles des rédacteurs. Je propose des titres, écris le chapô, ce petit texte en gras qui coiffe l'article. Et j'adore ça. Depuis mon premier emploi dans le journalisme, j'alterne entre contrats à durée déterminée ou piges et périodes de chômage. Je n'ai jamais signé de CDI dans la presse. J'ai toujours fonctionné comme ça, les employeurs pour lesquels je travaille m'assurent des contrats plutôt réguliers. Il y a de meilleurs mois que d'autres mais dans l'ensemble mon salaire est très loin d'être miséreux. Je profite des moments moins denses pour lire beaucoup, avoir des idées et... ne jamais réaliser tous les reportages que je voudrais écrire. Je me lance souvent dans des recherches pour approfondir les sujets. Cette période est source de grand plaisir : c'est ce que j'aime le plus : fouiller, lire. Je creuse, je me hisse de livres en livres, d'études en études.

Parfois, je propose un article à des rédactions. Là, je change de casquette, je suis rédactrice. Mais c'est plus rare car plus fastidieux : il faut un angle qu'un journaliste de la rédaction ne pourrait pas faire. Il faut enquêter sans avoir garantie de publier, tenter de vendre le sujet et donc se confronter à la non-réponse, au refus, au prix bas quand ce n'est la gratuité. Parfois ça se passe bien. Quand je ne vends pas assez vite, l'énergie retombe aussi sec, mes indemnités pôle emploi commencent à piquer du nez et je retourne à mes CDD. Ainsi est ma vie professionnelle : faite de vagues. Huit ans à surfer. À m'en réjouir. À m'en plaindre. À rêver d'autres choses. À éviter tout changement. Le coup de fil de cette entreprise me ramène sur la terre ferme : je suis précaire. Et me rappelle que, pour beaucoup, la réussite d'une vie se mesure à la signature d'un CDI, et la linéarité d'un salaire. Je ne partage pas cette vision.

Jour du rendez-vous. Titre de l'atelier : « Dynamisation du CV ». Je me connecte en faisant la moue et en pensant très fort : mes boulots, je les ai par le bouche-à-oreille surtout. Pôle emploi ne peut rien pour moi. Les rédactions passent rarement par ce canal. Rendre mon CV plus sexy ne va pas m'aider. R, l'agent qui anime la séance, qui se veut très sympa, nous donne tout de suite un « devoir » à faire que je trouve, soyons honnête, débile. Décrivez votre parcours, vos attentes dans cette atelier (quoi ? Je n'attends rien mais alors rien du tout!) Quel est votre blason ? Décrivez vos trois qualités, vos trois défauts. Quel objet vous représente le plus ? Quelles sont vos peurs ? Quels sont vos souhaits ? Je choisis délibérément de ne pas répondre à ces questions saugrenues. S'il m'interroge, je lui dirais avec une pointe d'insolence que je ne connais personne qui se promène en ayant un blason en tête.

La parole est donnée à L. Ce cariste de 45 ans, donne l'impression d'être immense car sa caméra est en contre-plongée. Quand il prend la parole, il s'approche de l'écran, parle fort. Il ne semble pas être en paix avec les nouvelles technologies. Le ton est un peu brut mais c'est le genre de personne avec qui on aimerait bien rire. Il répond aux questions tel un bon élève. Pour lui, sa plus grande peur c'est son âge. Lors d'un entretien, on le lui a déjà reproché. Il se décrit comme « très ponctuel. J'arrive toujours à l'heure, c'est mon point fort. » Son défaut : « Il ne faut pas me chercher. Quand on m'a parlé de mon âge, j'ai mis fin à l'entretien. » Je suis prise d'empathie. 45 ans, ce n'est pas vieux, me dis-je. Mais la remarque a planté dans la tête de L. la graine du manque de confiance en soi, du doute. Il a mis plusieurs jours avant de se remettre de sa colère. On le comprend tous. D'ailleurs R, l'animateur de la séance, se lance dans une diatribe comme si lui-même avait été victime de cette discrimination. Il promet de le revoir en entretien individuel pour l'aider à utiliser les outils technologiques. « Vous ne pouvez plus écrire vos lettre de motivations à la main. »

Au tour d'A. de partager son blason. Cette aide-soignante de profession qui ne met pas sa caméra parce qu'elle ne fonctionne pas nous laisse pour seule indication sa voix légère à l'accent chantant des airs d'Amérique latine. Elle travaille dans la restauration rapide pour l'instant. Pour elle aussi, cet exercice semble être salvateur. « Je veux une vie stable », décrète-elle comme souhait le plus fort. « Je vis en colocation. » Je suis suspendue à sa voix, l'écran noir lui donnant plus d'écho. Elle parle des moqueries qu'elle a subies, de la difficulté de communiquer « pas dans la maîtrise de la langue, non. Je réalise que j'ai du mal à me faire comprendre. Il y a quelque chose qui ne va pas ». Le sentiment d'être souvent incomprise dans un milieu qui a d'autres codes me parle. Je pense : s'insérer dans un milieu qui est si différent du vôtre est une gageure. Je me souviens de mes premiers pas dans une rédaction, des mots que je cherche, des phrases qui ne sortent pas, du jargon que je ne maîtrise pas. Je comprends A. Je comprends L. Peu à peu, mon ego, gonflé par mes diplômes, fait profil bas. Je me mets à griffonner mes réponses sur mon carnet, avant que mon tour arrive.

A. N., trentenaire, prend la parole. Son souhait : « Avoir un travail qui a du sens. Prendre le temps de faire les choses correctement. On me dit que je suis lente. C'est vrai que je me sens vite débordée. Mais c'est parce que j'ai le souci de faire les choses bien. » Je signe. Moi aussi, j'aimerais que le temps ne soit plus une contrainte, moi aussi j'aimerais faire un travail de qualité.

Enfin, Q., petite lunettes rondes, avachi sur sa chaise, se redresse. Une grande bibliothèque fait office de décor. Il est enseignant-chercheur. Après avoir listé son parcours semé de diplômes de l'enseignement supérieur, il n'attendait pas grand-chose de cette séance car dit-il, il n'est pas dans l'urgence, sa femme ayant un travail qui leur assure une sécurité financière. Néanmoins, il pointe les suppressions de poste, la détérioration de l'enseignement public, des contrats d'une durée de deux ans, l'inconnu à la fin de ses CDD... Lui aussi parle de perte du sens de son métier. Il dit se retrouver dans ce que les autres disent. Au final, il se félicite de sa présence.

Lorsque arrive mon tour, je me sens petite. Mon  parcours que je récite ne sont plus un étendard. J'accepte de faire partie de la bande. Celle des précaires aux mille visages : des sans qualifications, des multi diplômés, des rêveurs, des timides, des inadaptés au monde, cruel, du travail. Je fais partie de ceux qui aspirent à allier plaisir et travail.

Dire ce à quoi l'on rêve fait du bien. Le verbaliser lui donne la forme du réel. Je détaille donc mes aspirations, ma vision du métier. Je liste mes qualités et mes défauts. Je cite même une devise. Et pour cela, je remercie Pôle emploi, dont l'utilité s'arrête là. Car ne soyons pas dupes. La prestation par cette entreprise privée, n'a autre but que d'obliger les chômeurs gênants, comme nous, à traverser la rue et prendre le premier poste. L'externalisation du service public entamée depuis 2015 vise surtout les demandeurs d'emploi dits « autonomes ». L'objectif : les faire sortir des statistiques, faire baisser le chômage. Ces ateliers, qui commencent par des entretiens et des réunions aux abords très sympathiques, peuvent vite prendre des allures d'écoles maternelles, avec coup de pression et autoritarisme, si j'en crois ce que relate un article de L'Humanité. Dedans, la phrase de Luc Chevallier, conseiller pôle emploi et syndicaliste SUD tombe comme un couperet : « Concrètement, la gestion des demandeurs d’emploi est devenue un marché juteux et les opérateurs privés de placement en profitent. »

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