Les cinq sens à l'épreuve du confinement : les murs ont des oreilles

Les murs fins de nos appartements nous en disent un peu plus sur nos voisins. Et sur nous-mêmes... Pour cet exercice littéraire, je vous propose une réflexion sur l'ouïe.

Rester confiné à la maison nous pousse à redécouvrir notre appartement - et aussi se rendre compte du bazar qu'il faudrait ranger. Mais c'est surtout s’apercevoir à quel point l'isolation sonore de notre logement est... quasi inexistante. On entend tout ce que font nos voisins. Ils entendent tout ce que l'on fait. Ce n'est pas un scoop. C'est supportable lorsqu'on revient du boulot et que la voisine organise un apéro surprise dans la semaine. On est indulgent quand le voisin d'en haut joue le rockeur blessé une fois par mois. Mais lorsque tout le monde est chez soi, toute la journée, les murs fins de nos appartements nous en disent un peu plus sur nos voisins. Et sur nous-mêmes.

D'abord sur notre envie de bien s'entendre : nous habitons une ancienne maison des années 70, découpée en quatre appartements, répartis sur trois étages. Nous sommes les locataires les plus anciens. Les voisines du dessous, en colocation, sont là depuis six mois. Elles ont l'air très sympas. La première fois qu'on les a rencontrées, c'est le jour où elles ont emménagé : elles sont venus demander de l'aide pour porter une machine à laver. Le contact était établi. Mon compagnon et moi voulions les prévenir : pas question de faire du bruit, à n'importe quelle heure, en pleine semaine. Nous avions trop souffert des fêtes impromptues de la locataire précédente. Bien entendu, on n'a rien dit. On s'est contenté de répondre à leur sourire. Dans les faits, quand elles mettent la musique à plein volume, la plupart du temps, on fait la sourde oreille. Parce qu'au fond, on a tout intérêt à bien s'entendre avec elles. Celle qui les a précédé a laissé un goût amer. Irrespectueuse, insolente, son départ était un soulagement. Alors maintenant, pour éviter toute tension, on entend et on se tait.

Sur notre bassesse humaine, ensuite. La voisine du dessus est là depuis 3 mois à peine. Elle parle très fort, invite des copines très tard. Un soir, vers 23 heures, elle se sont lancées dans l'analyse des textos reçus par un mec. « Déjà, s'il t'a écrit ce texto, ça veut pas dire qu'il ne se fout pas de ta gueule », « peut-être qu'il est timide », « il faut que tu sois cash, faut que tu lui dises ce que tu veux ! » J'entendais tout. Et mon oreille indiscrète se dressait pour en savoir plus. Au lieu de m'énerver parce qu'elles m'ont réveillée, j'écoutais. Récemment, cette même voisine pleurait au téléphone. Elle sanglotait et tapait contre un meuble pour expier sa colère. C'était triste. Mais zut, il était très tard ! J'ai voulu m'habiller et aller la voir pour lui dire... pour lui dire quoi au juste ? Je ne sais pas : de taper moins fort ? De souffrir en silence ? Je me suis ressaisie. Je n'y suis pas allée. Pour une conversation futile sur un mec, mon ouïe s'affine, mon attention est totale. Alors que les pleurs de ma voisine, eux, sont des décibels insupportables, j'étais prête à lui dire de mettre son chagrin en sourdine. Honte à moi.

On apprend aussi que notre appartement devient une salle de théâtre. Pendant ce confinement, consciente de l'omniprésence des voisins, je me surprends parfois à faire attention. Oups, j'ai laissé éclater une colère ? Je me dis après-coup que je me suis donnée en spectacle. Non seulement devant ma famille mais aussi devant mes voisins. Les murs n'existent plus, les micros sont sur « on ». Quand je me mets à chanter des comptines à tue-tête pour ma fille, elle n'est plus mon seul auditoire, me voilà sur scène. C'est vrai, je ne leur ai pas demandé s'ils avaient envie de m'écouter : attention, fausses notes garanties. Justesse, où es-tu ?

On sait tout d'eux mais ils savent aussi tout de nous. L'heure à laquelle notre fille se réveille, l'heure à laquelle on mange, l'heure à laquelle nous allons aux toilettes. Je me demande : font-ils autant attention que moi à ces bruits du quotidien ?

Les murs ont des oreilles. Cette expression n'a jamais eu autant de sens que maintenant, pour nous qui vivons dans un immeuble mal insonorisé. Mais je réalise que cette promiscuité sonore non choisie a pour fond une bien autre musique. Difficulté à se loger en région parisienne, prix élevés des loyers et pas de CDI au sein de notre foyer : il nous sera difficile de trouver mieux. Et heureusement pour nous, nous ne sommes pas dans un logement insalubre. Oui, il y a plus à plaindre, rendons donc nos lamentations muettes. « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »

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