Les cinq sens à l'épreuve du confinement : au palais des confinés

Heureusement pendant ce confinement, il nous reste un plaisir : la nourriture. Car oui, les papilles gustatives sont mobilisées pour surmonter cette épreuve. Montre-moi ta table, je te dirai qui tu es! Notre table est un marqueur social. Pour cet exercice littéraire, je vous propose une réflexion sur le goût.

Les contours du confinement rétrécissent. Lundi 23 mars, le premier ministre Édouard Philippe a ainsi précisé que l'activité sportive devait se faire dans un rayon d'un kilomètre de chez soi, seul et une heure par jour maximum. Le confinement commence à avoir une drôle d'allure. Au bout d'une semaine, les sourires commencent à se crisper, les apéro-skype deviennent monotones et les journées s'allongent.

Heureusement, il reste un plaisir qu'on ne nous a pas enlevé : la nourriture. Grâce à nos caissières-soldats qui restent mobilisées au front des supermarchés, nous, confinés de luxe, pouvons garnir notre table comme il se faut pour adoucir notre séjour au bagne. Certains vantent le temps retrouvé, propice aux liens familiaux et... à la cuisine ! Et il vrai que le temps est là, infini, devant nous, à perte de vue. Alors, pour faire passer la pilule de l'enfermement, les papilles gustatives sont mobilisées. Depuis le début de la semaine, notre table s'est enrichie. Plus de viande (alors qu'on s'est promis d'en manger moins), des plats plus fouillés, des assaisonnements plus fins. Les repas deviennent des rendez-vous à ne pas manquer. Une fois repus, prélassés dans nos chaises Ikea, on se félicite d'avoir égayé notre journée. La panse remplis, gonflés à bloc, on serait prêt à défier les restaurants quatre étoiles ( il faut bien se féliciter). Car oui, la bonne bouffe est un plaisir que l'on s'offre. Et le confinement devient notre mot d'excuse : « Au moins, on mange bien ». Parce que vous comprenez, on l'a mérité, après tout ce qu'on subit, être enfermés à longueur de journée, c'est dur. Du coup, on a le droit, on prend le droit... de faire des excès.

Pourtant, la période aurait pu être propice pour réfléchir sur notre mode de consommation. Le sort des caissières, le sort des « autres » moins chanceux, devrait nous poignarder le cœur, susciter une révolte car on le sait « le pain de blé du pauvre a le goût de l'orge ». Mais nous sommes de l'autre côté. Le palais émoustillé par l'épaule d'agneau du lundi, les crevettes fraîches baignées dans du lait de coco, saupoudré de curry madras du mardi sans oublier les boulettes kefta, faites maison, persil et oignon rouge malaxés avec passion le mercredi... Nous pouvons tranquillement nous asseoir face à nos écrans et pleurer le sort des malheureux. « Sacrifiez vos goûts et jamais vos principes » dit un proverbe français. Notre empathie pour les pauvres, les SDF est toujours là. N'en doutez pas. Quant à sacrifier nos goûts...

« Consommer autrement ». « Consommer responsable. C'est possible ». « Sauvons les petits commerces, privilégions les circuits courts ! »  Et puis... « C'est bien meilleur qu'un produit industriel ! » Tout cela est vrai et louable. Mais que fait-on quand la peur nous envahis ? En témoigne la ruée sur les produits de première nécessité dans les magasins. Et dans tous les magasins. C'est le seul dénominateur commun entre les différentes classes sociales. Du  U express en bas de la maison au prix à peu près abordables, au Franprix à 50 mètres, un peu plus cher, en passant par les Nouveaux Robinson, le temple du bio des bobos, les mêmes denrées manquent à l'appel. Pour se prémunir d'une mauvaise tempête, on fait des provisions... Pour plus tard, quand les temps auront changé. En attendant, faute de restaurants, de brasseries ouvertes, on essaie de garder le même niveau de vie à la maison. Montre-moi ta table, je te dirai qui tu es. Chaque nourriture a le goût de sa classe sociale. Ce matin, le boucher me disait : « Les gens achètent beaucoup plus de viande. » Au cas où, pour faire des provisions ?, voulu-je savoir. « Euh non parce qu'ils n'ont plus que ça comme plaisir : manger, manger. »

Notre palais ne doit pas souffrir. C'est le dernier rempart avant que notre vie ne ressemble vraiment à celle des prisonniers. Notre façon de consommer pendant le confinement fait mentir l'expression « le coût en fait perdre le goût ». J'ai remarqué que notre portefeuille s'ouvrait plus facilement pour acheter … des denrées de seconde nécessité voire de quinzième nécessité ! Mais pour qui ? Montre-moi ta table, je te dirai qui tu es. Mon palais est un transfuge. Il dit où j'en suis dans mon parcours de vie. Le goût est un marqueur social : produits bio, viande et poissons frais, légumes de saison, herbes... ma table d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle du temps où j'étais étudiante : avec des fins de mois difficiles à boucler, à bon goût et faim, il n'y avait pas de mauvais pain.  Aujourd'hui, je constate que le confinement met dans mon assiette un miroir auquel je dois faire face.

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