Est-ce à l’Etat de décider de l’éducation que nous devrons donner à nos enfants?

«Les enfants ne sont pas les personnes de demain; ils sont des personnes dès aujourd'hui. (...) Il faut leur donner les moyens de s'accomplir (...) l'inconnu que chacun d'entre eux porte en lui est notre espoir pour l'avenir» (Janusz Korczak)

Dans son projet de loi visant à conforter les principes républicains, notre gouvernement tente de nous imposer sa vision de l’éducation et de l’instruction pour nos enfants. La voici, résumée en trois lignes.

L’école c’est bon pour les enfants, aller à l’école est dans l’intérêt supérieur de l’enfant, l’école est le creuset de la République par excellence. L’école est le lieu de l’égalité des chances, de la mixité sociale, de la socialisation, de l’acquisition des savoirs.

Pas de données scientifiques mais des préjugés, des clivages et des stigmatisations qui seraient à même d’étayer le projet de lutte contre les séparatismes.

Mais est-ce qu’une loi définit forcément ce qui est juste ? Malheureusement pas toujours, les exactions des nazis ont été commises dans la légalité, pourtant aujourd’hui, tout le monde s'accorde pour dire que ces lois étaient inhumaines. Gardons la mesure de toute chose, il n’est pas question de comparer le projet de loi confortant les principes républicains avec la dictature nazie.

Cependant il nous faut faire la distinction entre ce qui est légal et ce qui relève de la notion de justice (c’est-à-dire ce qui est conforme à la notion de morale). Ordonner à tous les enfants, sauf quelques rares exceptions, d’aller à l’école, pourrait dans quelques mois devenir légal, il n’en reste pas moins que ce ne serait pas légitime.

Quant à la notion d’égalité, il est très dommageable qu’elle devienne synonyme d’uniformisation car quel système éducatif souhaitons-nous pour demain ? Quelles femmes, quels hommes voulons-nous pour demain ? Souhaitons-nous gommer tous les particularismes au profit d’une progressive et rapide uniformité nationale de notre système éducatif formant les mêmes élèves, les mêmes travailleurs, les mêmes citoyens, en brefs les mêmes femmes et les mêmes hommes d’un bout à l’autre de la France (puis pourquoi pas de l’Europe) qui ne pourraient plus s’enrichir les uns des autres mais qui seraient seulement interchangeables.

Quand les différences engendrent la défiance, quelle peut être la place des valeurs de notre République ? Car derrière ce principe d’égalité des chances se cachent en réalité les phénomènes de reproductions sociales définis par Bourdieu et Passeron. Ne nous leurrons pas, l’abolition de la carte scolaire a fait disparaître une grande partie de la mixité sociale en créant des écoles transformées en ghettos urbains où se concentrent les enfants de milieu défavorisés et de jeunes enseignants sans expérience. En restreignant l’accès, des filières les plus prestigieuses, à des enfants de milieux favorisés vers lesquelles leurs parents auront su les orienter, on renforce ainsi l’idéologie charismatique du don et on ramène les inégalités constatées à des inégalités de nature. La suppression des IUFM en 2010 peut être interprétée dans ce sens, comme une volonté de conserver un métier pour des individus socialement favorisés puisque ce sont eux qui font les études les plus longues et qui peuvent les prolonger même en cas d’embûches au fil de leur parcours. De cette façon, on perpétue la culture académique et on reconduit les avantages et les profits des classes favorisées ainsi que l’exclusion et les contraintes des classes défavorisées. Et que conservons-nous au final ? Les rapports entre dominants et dominés.

Alors peut-être que l’augmentation des enfants instruits en famille (IEF), en écoles hors contrat ou en écoles privées met en lumière une contre-culture éducative. Malgré les cris de détresse, les manifestations et les revendications des enseignants largement soutenus par les parents, l’Etat ne semble pas souhaiter s’attaquer au vrai problème. Il prend pour cible cette contre-culture qui met l’enfant au centre des apprentissages, qui usent de pédagogies alternatives et qui reconnaît les différences comme une force, laissant les enseignants de l’école de la République à leur désarroi et leur manque de moyens. Et c’est ce même gouvernement qui essaie d’instiller l’image d’un regard méprisant des parents instruisant leurs enfants en famille ou inscrivant leurs enfants dans des écoles hors contrat vis-à-vis de l’école de la République.

C’est pourtant souvent bien sans aucune prétention que l’on éduque ses enfants, car la tâche et les responsabilités sont difficiles alors loin de juger et fustiger ceux qui n’agissent pas comme nous, nos différences sont souvent le fruit de discussions fructueuses et porteuses dans nos pratiques.

C’est pourquoi, il est normal pour les familles instruisant leurs enfants en famille de ressentir ce sentiment d’injustice, car il surgit en réaction à un projet de loi qui n’a pas lieu d’être. Et si nous nous rebellons contre ce projet de loi, c’est parce qu’il va à l’encontre du bien-être de nos enfants. Notre gouvernement prétend aujourd’hui veiller à l’intérêt supérieur de nos enfants en nous imposant sa vision étriquée des choses. L’Etat peut-il raisonnablement décider à la place de parents qui sont à l'écoute des besoins de leurs enfants ce qui leur permettra de s’épanouir, en leur imposant sa conceptualisation d’une vie réussie et du bonheur ? L’Etat pourrait-il décider à notre place du nombre d’enfants que nous souhaitons avoir ?

Non, ce n’est pas aux lois de décider ni du nombre d’enfants que nous souhaitons ni de notre bonheur. Et ce n’est pas à l’Etat de décider du bonheur et du bien-être de nos enfants. La fin véritable de la loi est de garantir la liberté de chacun, ce qui exclut qu’elle impose sa vision du bien-être et du bonheur. On nomme « totalitaire » un Etat qui veut régenter tous les domaines de la vie et qui s’immisce dans la vie privée de ses citoyens. Et si l’Etat a le devoir de veiller au bien-être de ses citoyens, il n’a pas de droits sur la gestion de leur intimité et leur vie privée. En bref, l’Etat peut contrôler l’épanouissement et les progrès de nos enfants, mais il ne peut nous dire et leur dire comment ils doivent s’épanouir et quelles méthodes nous devons employer pour les instruire.

Espérons quand même que, dans un futur proche, le gouvernement puisse donner les moyens à l’école de la République de pouvoir valoriser la relation unique des enfants avec le monde et de reconnaître la légitimité et l’utilité pour les enfants d’avoir le droit de s’instruire selon leurs besoins, tous différents et en perpétuels changements.

Adeline et Romain

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