Vous reprendrez bien un peu de méthodologie M.Blanquer…

La problématisation est une pensée dans laquelle s’opère « une surveillance intellectuelle de soi » (Bachelard, 1970) et faute d’une telle rigueur le processus fonctionne pour ainsi dire au hasard ou, pire encore, dans une logique de manipulation.

Monsieur Blanquer, nous vous avons écouté le 11 mars 2021, lors de votre audition par le Sénat concernant le projet de loi confortant le respect des principes de la République. Il nous semble aujourd’hui urgent de parler méthodologie. Notre époque est marquée par la vitesse, l’éclatement des savoirs et l’urgence de répondre à des enjeux électoralistes.

 L’article 21 visant à limiter drastiquement l’instruction en famille (IEF) est né :

  • d’une problématique générale : quelles sont les raisons qui poussent de plus en plus de familles à choisir l’instruction en famille ?
  • et d’une hypothèse non vérifiée: l’augmentation du nombre d’enfants instruits en famille est le fruit d’une volonté de séparatisme de la part des familles.

Et c’est à partir de cette hypothèse non vérifiée ne reposant sur aucune observation scientifique, sur aucune donnée et aucun chiffre objectivable que vous avez basé toute votre argumentation. Cette argumentation s’est parée de préjugés, de fantasmes et d’amalgames et nous avons pris l’habitude de découvrir dans chaque audition ou chaque discours des paroles stigmatisantes pour étayer l’article 21 du projet de loi confortant les valeurs de la République : nos enfants ont été des sauvages, des fantômes de la République, de futurs terroristes et au mieux, dans une étude d’impact totalement à charge, des enfants ignorants et non stimulés.

Le 18 juin 2020, devant les sénateurs, dans la cadre de la commission d’enquête sur la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre, vous disiez ne pas penser qu’il faille interdire ou conditionner davantage l’IEF : « il faut appliquer les règles que nous avons établies dans la loi de 2019 [1] […] sur le plan juridique, je crois que nous sommes parvenus à un bon équilibre »[2]

Aujourd’hui vous répétez qu’un vide juridique entoure l’IEF sans pour autant l’avoir clairement défini.

Vous avez ensuite usé de ritournelles telles que « l’école c’est bon pour les enfants », « en France on va à l’école », « l’école n’est jamais une punition », et brandit comme étendard l’intérêt supérieur de l’enfant.

Laissez-nous vous dire que si lors de nos études universitaires nous avions fondé nos recherches sur des raisonnements biaisés, sur une méthodologie aussi peu scrupuleuse, nous aurions, fort heureusement, lamentablement échoué.

Tout d’abord, nous vous rappellerons que la problématisation est une pensée dans laquelle s’opère « une surveillance intellectuelle de soi » (Bachelard, 1970) et que faute d’une telle rigueur le processus fonctionne pour ainsi dire au hasard ou, pire encore, dans une logique de manipulation. Vous avez ainsi établi des corrélations, tiré des conclusions et décidé de rompre avec une tradition républicaine et avec des engagements internationaux[3] sous des prétextes fallacieux, des chiffres approximatifs qui ne reposent sur rien de sérieux.

Lors de votre intervention au Sénat, vous avez commencé vos propos par cette affirmation « dans notre pays, l’école c’est la République et la République c’est l’école ». Laissez-nous vous demander de quelle école vous parlez. D’une école publique de Seine-Saint-Denis ou d’une école privée de Neuilly ? Car comme vous le dites en citant Jules Ferry « avec l’inégalité d’éducation, je vous défie d’avoir jamais l’égalité en droit, non l’égalité théorique, mais l’égalité réelle ». L’augmentation des enfants instruits en famille, scolarisés dans les écoles hors contrat ou privées[4] est aussi un moyen pour de nombreuses familles de protéger leurs enfants d’un environnement néfaste.

A l’heure actuelle, nous pouvons légitimement nous poser la question de l’intérêt des débats autour de l’IEF tant les données sont subjectives et personnelles. Nous ne déterminons qu’un point d’ancrage qui permettrait un début d’analyse un tant soit peu sérieux. Il s’agit du Vademecum Instruction dans la famille  d’octobre 2020 émanant du ministère de l’Education nationale qui conclut que « les cas d’enfants exposés à un risque de radicalisation et repérés à l’occasion du contrôle de l’instruction au domicile familial sont exceptionnels.»

Mais loin de vous baser sur ce rapport, M.Blanquer, vous dites, que des milliers d’enfants seront sauvés par les restrictions d’accès à l’IEF. Dans le même temps vous vous voulez rassurant : « une famille qui respecte parfaitement la loi et le bien-être de l’enfant n’a pas lieu de s’inquiéter ; je lance donc un appel à la sérénité : les bonnes pratiques seront confortées », cependant malgré l’élargissement du quatrième critère d’éligibilité à l’IEF, d’après Stéphane Piednoir « 29 000 enfants devraient être rescolarisés. ».

Pour certains députés, l’IEF augmente dans les zones défavorisées où les phénomènes de radicalisation sont en augmentation. Pour d’autres sénateurs, l’augmentation a lieu en milieu rural dans des familles de catégories socioprofessionnelles élevées.

Il n’est pas déterminé dans quelles proportions la crise sanitaire, la volonté de séparer des enfants de la République, l’obligation de scolarisation dès 3 ans, le désir de protéger ses enfants de phénomènes de radicalisation islamique à l’œuvre dans certains établissements et le manque d’attractivité de l’école publique ont joué dans l’augmentation de l’IEF.

M.Blanquer, nous sommes loin de Dewey et Bachelard pour lesquels la problématisation naît d’une situation ouverte (déséquilibre d’une situation/défaut de savoir) à l’intérieur de laquelle un individu va percevoir un problème et le construire. Pour Dewey comme pour Bachelard il s’agit d’un savoir questionner qu’on ne doit confondre avec un savoir répondre.

Alors s’il vous plaît M.Blanquer, n’oubliez pas que l’acte éducatif est un phénomène complexe qui vous confronte à un espace d’investigation riche, vaste et pluriel. Gardez à l’esprit les jeux d’interdépendance et d’interaction des phénomènes humains qui ne peuvent se satisfaire de simplification. Acceptez qu’il existe souvent un décalage entre la théorie et la réalité, tentez de décrire ses écarts et essayez de les comprendre, les débats autour de l’éducation et de l’IEF s’en trouveront grandis.

M.Blanquer, vous et vos collègues, avez travaillé et construit un projet de loi sur une hypothèse non vérifiée. Pour rappel une hypothèse doit d’abord être vérifiée et c’est avec des conclusions tirées avec intégrité et humilité qu’un travail de qualité pourra débuter.

Nous ferons une hypothèse sur cette procédure méthodologique. Nous ne pensons pas que vous souhaitiez réformer la méthodologie de la recherche des sciences humaines. Nous faisons l’hypothèse que ce projet de loi est une manœuvre électoraliste stigmatisant une minorité mal connue, jouant sur les émotions, tentant de rallier les électeurs de gauche en général plutôt favorables à l’école de la République et les électeurs de droite sensibles aux questions de radicalisation.

Nous fondons nos espoirs sur la sagacité de nos concitoyens, auprès desquels nous ne souhaitons pas promouvoir l’IEF mais dire qu’il faut en priorité donner des moyens à l’éducation nationale afin d’augmenter la qualité de l’enseignement public et ne pas oublier que la lutte contre l’islamisme radical doit surtout être menée au cœur de l’école publique comme en témoigne le dramatique assassinat de Samuel Paty et les 800 incidents recensés lors de la journée commémorative de celui-ci.

Si nous avons eu l’agréable surprise d’apprendre ce soir (le 16/03/21) que la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat rejette l’article 21 soumettant l’instruction en famille au régime d’autorisation, nous savons que le chemin est encore long et que la bataille est loin d’être gagnée.

Alors pour finir, M.Blanquer, laissez-nous vous rappeler la vision éducative de Socrate. Pour Socrate, l’éducation est une recherche du sens de la vie, un dialogue ininterrompu avec soi-même, conscient de l’impact de ses choix et de ses valeurs tant sur un plan individuel que collectif. A méditer…

 

Adeline et Romain

[1] Loi pour une école de la confiance du 26 juillet 2019

[2] Propos de Jean-Michel Blanquer le 18 juin 2020 au Sénat dans la cadre de la commission d’enquête sur la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre en réponse à la question de Jean-Marie Bockel

[3] Article 26.3 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948

Article 14.3 de la charte des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne du 7 décembre 2000

[4]https:// www.mediapart.fr/journal/france/250221/des-eleves-se-refugient-chez-les-cathos-pour-echapper-au-ghetto

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