Restrictions de l'instruction en famille: et la santé des enfants dans tout ça?

Je suis médecin généraliste, et j’instruis en famille avec mon épouse nos deux enfants de 6 et 8 ans. Je souhaite témoigner de l’importance d’un accès facile à l’instruction en famille. En tant que médecin, je suis plusieurs enfants qui ont eu la chance d’être, un temps, instruits en famille suite à des expériences douloureuses de harcèlement scolaire.

Je suis médecin généraliste, et j’instruis en famille avec mon épouse nos deux enfants de 6 et 8 ans. Nous habitons un village où nos enfants sont bien intégrés,  ils participent à la vie associative et se sont liés d'amitié avec plusieurs autres enfants. 

Nous sommes contrôlés tous les ans par l’Education nationale. Par ailleurs, nos enfants sont épanouis et libres d’intégrer l’école de notre village s’ils le décident.

Je souhaite témoigner de l’importance d’un accès facile à l’instruction en famille. En tant que médecin, j'ai suivi plusieurs enfants qui ont eu la chance d’être un temps instruits en famille suite à des expériences douloureuses de harcèlement scolaire. J'accompagne également des enfants en souffrance scolaire pour diverses raisons : phobie sociale, difficultés d'apprentissage, difficultés d'intégration, troubles de l'attention.

L’IEF s’impose  parfois à des familles comme un impératif devant une profonde souffrance psychique. Elle permet aux enfants de poursuivre leurs apprentissages et de petit à petit reprendre confiance en eux. Pour exemple, le diagnostic de harcèlement est souvent posé tardivement alors que le mal-être est déjà profond. Il concerne environ 10 % des élèves dont un tiers de formes graves.

Je veux aussi témoigner du fait que l’immense majorité des familles en IEF ne sont pas séparatistes : ni islamistes radicales, ni antirépublicaines. L’école publique n’est pas leur ennemi. Elles sont au contraire attachés à l’égalité des chances. Elles sont attentives aux difficultés et à l'épanouissement de leurs enfants. Par contre ces familles ne sont pas naïves, elles mesurent que l’école publique n’est pas adaptée à tous les enfants! La diversité des offres, des accompagnements et des pédagogies est essentielle.

Pratiquer l’instruction en famille, ce n’est pas faire ce que l’on veut de ses enfants. Ce n’est pas non plus faire ce que l’on veut avec ses enfants. C’est simplement faire au mieux pour ses enfants.

Conjointement, mes recherches m'ont amené à faire un état des lieux des études portant sur la radicalisation islamiste chez les jeunes en âge d’être scolarisés. Il apparaît que le processus de radicalisation se fait sur fond d’échec scolaire et en rupture avec la famille. De fait, j'invite les membres du gouvernement à lire ce rapport de 2018 explicitant les rapports complexes entre la radicalisation et la jeunesse produit par l’INJEP. Un rapport qui ne fait, à aucun moment, mention de l’instruction en famille.

En outre, les djihadistes français ayant agi sur le territoire français ont tous connu une scolarité difficile ou très courte. Et nous ne parlons pas ici d’une instruction en famille mais bien d’une instruction à l’école de la République. Cette même école que le président de la République désigne comme « le creuset républicain. C’est ce qui fait qu’on protège nos enfants de manière complète par rapport à tout signe religieux, à la religion », et c’est dans « ce lieu où nous formons les consciences pour que les enfants deviennent des citoyens libres, rationnels, pouvant choisir leur vie ».

Le gouvernement pense-t-il pouvoir se cacher derrière cet idéal pour se soustraire à ses responsabilités vis-à-vis d’une école publique malmenée ?

Compte-t-il se cacher derrière l’IEF pour se soustraire à ce défi, celui de donner à l’Education nationale les moyens de raccrocher des enfants en échec scolaire, des enfants qui ont perdu confiance en notre système, des enfants qui n’ont pas su trouver leur place ? Car ce sont 800 incidents qui ont été recensés dans les établissements scolaires lors de la minute de silence organisée en hommage à Samuel Paty le 2 novembre dernier. Car ce sont 200 incidents qui avaient été recensés en janvier 2015 lors de la minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat de Charlie Hebdo.

Quant aux restrictions liées à la santé de l’accès à l’instruction en famille, je m'interroge. La définition de la santé de l’OMS adoptée par la France en 1946 est la suivante :

«La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité».

Si nous nous appuyons sur cette définition de la santé, il me semble très difficile voire impossible, d’un point de vue éthique, de légiférer sur des «impératifs de santé » dans la mesure où cette définition prend en compte le ressenti personnel et toujours unique de la personne dans son environnement. 

La santé est un droit pour tous. Ce droit est contenu dans le préambule de la Constitution de 1958, et dans la Déclaration des droits de l’enfant de 1959.

L’école de la République est une chance pour beaucoup d’enfants mais la liberté d’instruction est aussi une chance pour tous les enfants qui, pour des raisons diverses souffrent dans cette même école, parce qu’ils y sont harcelés, parce qu’ils présentent des difficultés d’apprentissage, parce qu’ils n’y trouvent pas leur place ou simplement parce qu’ils sont différents. Dans son préambule du 22 janvier 1946, l’OMS affirme : «Le développement sain de l'enfant est d'une importance fondamentale» et je suis certain que l’IEF est une liberté qui y participe.

Pour juger de l’intérêt supérieur de l’enfant, la convention internationale des droits de l’enfant (UNICEF, 1989) impose que la parole des enfants soit entendue. Venez à leur rencontre Monsieur le ministre, et vous verrez par vous-même ! 

Je demande donc à nos dirigeants, s’ils pensent que c’est en coupant les ailes d’enfants ouverts sur le monde et heureux en IEF, qu’ils concourent à leur état de complet bien-être physique, mental et social. En décrivant l’IEF comme un espace clos, refermé sur lui-même dont l’enfant serait prisonnier et en présentant l’instruction à l’école comme le prolongement de l’intérêt supérieur de l’enfant, seule capable de lui offrir cette dimension de socialisation, je vois que notre gouvernement n’a aucune idée de ce qu’est l’IEF

Allons-nous rompre avec une tradition républicaine et avec des engagements internationaux sous des prétextes fallacieux qui s'appuient sur des chiffres fantaisistes ?

Le gouvernement peut-il interdire une liberté très encadrée, sans données objectivables ? 

Pourquoi légiférer en procédure accélérée sur des sujets si importants alors même que nous ne disposons pas de données approfondies sur le sujet ? 

Quelle valeur a le vote d’un député ou d'un sénateur non éclairé ? 

Promulguera-t-on, en France, des lois ayant pour seul étayage la vague idée que se font nos dirigeants d’une situation?

Car si cet article de loi passait, ce serait la première fois que la stigmatisation, les fantasmes et les amalgames feraient l’histoire de l’éducation en France.

Et de grâce cessez de nous verser le sempiternel exemple de ces jeunes filles voilées de la tête aux pieds dans des écoles clandestines pour justifier votre mesure ! Utilisez l’arsenal législatif pour protéger ces pauvres jeunes filles mais n’amalgamez pas l’IEF avec un fait divers.

M. Darmanin a dit « l’école n’est jamais une punition » mais il s’avère qu’une privation de liberté sans fondement en est une et que la santé et l'épanouissement des enfants et de nombreuses familles valent plus que des manœuvres politiques à visée électoraliste.

Romain et Adeline

 

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