Qui sont-ils pour nous dire que nous serons libres à condition d'y être autorisés ?

Derrière chaque liberté qui s’envole, se cache une volonté d’imposer, de déresponsabiliser et de contrôler.

Nos enfants sont instruits en famille comme d’autres sont instruits à l’école de la République, en école privée sous contrat ou en école privée hors contrat.

Nous n’avons fait qu’exercer une de nos libertés. Une liberté qu’on veut nous retirer sans arguments valables.

Même s’il reste minoritaire, le nombre d’enfants instruit en famille (IEF) augmente. Il embrasse des questionnements qui dérangent nos représentants et qu’ils ne souhaitent pas gérer. De fait, pour contenir et réduire ce phénomène qui mériterait d’être analysé, ils ont pensé qu’il serait plus simple de nous autoriser à exercer notre liberté, plutôt qu’à simplement la déclarer.

La rhétorique est riche pour nous désigner, pour certains nous sommes des terroristes, des séparatistes, nous n’avons pas foi en les valeurs de la République. Pour d’autres nous sommes des bourgeois, des manouches, des bobos-écolos, des musulmans intégristes, des punks anarchistes. Le vocabulaire employé pour nous qualifier est peu flatteur, nous sommes, tour à tour, extrémistes, autoritaires, irresponsables ou laxistes. On nous accuse de mépriser l’école publique et les enseignants. Et pour finir, on craint pour nos enfants, futurs citoyens inaptes à s’intégrer dans la société.

Nous savons, depuis longtemps, que nous ne faisons pas l’unanimité car des quatre chemins, nous avons choisi le moins emprunté, le moins débroussaillé. Nous bousculons, nous inquiétons, nous énervons car « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux… »

Mais ce n’est pas parce que nos enfants ne vont pas à l’école que nous sommes contre l’école. Et ce n’est pas parce que nous ne faisons pas comme tout le monde que nous sommes contre le monde. Nous en sommes une partie, un minuscule bout qui interroge certains et qui embarrasse d’autres.

L’instruction en famille n’appartient pas au système marchand. Elle contraint en revanche ceux qui l’ont choisie à faire des choix de carrière, à réduire leur train de vie, voire, pour les plus courageux, à inventer des façons de vivre autonomes, frugales, loin du consumérisme ambiant et des injonctions de croissance continues. Car ce sont nos mains et celles de nos enfants qui travaillent sur ce chemin pour le rendre praticable.

Alors qui sommes-nous pour passer pour dangereux et incontrôlables ? Nous sommes des parents avec des enfants. Nous ne sommes pas parfaits et nous ne prétendons pas l’être et la diversité au sein même de notre groupe nous rend incasables.

Nous sommes des pères et des mères d’âges différents.

Nous sommes croyants, athées, agnostiques.

Nous sommes issus de classes populaires, moyennes ou supérieures.

Nos revenus sont très divers.

Nos parcours de vie aussi.

Certains pratiquent le unschooling, d’autres suivent des cours par correspondance ou mettent en pratique des pédagogies diverses, adaptées à leurs enfants.

Et nous parvenons à faire société lors de rencontres régulières, nous nous soutenons dans les moments difficiles, nous nous écoutons avec respect. Parce que nous avons compris, n’en déplaise à nos détracteurs, que l’IEF est un lieu de mixité sociale. Car nous en avons fait un lieu de solidarité et d’échanges. Des échanges que nous ouvrons volontiers à ceux qui s’y intéressent.

Aussi, sommes-nous capables de nous investir localement, de participer à la vie locale, politique ou associative de nos quartiers, nos villes et nos villages.

A ceux que nous dérangeons, nous disons que nous ne cherchons rien d’autre que le bonheur, que nous prétendons simplement être nous-mêmes. Nous ne souhaitons convertir personne, nous voulons juste continuer notre chemin, tranquillement, sereinement, pour quelques mois, pour quelques années, pour toujours.

Et nous sommes prêts à construire des passages, des tunnels, des ponts pour rejoindre, échanger et croiser ceux qui arpentent les autres chemins. Car il n’y a pas de bons et de mauvais chemins, il y a seulement des chemins différents.

A ceux qui pensent que ce n’est pas si grave, que l’école n’est pas une punition, que nous nous adapterons, nous demanderons : que diriez-vous si demain on vous imposait votre lieu d’habitation ?

L’instruction et l’éducation sont des sujets trop complexes pour que nous en restreignions les accès. Au contraire, cherchons d’autres chemins, inventons d’autres chemins, faisons se croiser nos routes pour discuter et avancer ensemble un temps.

Qui sont-ils pour nous dire que nous serons libres d’instruire nos enfants à condition d’y être autorisés ? Car derrière chaque liberté qui s’envole, se cache une volonté d’imposer, de déresponsabiliser et de contrôler. Qui sont-ils pour nous dénigrer, pour nous juger sans nous connaître ? Qui sont-ils pour nous stigmatiser, nous coller des étiquettes qui ne sont que des préjugés ?

Qu’avons-nous fait si ce n’est exercer une de nos libertés ? Dans un monde qui veut de plus en plus d’esclaves, avides de leurs désirs, individualistes et narcissiques pour créer toujours plus de croissance et porter haut les couleurs du matérialismes, la différence nous est posée comme dangereuse, violente tout au moins contrariante car elle pourrait nous pousser à nous questionner et nous sortir d’une torpeur agréable dans laquelle nous nous sommes enfermés.

Nous laisserons-nous voler le sens des mots ? Nous laisserons-nous dépouiller de nos valeurs et de la richesse de nos différences ? Parce que la simplification et l’uniformisation des pratiques et de la pensée sont des voies confortables qui évitent les questionnements. Nous satisferons-nous de concepts déformés, décolorés qui sont tellement passés à la machine qu’on ne se souvient ni de leur couleur et ni de leur forme originelles.

Laisserons-nous des principes comme la laïcité et la liberté être totalement dévoyés ? Nous laisserons-nous voler, sans rien dire, sans nous en apercevoir, des principes qui doivent nous permettre de vivre librement, dans un respect mutuel, nos différences ?

Car ces principes travestis au nom d’une soi-disant sécurité prônent aujourd’hui la simplification de notre vision du monde et la disparition de notre diversité à être et à penser le monde d’aujourd’hui et de demain.

Ps : M.Blanquer, M.Macron, si vous décidez la fermeture d'établissements, nous sommes prêts à échanger sur nos pratiques, nos astuces pour concilier nos temps de travail et les temps d'apprentissages de nos enfants. Dans les moments difficiles, comme dans les autres, restons solidaires, serrons-nous les coudes et apprenons les uns des autres.

Adeline et Romain

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