"Il est 25h62"

Paradoxes du confinement : l'exemple du télétravail.

La situation de confinement et le contexte d’une épidémie met en crise les rapports entre soi et l’environnement.  L’antagonisme des représentations entre santé et maladie s’exprime dans la manière de vivre le cloisonnement des espaces public, privé et corporel.

L’existence des outils numériques pour entretenir les liens sociaux, accomplir son travail, pour l’information, le divertissement, les démarches administratives, invite le monde chez soi. En temps normal, si nous disposons d’un espace privé et de ces moyens techniques nous pouvons faire le choix, certes relatif,  d’aller à la rencontre du monde à l’extérieur de chez soi ou de le convoquer depuis son ordinateur, sa tablette, son smartphone, à la maison ou au-dehors (bureau, café, bibliothèque, parc, etc…).  L’implication corporelle ainsi que les éprouvés sensoriels varient  significativement d’une situation à l’autre et le psychisme s’en trouve autrement engagé. Nous ne ressentons pas les contenus médiatiques comme nous ressentons les faits réels immédiats et sensibles. Les premiers laissent plus facilement place aux fantasmes du fait de la prégnance de l’image et du son. Les seconds, issus d’une rencontre tangible avec la réalité du monde, saisissent bien plus directement notre subjectivité et notre corps dans un espace–temps partagé. Y compris pour les démarches administratives où avoir quelqu’un en face de soi change la manière de se comporter. Jongler entre les deux est heureusement possible mais représente une épreuve cognitive.

En ces temps de confinement, nous devons à la fois nous protéger du dehors tangible et assouplir nos limites habituelles avec celui-ci relayé par le virtuel. Jongler n’est plus si facile. De par un risque de contamination mutuelle, nous devons faire « barrière » (en écho à la dénomination des gestes préconisés) dans l’espace social,  dans notre espace de vie et notre espace corporel : protéger ses organes et voies respiratoires qui nous mettent en contact avec l’air du dehors et avec l’autre. En même temps, l’environnement peut soudainement et massivement prendre place dans notre univers, comme dans l’expérience du télétravail.

Comme tout moyen a priori vecteur de liberté, il n’est pas absolu. Le moyen ne peut se passer du sujet qui l’utilise, de ce qu’il ressent, de ses réactions, de ses capacités d’agir, de s’adapter, s’opposer, se protéger.  A partir du moment où la notion de choix disparaît, la contrainte advient et possiblement, la souffrance. Les personnes qui effectuaient déjà du télétravail au quotidien connaissent les pièges à éviter dont le risque de l’hyper-connexion, la saturation psychique par l’absence de pauses, de structuration du temps, de délimitation des tâches, vis-à-vis des autres aspects de la vie à gérer comme la vie de famille. Par exemple, les sollicitations personnelles et professionnelles qui se manifestent en même temps et aux mêmes endroits, l’effet pervers de répondre immédiatement à une demande inopinée pour se débarrasser de la tâche là où l’on ne fait qu’accomplir une tache supplémentaire, traiter un appel pendant le temps du repas… le risque de se sentir submergé dans son espace psychique est grand.

En dehors du télétravail, des limites avaient déjà dû être pensées pour ne pas laisser les mails et sollicitations professionnelles diverses imprégner la vie privée : le droit à la déconnexion. La vie privée est un droit qui a valeur constitutionnelle, mais dans le monde du travail, il prend des tournures plus complexes. La loi Travail de 2016 reste très floue à ce sujet puisque la définition de ce droit dépend d’accords internes, de chartes, de préconisations, qui depuis 2017 doivent être négociés annuellement au regard de la qualité de vie au travail. A cet égard, les situations individuelles et collectives restent très différentes d’un milieu à l’autre.

Certaines personnes ressentent aussi la nécessité de devoir justifier leur fonction, l’utilité de leur travail, leur efficience,  pour préserver leur salaire. Cela renvoie à la notion de mérite donc d’effort de légitimation.  Il ne s’agit plus du besoin humain  de reconnaissance et de valorisation de la tâche et de la fonction, déjà si souvent en jeu dans les situations de surmenage lorsqu’elles font défaut. Il s’agit de justifier aux yeux de la société que l’on travaille vraiment et que ce que nous faisons est utile pour son bon fonctionnement. Les effets que cela peut produire sur l’estime de soi sont considérables.

Il arrive que l'on ait le besoin d’être aussi efficace qu’avant, comme si rien n’avait changé. L’anxiété en est souvent à l’origine, elle peut être  issue de la brutalité de la rupture sociale, du questionnement concernant sa place et ses liens,  ou parce qu’au bout de l’effort il y a la prise en charge de publics dont la situation, elle,  n’attend pas. Pour les métiers de relation d’aide, le prix à payer est souvent un fort sentiment de culpabilité. L’anxiété ou le désarroi imprègnent aussi les relations de travail, les discours, les directives ou se manifestent par l’absence d’orientations claires.  

Pour les personnes qui ont plusieurs emplois,  la dispersion s’ajoute à l’envahissement. La répartition du temps qui permettait de se consacrer à tel lieu de travail puis tel autre, se dilue dans l’ordinateur concentrant tout au même endroit, malgré la possibilité de classer les documents et les mails. L’absence d’espace physique suffisamment différencié prend ici toute sa signification.  En ce sens,  faire des réunions depuis chez soi ne s’improvise pas. Laissez voir nos objets, nos meubles, les personnes de notre famille qui passent ou se font entendre, un animal de compagnie, la vie privée en somme.  Si l’on peut, on isole un lieu que l’on aménage mais ce n’est pas toujours possible. Lorsque l’on raccroche, quels sont les ressorts pour revenir à cette notion du chez-soi?

Enfin les effets psycho-physiologiques due à la sur-stimulation des écrans, par exemple l’impact sur le sommeil et sur l’humeur, ne sont pas sans influence dans la sensation de pertes de repères notamment face à ses propres réactions.

Heureux celui qui préserve son travail et entretient des relations sociales me direz-vous, oui, mais encore une fois, rien n’est absolu, le bénéfice qu’il en retirera dépendra de son contexte professionnel et personnel. Une chose est sûre : des limites, des frontières, sont à inventer pour sauvegarder nos espaces psychiques qui ont impérativement besoin d’être différenciés. Sans cette distinction, toujours relative, imparfaite mais fondamentale, la souffrance psychique risque d’être intense : triste ironie que de se diluer dans la sollicitation du dehors lorsque l’on est confiné au-dedans.

Des conseils ont été proposés dans les médias par les « habitués du télétravail », des techniques qui permettent de mieux gérer cette distinction des temps dédiés qui sont aussi des espaces psychiques. Souvenons-nous que l’esprit est sujet aux mouvements émotionnels, aux processus et son temps actif n’est pas contenu entre « on » et « off », il n’est pas celui de l’horloge non plus. Les préoccupations se déplacent, se travestissent, se diffèrent. Ces mécanismes sont protecteurs mais sèmeront la confusion si les rythmes et les espaces ne sont plus suffisamment distingués. 

Dernier point majeur, nombreux sont les métiers dans lesquels le corps n’est plus suffisamment engagé. Le déploiement de la méditation, du yoga auprès des salariés, ou d’autres approches pour « se sentir » et être moins sujet à la surcharge mentale semblent l’attester. Dans le confinement et le télétravail cette question du corps se pose avec force car il va aussi concerner ceux dont les métiers contiennent une dépense physique ou génèrent de nombreux déplacements. L’absence d’activité et la limitation des mouvements peut permettre du repos mais perturbe aussi les fonctions positives de l’activité motrice dont la décharge des tensions. L’équilibrage dépendra alors davantage de soi et de sa situation familiale qui demande encore une autre forme d’énergie, que des exigences extérieures du travail et de la vie sociale.

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