COMMENT MASQUER LA PAUVRETE EN GUYANE ? LE VRAI DILEME DE L’INSEE

L’INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) a publié en mars dernier les résultats d’une étude sur le niveau de vie en Guyane1 qui a eu un certain retentissement médiatique2. Cette publication est issue des données de l’étude « Budget de famille 2011 » réalisée en 2011 auprès de 956 ménages en Guyane et qui avait déjà fait l’objet d’une publication en 20153. Cette étude réalisée auprès d’un échantillon large devrait nous permettre de tirer de nombreux enseignements sur le niveau de vie des guyanais, les inégalités ou, encore, la pauvreté en Guyane. Pourtant, sur ce dernier sujet, comme nous allons le voir, rien n’est moins sûr.

Les enseignements généraux de l’étude :

L’étude « budget famille 2011 » nous apporte quelques éléments précieux. Tout d’abord, nous constatons que contrairement aux idées reçues, la part des revenus sociaux en Guyane (RSA, CAF, APL) ne constituent que 13% de la masse des revenus. Le chômage pour sa part n’en représente que 2%. Ainsi, L’INSEE nous apprend que 80% des revenus disponibles en Guyane proviennent de salaires. On est donc loin du cliché véhiculé par une trop grande part de la classe politique française, d'une Guyane vivant au « crochet » de la France grâce aux aides sociales.

Le second enseignement provient des budgets de dépenses des guyanais. On constate que les plus lourds budgets pour les guyanais sont ceux de l’alimentation, des transports et du logement. Dans ces trois domaines, les prix ont évolué de 10% en moyenne entre 2001 et 2011. Pour les foyers les plus pauvres de Guyane, le budget alimentaire dépasse les 25% des dépenses totales du foyer. L’évolution des prix ayant été plus rapide que l’évolution des revenus des 25% de guyanais les plus pauvres (60000 personnes), ces derniers ont vu leur pouvoir d’achat diminuer régulièrement entre 2001 et 2011. On peut donc s'interroger sur la situation de quasi monopole de grandes familles antillaises, dans les domaines de l’import-export et de la distribution, des biens alimentaires ou des transports4, qui semble favoriser la hausse des prix se répercutant directement sur les ménages guyanais.

Le dernier grand enseignement de cette étude est l’accroissement des inégalités en Guyane. Avant cette étude, la Guyane était déjà le territoire administré par la France le plus inégalitaire, mais cette étude nous informe d’une amplification du phénomène. Ainsi, en 2011, les 10% de guyanais les plus riches étaient 14 fois plus riches que les 10% de guyanais les plus pauvres, ce rapport est de 3.5 en France hexagonale. L’indice de Gini qui mesure finement les inégalités dans un territoire est de 0.47 en Guyane contre 0.29 en France. Ainsi, la Guyane est plus inégalitaire que l’ensemble des pays occidentaux, mais également plus inégalitaire que nos voisins du Guyana (0.44), du Venezuela (0.44) ou encore du Pérou (0.43). Seul une vingtaine de pays au monde ont un indice de Gini supérieur à celui de la Guyane.

La pauvreté en Guyane :

Les sept années qui séparent la réalisation de l’étude de sa publication auraient dû permettre de peaufiner les données5. Pourtant, à la première lecture on s’aperçoit d’incohérences flagrantes entre la publication de 2015 et celle de 2018. Bien que ces deux documents s’appuient sur la même étude, le seuil de pauvreté et le nombre de pauvres ne sont pas les mêmes. Ainsi, la publication de 2015 nous informait qu’en 2011 le seuil de pauvreté était à 560€ en Guyane et qu’il y avait 87000 personnes vivant en dessous de ce seuil ce qui faisait un taux de pauvreté de 44.5% de la population de Guyane. La publication de 2018 nous apprend, quant a elle, qu’en 2011 le seuil de pauvreté était de 420€ et que 60000 personnes vivaient en dessous de ce seuil, soit un taux de pauvreté de 30% de la population guyanaise.

Au-delà de ces incohérences incompréhensibles, on peut s’étonner de découvrir un seuil de pauvreté « local » propre à la Guyane quant pour le reste de la France non domienne on utilise un seuil « national ». L’utilisation de seuils différents ne devrait pas nous permettre d’effectuer des comparaisons entre la France et la Guyane comme le rappelle l’INSEE dans sa publication de 2015, ce qui ne l’empêche pourtant pas de le faire dans cette même publication !

L’élaboration d’un seuil local ne se justifie que pour un Etat indépendant, or il ne nous semble pas que cela soit la projection de l’INSEE pour la Guyane. Le « tripatouillage » de données par l’INSEE a des raisons malheureusement bien moins avouable. Le seuil de pauvreté « national » en France est de 1015€ mensuels, alors que le seuil « local » en Guyane oscille entre 420€ et 560€. Diminuer ce seuil a pour effet de réduire de manière conséquente le taux de pauvreté en Guyane.

Grâce à la contribution précieuse d’un ami professeur de mathématiques (merci Stéphane) nous avons pu effectuer une extrapolation mathématique des données fournies par l’INSEE afin de connaître le vrai taux de pauvreté en Guyane selon le seuil de pauvreté « national ». Les résultats que vous pouvez voir sur la courbe sont édifiants. Ainsi, ce n’est pas 30% ni 44.5% de la population guyanaise qui est pauvre mais 62% ! C'est-à-dire que la pauvreté concerne 155000 guyanais, soit plus de deux fois et demi de ce qu’affirme l’INSEE dans sa publication de 2018 ! Rappelons à titre de comparaison (ce qui est réalisable avec un même seuil de pauvreté) que le taux de pauvreté en France hexagonale est de 14% de la population.

 courbe des revenus en Guyane (pdf, 1 B)

L'INSEE, tripatouilleur complice :

Au regard de cette analyse nous pouvons nous demander pourquoi l’INSEE cherche à masquer ces données.

Est-ce pour des raisons politiques, afin d’éviter de voir l’échec de la départementalisation de la Guyane qui n’a jamais permis aux guyanais d’être les égaux des français hexagonaux ?

Est-ce pour éviter de constater l’abandon de la Guyane par les pouvoirs publics alors qu’il y a plus de 30 ans le Président de la République française, François Mitterrand déclarait « nous ne pouvons pas continuer d’envoyer des fusées sur fond de bidonville » ?

Pourtant, le constat est sans appel, nous n’avons jamais vu autant de fusées décoller et les bidonvilles n’ont jamais été aussi importants. C'est ainsi que le slogan « la fusée décolle et la Guyane reste au sol » est, malheureusement, en Guyane plus que jamais d’actualité !

1https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/3368949/gy_ind_09_chapitre_2.pdf

2 https://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/inegalites-se-creusent-entre-plus-pauvres-plus-riches-guyane-571533.html

3 https://www.insee.fr/fr/statistiques/1288213

4 Le Groupe Bernard Hayot avec ses sociétés Bamirag, Bamirag pétrol, Guyane automobile, Maxauto, Autorama, Carrefour… ; la SAFO propriété de la famille Huygues Despointes avec la Sofrigu, Guyane Glace, Carrefour market, Promocash, 8 à Huit, Proxi… ; Le groupe Ho Hio Hen avec Propadis, HSM, Multigros, Géant, 3H, Ecomax,…

5 Les chiffres de la pauvreté en 2015 ont déjà été publiés pour la France hexagonale

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