Un archipel sens dessus dessous

Le 27 mars dernier l'île de Mayotte dans l'Océan Indien était secouée par une des journées les plus violentes de son histoire contemporaine. Mais avant de revenir sur ces événements dont le traitement dans les médias nationaux et locaux fut largement déféctueux, il faut revenir sur l'histoire de l'archipel des Comores et tenter une explication de la situation de Mayotte.

 

 

1974, les Comores sont une des dernières colonies à s'extirper du giron français, sous l'impulsion des nationalistes comoriens et des autorités françaises un référendum est organisé. Le résultat est sans appel : majorité pour l'indépendance. Les Comores seront donc indépendantes. Oui mais voilà Mayotte la plus australe des 4 îles de l'archipel a voté contre l'indépendance. Faut-il en tenir compte ou s'en tenir à la majorité absolue sur l'ensemble de l'archipel ? Au terme d'une joute politique, les mahorais, unis derrière leur leader Younoussa Bamana, finiront par faire entendre raison au gouvernement de VGE et aux parlementaires. Mayotte restera française. Cas quasi unique dans l'histoire de l'après guerre le peuple mahorais est donc un peuple qui a lutté contre son indépendance ! Pourquoi ? Simplement parce que l'histoire de l'archipel des Comores est marqué par les humiliations et les vexations que les Grands Comoriens et les anjouannais ont fait subir à leurs camardes mahorais. Ces derniers ont donc vu dans l'indépendance comorienne l'occasion de prendre leur revanche. Usant de tout leur bon sens paysans (Mayotte est traditionnellement une île d'agriculteurs quand la Grande Comore et Anjouan sont tournées vers le commerce) les mahorais avaient anticipé sur ce qui ne manqua pas de se passer dans les années à venir. Les Comores indépendantes, petit pays isolé, s'enfoncèrent inexorablement dans la pauvreté quand Mayotte soutenue par la France bénéficia d'une relative prospérité. Face à cette situation les comoriens firent ce qu'ils ont toujours fait au long de leur histoire, se déplacer vers l'île la plus prospère de l'archipel.

 

1994, année fatidique

 

Aucun problème donc, profitant du statut batard de l'île ni tout à fait Dom ni tout à fait collectivité d'outre mer, anjouannais et grand comoriens s'installent dans la post colonie. Quand arrive 1994 année fatidique ou le premier ministre Balladur instaure la nécessité de l'obtention d'un visa pour les ressortissant des Comores. Au début on rigole et on y croit pas trop. Puis arrive les années 2000 et la marche vers la départementalisation de Mayotte semble devoir prendre le pas sur toute considération d'ordre humanitaire. Pour faire de Mayotte un département il faut à tout pris la purger de ses composantes non française, on rafle donc les sans papiers, on brûle leurs maisons, on expulse au mépris des lois de la république (non respect des demandes d'asile, enfants expulsés sans leurs parents...). Dans le même temps se développe le réseau des passeurs et de leurs kwassa kwassa, ces embarquations qui assurrent aux sans papiers le voyage vers Mayotte depuis Anjouan. Dans un premier temps éberlué par la violence de l'action des forces de l'ordre à leur encontre, les anjouannais apprennent à se cacher, ils vivent dans la peur du blanc. Lorsqu'il sont expulsés ils leurs en coûte de 300 à 500 euros pour payer le passeur qui les ramène vers mayotte, et 2 ou 3 jours plus tard ils réapparaissent. Les voyages sont de plus en plus périlleux car la douane et la Paf traquent les Kwassa kwassas, et dans leur volonté d'échapper à la police les passeurs prennent de plus en plus de risques. Régulièrement ces voyages se soldent donc par des noyades. L'année dernière le ministère affichait fièrement un chiffre de plus de 15000 reconduites à la frontière rien que pour Mayotte. Dans le même temps les mouzoungous (blancs) peuvent aller et venir comme ils le souhaitent, alors même que leur intégration est bien plus difficile que celle des sans papier. Pensez donc, généralement un mouzoungou ne parle pas le Shimaoré (version locale du Swahili), ne pratique pas l'Islam et ignore tout de la culture mahoraise. Un anjouannais en revanche est comme un poisson dans l'eau, s'il s'installe dans un village en quelques jours il est adopté, connu de tous et bien souvent respecté. Il faudra à un européen des mois pour parvenir à un tel degré d'intégration dans la société mahoraise. Pourtant c'est bien ce dernier qui a le droit de vivre à Mayotte contrairement aux ressortissant des Comores indépendantes.

 

Insurrection

 

C'est dans ce contexte proprement ahurissant, et plusieurs fois condamné par l'assemblée général de l'ONU, que s'est déroulé ce qu'on appel désormais à Mayotte le "Jeudi noir ". Le 27 mars dernier, excédés par l'extradition du colonel Bacar, ex dirigeant d'Anjouan, vers la Réunion, de jeunes anjouannais s'en prennent aux français un peu partout dans les rues de la capitales Mamoudzou, des manifestants tentent d'empêcher l'avion de décoller en attaquant l'Aéroport de Pamandzi. Bref, c'est l'insurrection. Qui est Bacar ? Un dictateur d'opérette, pro-français, qui a su exaspérer ses compatriotes comme rarement un dirigeant comoriens ne l'avais fait auparavant. Ex-colonel de l'armée comorienne, il est élu président de l'île d'Anjouan une première fois dans les règles de l'art. C'est lors de sa réelection en 2007 que les choses se gâtent, il est pris en flagrant délit de fraude et sommé de démissionner. Il refuse. Il préfère entraîner Anjouan dans une tentative de sécession vis à vis de l'UDC (union des Comores), c'est à dire l'Etat fédéral. C'est là qu'intervient le président de l'UDC (les Comores étant un état fédéral il y a un président de l'archipel et un président par île), Sambi, il fait la promesse à son peuple de ramener Anjouan dans le Giron de l'UDC. Il en profite pour dénoncer la sécession bacariste comme une tentative, soutenue par la France, de déstabiliser son gouvernement. Il faut dire que Sambi cherchant de nouveau bailleurs de fond pour financer le développement de l'archipel s'est tourné vers l'Iran, ce qui n'est pas pour plaire à l'allié traditionnel : la France. Bénéficiant de l'appuis de l'Union Africaine, Sambi finit par faire débarquer l'AND (armée national de développement) à Anjouan. Le régime de Bacar s'effondre et avec lui la propagande qui cherchait à faire croire à sa popularité. La liesse des anjouannais lorsqu'ils apprennent sa défaite laisse peu de doute quant à sa prétendue popularité. Echappant mystérieusement à l'armée comorienne (a-t-il bénéficié de complicité ?) Bacar se réfugie sur l'île voisine, Mayotte. Aussitôt les anjouannais de Mayotte (environ 1/3 de la population) demande qu'on leur livre l'ex président, bien sûr la préfecture refuse. Impossible de livrer un homme à une mort certaine. On décide alors son extradition vers la Réunion. C'est la vexation de trop pour les anjouannais. Les émeutes ravagent le quartier commercial de la capitale, Kaweni, qui est aussi, ironie du sort, le siège du plus gros bidon ville accueillant des sans papiers.

 

Dérapages

 

En l'absence des leaders de la communauté, qui malheureusement ce jour là ont laissé les jeunes livrés à eux même face à la police, ces derniers ont laissé libre champ à leur fureur. Cela a donné lieu à un nombre certains de dérapages. Les émeutiers se jetant sur des passants innocents, n'hésitant pas à caillasser des voitures dans lesquels se trouvait des enfants en bas âge, frappant, molestant et humiliant tous les blancs qui tombaient sous leurs mains, femmes comprises. Le respect profond de la vie humaine inscrit dans l'Islam a probablement évité le pire puisque finalement aucun mort n'est à déplorer. En revanche certains ont subit des sévices graves, d'autres des humiliation publiques. Dans cette affaire les médias ont fait preuve d'une insoutenable légèreté. Annonçant d'abord 2 morts, et provocant une panique totale sur la base d'une fausse information, avant de se rétracter et d'énoncer platement le bilan de la préfecture, dont on sait qu'il a été largement sous évalué dans l'optique de plaire au ministre Yves Jégo, en visite dans l'île le lendemain des émeutes. Pas de sang, pas d'info, c'est la loi que les médias nationaux ont appliquée semblant presque s'emballer dans un premier temps à l'annonce de morts, avant de jouer les moutons de Panurge, dans le sillon de l'Etat une fois qu'ils eurent la certitude que personnes n'était mort lors des émeutes. Faudra-t-il la prochaine fois que les anjouannais immole une victime afin de faire entendre leur désespoir ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.