Les dégâts collatéraux du libéralisme appliqué à la méthanisation.

A travers le déroulement d'un projet d'implantation d'une usine de méthanisation en Picardie, j'essaie de mettre en lumière la manière dont les orientations libérales qui président à la politique de promotion des énergies renouvelables en pervertissent l'intérêt et font fi de tout respect de la démocratie.

C’est sur le terrain - en l’occurrence à La Ferté Milon, bourgade de 2000 habitants à 80km au nord est de Paris, patrie auto-proclamée de Jean Racine (qui ne fit qu’y naître) - que les conséquences d’une approche libérale des énergies renouvelables et d’une absence de lucidité globale sur la question de l’énergie se font sentir de manière tout à fait concrète, cuisante et implacable dans la vie même des citoyens réduits à l’impuissance.

Une endiverie existe depuis des années en bout de ville qui emploie quelques dizaines de salariés surtout des saisonniers. Ce secteur comme toute l’agriculture cherche aujourd’hui de nouvelles sources de revenus du fait des turbulences des marchés - comme celui des céréales - et des remisés en cause de subventions dont les versions passées comme la PAC permettaient de jouir. C’est ce qui explique que l’on voie fleurir soudain comme des champignons après l’orage des projets d’élevage de poulaillers de 40.000 poules pondeuses et des projets de méthaniseurs. C’est ce qui s’est passé ici : les agriculteurs réunis en coopérative pour la commercialisation de leurs endives se sont laissés convaincre que l’endiverie trouverait dans le traitement de leurs déchets verts une source de profit. Le responsable de l’endiverie a porté au conseil municipal - auquel il appartient - le projet et un permis de construire a été délivré de manière assez furtive, la population ne s’alarmant pas prise entre sous information, incompréhension des enjeux et dogme indiscutable du caractère 100% bénéfique et souhaitable de tout ce qui s’apparente à du vert.

On a connu une situation assez comparable dans son principe avec les bio carburants. Même verdeur affichée se cantonnant à des effets de discours, même approche libérale ancrée par nature dans des préoccupations de diversifications des sources de profit et indifférente aux conséquences tant économiques qu’environnementales. Ces projets de méthaniseurs s’inscrivent dans la même logique, mais ils ont d’autres caractéristiques hélas encore plus impactantes puisqu’ils sont plus petits, plus nombreux et partant plus proches des gens. A l’examen plus générateurs de nuisances et plus dangereux aussi.

La loi autorisant une distance d’implantation minimale de 50 mètres des premières habitations, c’est sur un terrain attenant à celui de l’endiverie que le méthaniseur doit être installé. Il est encore dans le bourg, même si c’est à la sortie de celui-ci et qu’il affirme respecter une distance de 53 mètres par rapport à la première maison. Donc les formes sont sauves.

Les riverains finissent tout de même par se poser des questions. Quel impact cela aura-t-il sur la valeur de leurs maisons? Est-ce que les matières qui alimentent un méthaniseur ne dégagent pas d’odeurs? Est-ce qu’une telle installation incluant des compresseurs fonctionnant 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 ne bouleversera pas leur environnement quotidien? Est-ce qu’il n’y a pas de danger à vivre ainsi à quelques dizaines de mètres de gaz explosifs ? Est-ce que le contrôle des effluents toxiques est bien assuré ? Les réponses qui leur sont données sont lénifiantes, s’appuyant sur la foi du charbonnier des ingénieurs  - « every thing is under control » et surtout ils ressentent qu’on ne leur demande surtout pas de chercher à avoir un avis. Le conseil municipal qui a déjà donné son feu vert au permis de construire, sollicité par la préfecture, se prononce en faveur du projet, arguant de la préservation de l’économie et de la création d’emplois - en novlangue libérale, cela signifie, maintient des profits et utilisation d’un argument imparable - le méthaniseur ne créera en fait pas beaucoup plus d’un emploi.

Les riverains cherchent à mobiliser et un collectif - les gazés st lazare - est créé.

Il ne s’agit pas de rentrer dans le récit pointilliste, quasi obsessionnel et dénonciateur qui est celui de tous ceux qui se battent contre un pouvoir qu’ils perçoivent comme hostile, injuste et destructeur. Outre le caractère harassant de l’exercice aussi bien pour celui qui l’écrit que pour celui qui est sommé de s’y intéresser, cela n’a guère d’effet. Ne sont souvent convaincus que les convaincus.  Non, il s’agit plutôt à travers ces lignes de tenter 3 choses :  relayer la lutte des gens de terrain qui sont les victimes de ces politiques, mettre en lumière le caractère symptomatique d’une époque que recèle une telle situation et faire connaître l’existence de sources d’informations capitales pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du déploiement de la présente politique de méthanisation. 

Au delà de la dénonciation ce cas manifestement aberrant -  puisqu’il crée les conditions d’un conflit permanent au sein d’une petite communauté, et qu’il est hautement critiquable  du point de vue du bilan carbone,  il s’agit aussi de saisir l’occasion pour réaffirmer la nécessité d’une mise en perspective et d’une approche globale des grandes questions d’orientation politique, ici celle de l’énergie, de faire apparaître ce qui sépare l’agitation frénétique du mantra des énergies renouvelables et le nécessaire effort d’intégration globale comme par exemple celle du scénario negawatt. C’est enfin le seul moyen d’essayer de ne pas être ramené sans cesse dans le jeu stérile des polémiques rebondissant sur des détails et des suspicions de règlement de comptes locaux mais de les dépasser en faisant de ce cas un révélateur des dégâts des fausses solutions d’une politique des coups opportunistes sans véritable vision des priorités  d’une transformation de notre rapport à l’énergie.

Développons donc ces 3 points:

1) Relayer la lutte de tous ceux qui se battent, c’est ne pas les laisser croupir dans le silence. Tenir cette tribune dans Mediapart est une manière de susciter au moins un petit écho à l’échelle nationale.

2) Mettre en lumière le caractère symptomatique de l’état de notre époque que laisse transparaître  ce petit malheur local. Tout y est en effet et il s’agit bien d’une fable révélatrice de :  

- la confusion dans laquelle se trouvent les élus qui ont perdu toute idée de ce qu’est la notion même d’aménagement du territoire et son lien avec les conditions de vie d’une population. Quelle conception du cadre de vie les anime pour qu’ils ne s’alarment pas de l’implantation d’un équipement de ce type en ville ?

- l’absence - ne parlons même pas de démocratie - mais tout simplement de prise en compte des habitants, des citoyens, du peuple. Ce sont les techniciens et les élus se sentant légitimes d’exercer leur pouvoir technocratiquement qui sont les seuls à avoir leur mot à dire et à prendre des décisions. On les verra même parler de « consultations » en faisant allusion à des réunions de « médiation" qu’il organisent entre un panel d'élus, des porteurs du projet, de membres de l'association de défense et de citoyens tirés au sort . Celles-ci se sont faites a posteriori de la décision du conseil municipal transmise en préfecture et sous l’égide d’un technicien de la médiation - un de ces spécialistes qui sont appointés dans les grandes entreprises pour désamorcer un conflit - tout ceci aux frais des contribuables. Nous vivons décidément une époque moderne, celle des start’up.

- le lent glissement d’une administration de son rôle de régulateur vers celui de courroie de transmission de politiques décidées par l’exécutif : en l’occurrence tenir le cap fixé d’un certain niveau de développement des énergies renouvelables. Et tant pis si au passage, il ne reste au citoyen qu’à faire la démarche inquisitoriale de se déplacer dans les services préfectoraux pour obtenir communication d’un arrêté malencontreusement oublié lors de la mise en ligne du dossier, lequel arrêté non seulement gommait le refus implicite du projet résultant du silence de l’administration au terme du délai d’examen  du dossier projet  mais rendait de fait impossible un éventuel recours des tiers puisqu’aucune publicité n’en était faite et réduisait de fait le délai de recours qui commence à courir au jour de la décision. 

- l’insidieuse diffusion d’une prédilection pour de sanctions régulatrices de la part de l’institution judiciaire quand elle répond à des mises en cause de projets de développement économique. Même lorsque les objections à un projet sont reconnues fondées, la sanction se traduit plutôt par une incitation à corriger à posteriori la situation plutôt que par une condamnation bloquant le projet du fait de ses défauts. 

- la prédilection des décisionnaires économiques pour les effets d’aubaine - subventions, achat à tarifs préférentiels. Et tant pis si cela conduit à des projets morts nés ou insoutenables sur le moyen ou long terme.

Dans ce contexte, la lutte est difficile, coûteuse - puisque seul le recours en justice ouvre une perspective de résistance - et son efficacité limitée.

3) Faire connaître le travail d’analyse du Collectif National Vigilance Méthanisation et du Collectif Scientifique National Méthanisation. Si l’on veut mieux comprendre en quoi la réalité de la politique de développement d’unités de méthanisation à marche forcée sur le territoire s’apparente dans sa présentation à une entreprise de greenwashing et dans son fond à une politique de la fuite en avant aveugle, on se reportera avec profit aux publications de ces deux collectifs, l’un CNVM est un lanceur d’alerte qui rassemble et diffuse la réalité de terrain de plus de 60 projets de méthanisation qui portent à contestation, l’autre, le CSNM. poursuit une analyse scientifique approfondie de la réalité des composantes de ce qui constitue la méthanisation. On ne peut dans l’espace d’un article que donner un exemple choisi arbitrairement des éclairages donnés par les membres de ces collectifs, celui des digestats - le reliquat du processus de méthanisation - qui sont la plupart du temps présentés comme un bon engrais écologique. Les scientifiques montrent - confortant l’opposition de la confédération paysanne - qu’ils sont bien au contraire un contre sens du point de vue du captage du carbone  par rapport à des formes possibles de compostage, qu’ils diffusent par ailleurs les restes des intrants - glyphosate, métaux lourds, antibiotiques, etc. - qui se trouvaient dans les déchets méthanisés, etc. Nous invitons le lecteur à se reporter à leurs pages FaceBook pour avoir une vision complète de la réalité de terrain et de leur analyse scientifique.

Enfin terminons cette chronique en appelant le lecteur à soutenir les initiatives de résistance des populations à ces politiques qui brutalisent tout à la fois la nature et les hommes et à arrêter la généralisation d'une gestion quasi coloniale du monde, méprisante des populations, de l’environnement et de la vie. 

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