L'Egypte à la tête de l'UNESCO : après le green washing, le human rights washing ?

Le pays, dirigé d'une main de fer par le général Al-Sissi depuis 2014, n'hésite pas à restreindre les libertés en tout genre et cherche, en briguant la tête de l'institution onusienne, à laver sa mauvaise réputation. Ancienne ministre d'Hosni Moubarak, Moushira Khattab est la candidate retenue par l'Egypte pour remplir cette tâche en forme de mission impossible.

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« Assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l'Homme et des libertés fondamentales pour tous ». Tel est le mantra de l'UNESCO, l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, d'après son acte constitutif adopté en novembre 1945. Cette agence spécialisée de l’ONU va élire en octobre prochain son nouveau directeur général. Sa mission ? Dépoussiérer l'institution et lui insuffler un nouvel élan, en insistant notamment sur le volet éducation, de l'avis général délaissé ces derniers temps au profit de la culture et de la conservation du patrimoine. Un objectif vertueux et désintéressé, mais qui pourrait s'accompagner d'un dessein plus politique selon le pays qui remportera le scrutin.

« Nommer un pyromane chef des pompiers »

L'UNESCO fait partie de ces institutions internationales dont les présidences et directions générales sont traquées par les Etats les plus autoritaires. Quoi de mieux, en effet, pour tenter de masquer ses politiques nationales répressives à l'égard des droits de l'Homme que d'occuper le fauteuil de directeur général d'une organisation qui promeut ces mêmes droits humains ? C'est le pari fait de longue date par certains pays, comme l'Arabie saoudite, qui vient tout juste d'accéder à la Commission de la condition de la femme des Nations unies. Ou comment « nommer un pyromane chef des pompiers », selon la formule lâchée pour l'occasion par le Canadien Hillel Neuer, directeur exécutif d'UN Watch.

Organisation non-gouvernementale fondée en 1993 et basée à Genève (Suisse), United Nations Watch s'assure depuis plus de vingt ans que « l'ONU respecte sa propre Charte et que les droits de l'Homme soient accessibles à tous ». Et n'hésite pas à taper du poing sur la table quand des incohérences aussi flagrantes que l'arrivée des Saoudiens dans une institution qui fait de l'égalité entre femmes et hommes une de ses raisons d'être se produisent. Riyad ne considère-t-elle pas ces dernières comme des « mineures à vie » ? Et que dire de sa promotion d’un wahhabisme particulièrement rigoriste et véhément, qui permet de bafouer librement l'intégralité des droits humains ?

L'élection des Saoudiens, l'an dernier, au Conseil des droits de l'Homme (CDH), n'était ainsi qu'un premier jalon posé. Le but du royaume : paraître aux yeux de la communauté internationale tout à fait fréquentable, parce que membre de la principale institution onusienne qui défend les droits humains et, depuis cette année, de la Commission de la condition féminine. Une sorte de lobbying grandeur planétaire, dont on doute qu'il ait un réel impact sur la perception qu'ont les autres Etats de l'Arabie saoudite – mais qui, en revanche, jette l'opprobre sur l'institution onusienne elle-même, qui perd en crédibilité.

« Montée de la répression sur la liberté artistique »

Un travail de sape rondement mené auquel souhaite participer l'Egypte, qui a présenté une candidate à l'élection, en octobre prochain, de la nouvelle tête dirigeante de l'UNESCO. Moushira Khattab, ancienne ministre de la Famille et ministre adjointe des Affaires étrangères, ex-présidente de la Commission de l'ONU sur les droits de l'enfant, possède une certaine expérience – si ce n'est dans le domaine culturel – et peut légitimement prétendre au fauteuil de directrice générale de l'organisation. Tout comme, cependant, son prédécesseur, Farouk Hosni, ancien ministre égyptien de la Culture et candidat à la tête de l'UNESCO en 2009, finalement desservi par des propos racistes et antisémites tenus quelques années auparavant et exhumés au moment du vote.

Cette fois-ci, pas de déclarations répréhensibles pour la candidate de l'Egypte. Pour le moment en tout cas. Non, mais cela n'empêche pas le pays de persévérer dans ses atteintes aux droits de l'Homme, de plus en plus régulières depuis l'avènement du général Abdel Fattah al-Sissi, en 2014, après qu'il a soutenu le coup d'Etat l'année précédente. Désigner une personnalité égyptienne à la tête de l'UNESCO, c'est, par exemple, faire la promotion d'un régime anti-démocratique, qui emprisonne massivement ses opposants politiques, majeurs comme mineurs – membres, pour la plupart, des Frères musulmans – et n'hésite pas à prononcer des peines de mort par dizaines. C'est, également, valider la politique de surveillance de masse permise par l'utilisation de technologies de pointe, qui facilite les arrestations arbitraires et entraine des procès politiques.

Le domaine culturel, pierre angulaire de l'institution que souhaite diriger Mme Khattab, n'est pas en reste. En février dernier, le romancier et journaliste Ahmed Naji a été condamné à deux ans de prison par la Cour pénale du Caire. Son tort : avoir « détruit les valeurs sociales » en publiant un roman où certains personnages fument du cannabis, ont des relations sexuelles et se promènent librement en ville. Une conception de la liberté, tout simplement, mais qui n'est pas passée en Egypte, où l'on assiste à « la montée de la répression […] sur la liberté artistique » selon Suzanne Nossel, directrice de Pen America, organisation créée en 1922 et basée à New York, qui œuvre pour défendre la liberté d'expression.

Les ONG, d'ailleurs, sont petit à petit devenues persona non grata dans le pays, surtout si leur domaine de prédilection touche aux droits humains. En mai dernier, le gouvernement égyptien a ainsi adopté une loi restreignant l'activité de ces organisations, en les obligeant à passer devant une autorité nationale de régulation composée de fonctionnaires. Il s'agissait du troisième volet d'un processus de verrouillage des libertés publiques, enclenché en 2013 par l'encadrement du droit de manifester et poursuivi en 2016 par la réorganisation de la presse. Une manière, en quelque sorte, d'empêcher la société civile de jouer quelque rôle que ce soit dans la conduite du pays.

Et l'Egypte trônerait, à Paris, au siège de l'UNESCO ? Un véritable camouflet pour l'institution onusienne et ses valeurs, qui sont, cette candidature montre qu’on ne le rappellera jamais assez, « le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l'Homme et des libertés fondamentales pour tous ». On peut choisir de n’y voir que des mots. Et si c’était un peu plus que cela ?

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