Artistes : « vigiles et sentinelles engagées » face aux discriminations culturelles ?

« Vigiles, sentinelles engagées ou simples témoins les artistes sont essentiels à notre société. » Cette phrase dans la communication de la rencontre d'Artcena m'amène à faire part de mes interrogations sur la position des artistes vis à vis des discriminations culturelles subies par des millions de personnes handicapées et âgées en manque d’autonomie.

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Les artistes : « vigiles et sentinelles engagées » face aux discriminations culturelles ?
Tribune de André Fertier, essayiste, Porte-parole du Collectif national Droits culturels et Vivre ensemble Agapé, compositeur et interprète
En référence à la rencontre d’Artcena : « L'artiste et la société » le 16 novembre 2020

    « Vigiles, sentinelles engagées ou simples témoins les artistes sont essentiels à notre société. » Cette phrase d’accroche dans la communication de cette rencontre organisée par Artcena m'amène à faire part de mes observations et interrogations sur la position des artistes vis à vis des exclusions et des discriminations culturelles subies par des millions de personnes handicapées et de personnes âgées en manque d’autonomie, qui, encore aujourd’hui, couvrent d’opprobre la société française toute entière.
Pourtant la France a inscrit au Préambule de sa Constitution : « la Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte … à la culture ».

      À titre personnel, indépendamment de mes autres activités, je peux témoigner qu’en tant qu’artiste pendant mes quinze premières années d’exercice, je n’ai jamais fait preuve de la moindre déontologie concernant les droits culturels des personnes en situation de handicap, leur droit de pouvoir participer librement à la vie culturelle sur la base de l’égalité avec les autres comme rappelé par la Convention de l’ONU de 2006. Il m’était indifférent que les lieux culturels, scènes nationales, théâtres municipaux, Mjc, festivals, studios d'enregistrement etc. leur soient accessibles ou non. Je n’avais pas plus de préoccupation concernant l’accessibilité des offres d’activités au regard des divers handicaps. Je ne m’indignais nullement du fait que des milliers de personnes croupissaient dans certaines institutions d'accueil, véritables zones de non-droits culturels. Comme bien des artistes, je pouvais intervenir au sein de ces structures, hôpitaux psychiatriques, Ehpad, foyers de vie, avec parfois un sentiment de satisfaction compassionnelle, mais sans aucun questionnement sur la manière dont les droits culturels fondamentaux de toutes ces personnes étaient bafoués. En définitive, je n’avais pas conscience qu’en acceptant tacitement cette situation, je contribuais à sa persistance. Je n'étais ni « vigile », ni « sentinelle engagée », à peine le témoin passif d'une société abandonnant à la dérive une partie d’elle-même.

     De fait, je n'étais certainement pas le seul à avoir cette posture. Combien d'artistes encore aujourd'hui s’interrogent sur la conformité des lieux où ils se produisent au cadre légal relatif à l'accessibilité? Combien parmi les plus célèbres d’entre eux ayant pourtant toute latitude pour choisir les salles où aller dans le cadre de leurs tournées s’en inquiètent ? Quelle est notre déontologie professionnelle lorsque nous acceptons d’exercer notre métier dans des lieux culturels inaccessibles et n’apportons-nous pas ainsi notre caution à des pratiques discriminantes ?

        De plus en plus de professionnels de la culture investissent des structures sanitaires et médico-sociales, souvent dans le cadre de résidences d’artistes et avec les soutiens apportés par la convention nationale culture santé initiée en 1999. De ce fait, nombreux sont ceux qui y découvrent, s’ils ne les connaissaient déjà, les conditions d'existence des résidents marquées par les exclusions et discriminations culturelles liées entre autres à l’absence quasi générale d’application du principe de continuité du service public de la culture. Dans ces lieux d'où nombre de personnes ne peuvent que rarement sortir, voire jamais, notre société n'a pas organisé un environnement capacitant leur permettant l'accès au livre, à la lecture, à l'éducation, à l'enseignement, aux pratiques artistiques, à la création et a fortiori au numérique.

      Sur le thème de ces personnes que l’on nomme d'ailleurs souvent « publics empêchés », des artistes se réunissent lors de séminaires et colloques mais leurs interventions et leurs échanges portent essentiellement sur les projets susceptibles d’être réalisés par eux-mêmes. Il en résulte qu’est bien rarement abordée la question de la situation dans laquelle demeurent leurs bénéficiaires, par-delà et au delà de ces projets, s’agissant de leur accès à la vie culturelle notamment au quotidien. Celle de leur accès à la culture dans le cadre du droit commun, l’accès à ce bien supposé commun que sont les offres culturelles pérennes via des bibliothèques, des centres culturels, des théâtres, des lieux d’enseignement artistique, Internet, etc. Dans ces conditions, où sont alors les artistes « vigiles et sentinelles » engagés dans la lutte contre les exclusions culturelles ? Parmi ces mêmes artistes nombreux sont ceux qui communiquent sur leurs actions en les présentant comme un bel arbre fleuri sans être conscients qu’en fin de compte, ils risquent, ce faisant, de cacher la forêt de toutes ces discriminations culturelles inacceptables.

      Bien des artistes, face à des financeurs publics et privés exigeant de faire preuve d’utilité sociale, ont peur de voir leurs démarches artistiques dénaturées. Ces peurs participent probablement de leur peu d’engagement dans ces combats pour les droits des personnes dites vulnérables à vivre ce désir universel de création. Certains n’hésiteront pourtant pas à les approcher, ces personnes dites vulnérables, toujours sans s’interroger sur leurs droits culturels bafoués. Pour exemples: des plasticiens viennent pour leurs propres créations nommées « art participatif » photographier des pas de vieux titubant dans la boue du parc de leur Ehpad ou relever les empreintes digitales de malades cancéreux, puis projettent le produit de cette dite participation sur grand écran dans des salons d’art contemporain. Il m’a aussi été donné d’entendre des chorégraphes parlant de personnes handicapées comme de « matériau intéressant » … Les craintes des artistes d’être instrumentalisés et transformés en travailleurs sociaux sont légitimes, mais certaines de leurs dérives éthiques et leur silence sur les droits culturels de ces êtres humains le sont moins.

       En outre à l’évidence, nombreuses sont les stars qui se mobilisent pour des opérations caritatives au bénéfice de personnes handicapées, comme lors du Téléthon, mais sans jamais dénoncer les discriminations culturelles ni appeler à des politiques culturelles inclusives. D'ailleurs, même celles engagées politiquement, puisque soutenant des candidats aux élections, refusent pour la plupart de participer à des groupes de travail sur ces sujets, se cantonnant au seul registre de l’émotion et de la compassion. En réalité, les artistes et leurs organisations professionnelles ont en grande majorité laissé se développer une France partagée en deux catégories de citoyens : ceux qui peuvent accéder à la vie culturelle dans le cadre du droit commun et ceux, résidant en Ehpad, foyers de vie et isolés en domicile privé, déchus de leur citoyenneté culturelle puisqu'ils dépendent de l’existence éventuelle de projets à leur intention, limités dans la durée, les thématiques et le nombre de bénéficiaires.

       Plus grave encore, des milliers de personnes sont victimes d’une « exclusion culturelle absolue », des enfants et des adultes polyhandicapés, des malades d’Alzheimer grabataires, n’ayant accès qu’à des soins de nursing et à aucune nourriture culturelle au quotidien, ni à aucune activité, n’étant considérées qu’au regard de leurs seules données biologiques. Devant cette situation dramatique, où sont-ils les artistes lanceurs d’alertes ?
Les artistes, plus que d’autres, ne devraient-ils pas être conscients de ce besoin vital de nourritures culturelles et d’expressions artistiques ? D’où vient ce silence assourdissant, ce mutisme des créateurs, écrivains, philosophes, sociologues et politologues occupant les plateaux des médias radiophoniques, télévisuels et les réseaux sociaux ? Pourquoi ce mutisme devant cette maltraitance culturelle absolue, infâme et indigne? Qu'ont-ils fait de leur porte-voix et de leur plume qu'ils savent pourtant utiliser, quelquefois avec talent, pour dénoncer le racisme, l'homophobie et pour promouvoir l'égalité homme/femme ?

      Enfin, le confinement lié à la pandémie Covid-19 a suscité bien des débats sur la notion de nourritures essentielles à l'existence à la suite de la fermeture des lieux culturels dont les librairies. Ces artistes et tous ces acteurs du monde de la culture qui se sont émus de cette situation, sauront-ils, quand ils parlent de besoins existentiels de culture, ne plus oublier ceux des populations dites vulnérables ? Après qu'un éclairage ait été apporté sur l’isolement culturel frappant avec violence les personnes âgées en Ehpad, vont-ils enfin être force de propositions pour l'élaboration aux plans local et national de politiques publiques permettant d'y mettre fin ?

    Prochainement, le ministère de la Culture va se doter d’une direction de la démocratisation culturelle et le projet de loi Grand âge et autonomie va être soumis au Parlement. Voilà assurément deux excellentes opportunités pour les artistes de s’exprimer aux côtés des personnes et organismes déjà engagés pour défendre la cause des droits culturels des personnes handicapées et des personnes âgées en manque d’autonomie de manière individuelle et collective et mériter pleinement la qualification par Artcena de « vigiles et sentinelles engagées ».

      C’est ce à quoi le Collectif national Droits culturels & Vivre ensemble Agapé les appelle.

André Fertier, Porte-parole du Collectif national Droits culturels et Vivre ensemble Agapé, président de Cemaforre, Centre national de ressources pour l’accessibilité culturelle, et de Eucrea France. Auteur notamment de « Les Damnés de la culture », 2019, éditions Persée. contact : Port. +33 06 07 89 14 63 - andre.fertier@noos.fr

PS : Cet appel semble plus que nécessaire après avoir entendu et vu ce Labo#4 d’Artcena « L’artiste et la société » dans lequel il n’a été évoqué à aucun moment la place de la culture au sein des Ehpad et de manière générale pour les personnes en situation de handicap, alors que depuis un an leur isolement social et culturel est rappelé dans le cadre de cette pandémie !

Ressources
Article 30 sur la vie culturelle, Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées,
2006, ratifiée par la France en 2010.
Artcena : Labo#4 «L’artiste et la société », lundi 16 novembre 2020 à 14h30, artcena.fr
Collectif national Droits culturels et Vivre ensemble Agapé, culturecitoyennete.com
Cemaforre Centre national de ressources pour l’accessibilité culturelle, cemaforre.asso.fr

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