Crise du Covid et santé mentale

Si l’OMS proclame depuis longtemps maintenant que nous avons tous une santé mentale, qu’elle est l’une de ses priorités et que ses troubles touchent de plus en plus de personnes dans le monde (1 européen sur 4 au cours de sa vie selon l’OMS), le grand public garde des représentations très négatives de ce que peut être un trouble de santé mentale ou une maladie psychiatrique.

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En 1989, Denise Jodelet travaille sur les représentations sociales de la folie dans un espace rural d’accueil des malades de l’hôpital psychiatrique en les analysant par les pratiques. En ressortent principalement les notions de peur et de mise à l’écart, de ségrégation du fou. En 2010, un article collectif de l’Encéphale met au jour que les représentations les plus courantes associées au fou, sont celles de la violence et de la dangerosité, et celles liées à la solitude, la dépression et la tristesse. 

Le développement récent des associations de lutte contre la stigmatisation de ces personnes (SOS Psysafe, Comme des fous, Schizo oui!), l’essor du terme de psychophobie et la multiplication des témoignages dans les médias, nous montrent que le chemin est en train de se dessiner vers une reconnaissance des personnes concernées par des troubles psychiques comme personnes, comme citoyens et comme sujets autonomes doués de droits.

Malgré cela, il reste encore de forts préjugés que la transformation des termes ne parvient pas à endiguer. Passer de COTOREP à MDPH, passer d’asile à hôpital, passer de maladie mentale à troubles psychiques, tout cela cache une réalité des représentations sociales de la folie qui a du mal à évoluer. 

Aujourd’hui, si les patients institutionnalisés sont encore nombreux, d’autres parviennent à atteindre ce que les chercheurs en santé mentale nomment le rétablissement. Ils parviennent à aller mieux, à se remettre de leurs troubles, à vivre avec de façon plus ou moins normalisée.

Ce fait qu’un rétablissement soit possible se heurte encore fortement aujourd’hui à des représentations sociales de la population générale qui n’a pas encore admis et intégré cet état de fait. La société ne sait pas, ne comprend pas encore que ses fous ont déjà une place en son sein et coexistent dans le silence. Il faut encore pour beaucoup, vivre sans référence à ces expériences psychiques, et notamment pour ceux qui veulent et peuvent parvenir à une intégration sociale pleine. Et si différents facteurs peuvent expliquer cette “nouvelle” potentialité d’un rétablissement des troubles psychiques, il apparaît clair que celle-ci ouvre des ponts vers une réduction de la ségrégation des personnes concernées. 

Mais dès à présent, la donne pourrait changer plus rapidement. Ce que la crise du COVID nous révèle, c’est bien que nous avons tous une santé mentale et qu’il faut en tenir compte pour vivre décemment. Les consultations de psychologues et psychiatres se sont multipliées lors de cette pandémie mondiale. De ce fait, il devient plus facile d’admettre ouvertement que l’on veut prendre soin de sa santé mentale.

S’agissant de la population confinée en France lors de la période allant de mars à juin 2020, l’enquête COCLICO a révélé un effet délétère de la pandémie et du confinement sur la population généralement non concernée par des troubles psychiques, comme le montre ses premiers résultats : 

« La survenue d’une détresse psychologique est observée chez 33 % des répondants, dont 12 % présentent une détresse d’intensité sévère […]. Il apparaît en particulier une aggravation des problèmes de tension ou stress, de sommeil ou de concentration et du sentiment d’être malheureux ou déprimé. »

Ce sont les troubles anxieux et dépressifs qui apparaissent comme les plus fréquemment cités par la population comme étant apparus lors de la crise auprès de Santé publique France. 

Il semble que par la traversée de cette pandémie, d’autres crises, psychiques, se soient révélées et surtout des crises existentielles. De nombreuses personnes se sont retrouvées seules face à elles-mêmes et ont amorcé à ce moment une forme ou une autre de remise en question de leur existence. Chacun a dû faire face à une situation psychique qui par bien des aspects rappelle celles des personnes concernées par des troubles graves. La perte de contrôle de sa trajectoire de vie, le répit dans des parcours difficiles et la période perçue comme une parenthèse sont des éléments qui se retrouvaient déjà en psychiatrie.

Il s’agit là de réactions psychiques à un événement traumatique. La pandémie, ce qu’elle implique matériellement et la communication autour d’elle apparaissent là comme des facteurs de traumatisme pour des populations non préparées. Or, qu’est-ce que le traumatisme psychologique sinon la survenue d’un événement non contrôlé qui dépasse les ressources qu’a la personne pour y faire face ? 

Est-il envisageable dès lors pour la population générale, de considérer que chacun d’entre nous avons une santé mentale et que nous pouvons tous faire face à un moment ou à un autre à des traumatismes la mettant à mal ? Peut-on penser que par la crise du COVID nous avons eu à faire face à une pandémie mondiale de santé mentale ? Et peut-on penser que cet événement participe d’un renouveau des représentations sociales en lien avec les troubles psychiques ?

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