Du héros au fou

La marginalité de la vie des fous leur rend possible l'accession à une autre forme d'humanité, celle qui se pense et se réfléchit.

Si les rencontres sont des éléments clés et moteurs dans la vie de tous, pour nous, pour les fous, elles s’avèrent peut-être encore plus importantes. Car lorsque la société nous a laissé sur le bas-côté et qu’il s’agit de réussir à penser que cette position est au moins partiellement, choisie ; quand elle nous a assigné à un statut de marginal qu’il s’agit de ne plus subir, d’assumer et peut-être de reconnaitre avoir choisi quelque part ; les rencontres sont un moteur puissant.

Les rencontres rendent possible par le regard positif posé sur soi de se (re)définir auteur de sa vie. Elles permettent de se regarder dans un miroir sans dissociation et sans se sentir autre que son image. Elles écrivent ou réécrivent une histoire dont la ligne a été fracturée, forcée, violée et volée.

C’est ce regard de celui que l’on respecte sur un soi-même qu’on ne respecte plus qui nous rend à nouveau admissible en tant que soi-même. Et ce regard, il faut le croiser vite, avant celui du psychiatre, avant celui de l’infirmier qui ont dressé ce mur entre nous et le monde. Peut-être même avant de croiser celui d’une société qui ne veut plus de nous et nous renvoie dans les marges. C’est dans ces yeux, miroir d’une âme à reconstruire que l’on peut se voir à nouveau avec un peu de lumière.

Et si des expériences sont fondatrice de soi et de la capacité à être sujet et non objet d’un dispositif psychiatrique qui à force d’objectiver le patient crée une fabrique d’exclus, la rencontre contribue à la création de personnes et non d’objet assujettis. C’est en parlant de moi, en écoutant l’autre parler de lui que j’ai fini par entrevoir des mécanismes de l’humain qui relativisent ses statuts et ses identités. C’est en étant vue avec respect par ce que je pensais être des héros de ce monde, que j’ai compris. J’ai compris que les héros n’existent pas, qu’un absolu reste un idéal et que nul ne s’approche de lui. Non que le héros ait sa part sombre, non, mais le héros est un homme, un parmi d’autres. Avec ses failles, avec ses trahisons subies, parce que le héros s’il fascine certains, il génère aussi la jalousie, l’envie et même la haine. Alors finalement, un héros vit seul, peut-être encore plus seul que ceux qui ne le sont pas, pas même sur le papier.

Et cette marginalité du héros, c’est elle qui peut faire voir au fou, que lui aussi est un survivant d’une vie dérespectée. Car ce que j’ai vu, c’est que le héros est tout aussi sali, tout aussi trahi, tout aussi insulté que ne peut l’être le fou. Par d’autres biais mais il l’est. Et finalement, cette commune humanité, cette idée que tous les hommes se valent, je l’ai trouvé dans cette vision que tous les hommes se vivent de la même façon.

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