Me dessiner, c'est parfois m'insulter

Commentaires issus de Folie douce, folie dure – court métrage : https://www.france.tv/films/longs-metrages/2546881-folie-douce-folie-dure.html

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Des “patients” chroniques et qui semblent indéchronicisables, des soignants bienveillants et humains, des fenêtres qui s’ouvrent, des lieux propres il semblerait. Comment exprimer le décalage entre ce court-métrage et la réalité. 

La réalité des personnes concernées par des troubles psychiques, ce n’est plus celle-là. L’asile est révolu, les traitements ont évolué et les “patients” ne sont plus laids et difformes s' ils l’ont été un jour… Je n’ai jamais vu en plus de 20 ans de soins divers et variés à l’hôpital et au CMP des soignants aussi humains, bienveillants et dans cette horizontalité. Montrer une infirmière habiller consciencieusement son “patient”, d’accord avec condescendance, mais avec une petite blague relève pour moi de la quatrième dimension tant j’ai vu de personnes ayant perdu leur dignité avec leurs vêtements tachés, troués et salis. Jamais ce type de lieux fermés n'accepterait ces fenêtres, ces sorties en toute autonomie dans les champs. 

Alors que dire, que la réalisatrice a dû être choquée. Mais finalement, ce choc, cet effarement qu’elle a, rejailli non pas sur l’institution qui elle est magique presque merveilleuse et ce, pour des êtres semi-monstrueux. Alors oui, les soignants aussi sont laids dans le dessin. Mais leur voix est douce, celle des personnes qui vivent là sont aussi difformes que leurs corps ou leurs visages. 

"L’hôpital fait bien ce qu’il peut et le fait d’une belle manière avec ces personnes si difficile à gérer”, finit-on par se dire au bout de quelques minutes. Quel courage d’affronter chaque jour ces êtres diminués et imprévisibles. Leurs troubles sont totalement majorés et ils nous semblent même à nous, qui sommes concernés, qui avons vécu des mois parfois dans ces hôpitaux comme une sélection des cas les plus typiques des troubles exacerbés. 

Le dessin ne donne pas le droit de ne plus considérer les personnes. Ou alors c’est de la caricature. La bienveillance se mue en condescendance et en finalement l’idée que “heureusement pour eux, heureusement pour nous, ces gens vivent et ne peuvent que vivre derrière des murs”. Sortir de l’image filmée ne donne pas le droit de s’extraire autant de la réalité. Cette promotion des soignants, de l’institution qui sous couvert de traiter de la folie maltraite les fous fait croire à une réalité des “patients” digne des années 1950, et une réalité des soignants digne des années 2050 je l’espère. 

C’est à croire que le choc de l’immersion hospitalière par le biais des professionnels de santé a laissé croire à la réalisatrice que ce qui était difficile c’était seulement la folie. Mais non, nous “patients”, devont aussi faire face à la pathologie de l’hôpital, à ces soignants déviants, à ces murs fermés constamment, à ces traumatismes de l’internement même momentanément, à cette stigmatisation que ce film ne fait qu’alimenter, à une ségrégation sociale, professionnelle et de logement qui fait qu’aujourd’hui nous n’avons pas encore pleinement droit de cité. 

Dans ce film, non seulement je ne me suis pas reconnue, mais plus, je n’y ai reconnu que de rares personnes, pas de tels souvenirs de patients ni même de soignants. Seuls les psychiatres et leur discours définitif, dégoulinant de bienveillance insultante et de prédestination dans la psychiatrisation pour nous tous, m’ont semblé réalistes.

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