L'Empowerment : une si belle récup’

L'empowerment fait partie de ces concepts issus des contre-cultures que le néolibéralisme trouve assez séduisant pour les reprendre à bon compte. Dans une récupération classique, le pouvoir néolibéral parvient à faire de ce qui cherchait à le déstabiliser, une force interne.

L’empowerment, terme à teneur communautaire et relatif à des groupes dans son acceptation première, fait partie de ces concepts issus des luttes collectives est peu à peu devenu un terme à usage individuel en santé mentale à la suite de son importation. Sans remonter à ses premières origines de la première moitié du 20ème siècle, il est repris par les mouvements des droits civiques et se retrouve comme de nombreux concepts de ce moment fondateur de la contre-culture récupéré par un capitalisme ou un néolibéralisme qui pour mieux asseoir son pouvoir s’approprie la pensée de son ennemi. 

Ce pouvoir actuel s’appuie sur la savoir, comme Foucault nous l’a bien montré. Il s’assoit sur un savoir sur les hommes qu’il gouverne. Un savoir d’étude de ses comportements et de ses conduites. S’ensuit une gouvernementalité, une conduite des conduites non explicite mais agissante en filigrane, étudiée sur la base de ce savoir. Et ce savoir formalisé sur les populations et les hommes gouvernés, discrédite parallèlement des savoirs subalternes développés par les populations. Comme le montre Boaventura Santos dans “Epistémologies des Suds”, ces savoirs subalternes que certains occidentaux diront profanes comme les médecines asiatiques par exemple. 

Le savoir du pouvoir occidental discrédite les savoirs des Suds qu’ils soient effectivement dans les Suds géopolitiques ou dans les Suds sociaux de l’Occident pour les qualifier de savoirs profanes, alternatifs ou expérientiels selon les cas et les exclure de la science telle qu’énonciatrice de vérité pour le monde entier. Et nos savoirs d’expérience en santé mentale se retrouvent dans un premier temps disqualifiés. Par la suite, après ce rejet initial hors de la seule vérité qui vaille la science, le capitalisme sait faire face aux résistances interne et absorber les concepts qui peuvent concourir à sa perpétuation, quitte à les transformer dans une acceptation néolibérale. 

Ainsi, à l’image de nombreuses autres idées forces dans les mobilisations de la contre-culture des mouvements des droits civiques, l’empowerment est devenu un concept galvaudé. De sa force collective et d’outillage des populations dans une capacité à résister aux pouvoirs par les savoirs et par l’action qu’ils peuvent permettre, l’empowerment est devenu une simple pratique de cession de quelques ersatz de pouvoir sur soi-même, et parfois liminairement sur les autres mais toujours dans un sens personnel et sans visée politique. 

En s’intégrant aux pratiques professionnelles, la reprise de pouvoir en santé mentale ne se fait plus par la lutte et le gain par et pour les personnes concernées avec parfois seulement une forme d’assistance pas indispensable, mais elle se mue et se limite à une petite cession d’autorité dans le dispositif psychiatrique aux patients, sorte d’alibi du pouvoir, de cession limité juste suffisante pour empêcher justement l’empowerment et la conquête de pouvoir par et pour les pairs. 

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