Le pigeon sauvage de Nurmuhemmet

Comme Tohti Tuniyaz ou Abdulghani Memetemin, condamnés à une dizaine d’années de prison pour des motifs semblables, l’écrivain ouïghour Yasin Nurmuhemmet a été condamné en 2004 pour sa nouvelle Le pigeon sauvage et serait mort en détention depuis.

Comme Tohti Tuniyaz ou Abdulghani Memetemin, condamnés à une dizaine d’années de prison pour des motifs semblables, l’écrivain ouïghour Yasin Nurmuhemmet a été condamné en 2004 pour sa nouvelle Le pigeon sauvage et serait mort en détention depuis. On a jugé intéressant, au lendemain de la clôture du dix-neuvième congrès national du Parti Communiste et d’arrestations multiples et raids, au Xinjiang et ailleurs en Chine, de revenir sur cette personnalité et sur cette nouvelle qui lui a coûté la vie.

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           Né en 1974 à Maralbeshi, au Xinjiang, région du Nord-Ouest de la Chine, Yasin Nurmuhemmet appartenait à la communauté ouïgour - minorité ethnique turcophone et musulmane, présente dans cette région et lourdement surveillée, discriminée et persécutée par le gouvernement de Pékin. L’étau sur la région s’est resserré en 2001, avec une série de lois liberticides, puis en 2009, et récemment, avec la promulgation d’un état d’urgence renforcé. Les arrestations arbitraires y sont courantes, avec la condamnation de milliers de professeurs, lycéens, imams et simples employés [1], massivement envoyés en « camps de redressement » [2].

           Yasin Nurmuhemmet a été arrêté un mois après avoir publié sa nouvelle Le Pigeon Sauvage dans le Magazine de Littérature de Kashgar, journal en langue ouighour, en novembre 2004. Après un procès à huit-clos à la Cour de Justice de Maralbeshi, vraisemblablement sans avoir eu droit à une quelconque représentation légale, il a été condamné à dix ans de prison ferme, et enfermé à la Prison N.1 d’Urumqi, la capitale du Xinjiang. Il a écrit de nombreux essais, nouvelles et poèmes ; ses œuvres sont toutes écrites en ouighour, certaines ont été traduites en mandarin mais sont introuvables en Chine. Une partie de ses œuvres, sous forme de manuscrits, a été saisie par la police lors de son arrestation.

            Le Code Pénal chinois dispose de catégories relativement floues, qui ont servies de motifs à son arrestation et à sa condamnation : « menace à la sûreté de l’Etat », « subvertissement du pouvoir d’Etat », « incitation à l’indépendantisme ». Autant de catégories floues qui, comme le remarque l’organisation Humans Rights Watch [3], sont abondamment utilisées pour limiter la liberté d’expression et emprisonner.

            Yasin Nurmuhemmet aurait été torturé à plusieurs reprises par la police lors des interrogatoires et battu par d’autres détenus car il ne parlait pas mandarin. Il serait mort en prison en 2011, trois ans avant la fin de sa peine, de mauvais traitements, de maladie, ou sous la torture. Il a été accusé de critiquer la présence chinoise au Xinjiang et le gouvernement central dans sa nouvelle Le Pigeon Sauvage. Il a donc été condamné pour incitation à l’indépendantisme, ainsi que « terrorisme », étiquette très prisée pour mettre sous verrous les opposants politiques.

 © Uyghur Academy http://akademiye.org/en/?p=315 © Uyghur Academy http://akademiye.org/en/?p=315

            Le Pigeon Sauvage est une dénonciation à peine voilée des régimes dictatoriaux et des conditions de vie dans la région du Xinjiang, des privations de liberté pratiquées par le gouvernement chinois, ainsi que des mécanismes de coercition qu’il emploie. Derrière le pigeon sauvage, la voix de Yasin, qui tente de secouer les siens, et d’ouvrir les yeux sur leur sort, sur les barreaux de cette cage dans laquelle certains se complaisent innocemment, ne soupçonnant pas qu’un jour, ils disparaîtraient, comme tant d’autres, sans jamais revenir.

« Tout le monde dit qu’on n’est pas aussi courageux que vous autres, pigeons sauvages, que l’on ne pense pas plus loin que les branches sur lesquels on se repose et les cages dans lesquelles on dort. J’ai toujours habité ici et n’ai pas cherché à m’aventurer bien au-delà – pourquoi devrais-je ? Ici, j’ai une branche sur laquelle me reposer et une cage dans laquelle vivre, tout est fait pour moi. Pourquoi partirais-je d’ici ? Pour souffrir ? D’ailleurs, je suis marié, j’ai une famille. Où devrais-je aller ? Mes hôtes me traitent plutôt bien », dit un de ces pigeons [4].

Plus loin, ce pigeon captif explique à un jeune pigeon, nouveau-venu: « tu vas grandir petit à petit, et toi aussi tu apprendras comment dérober un peu de nourriture autour du grand pigeon. Mais tu ne dois jamais partager de nourriture avec les autres. C’est comme cela que tu survivras. Les pigeons doivent apprendre à être satisfaits avec ce qu’ils ont. N’essaie jamais de demander davantage que ce qui t’est nécessaire. »

            Le pigeon sauvage, à ces mots, tente de protester, refusant le silence complice. Les pigeons captifs répliquent alors, « tu ne comprends pas notre situation. Etre en colère contre notre hôte est impossible. Si quelqu’un désobéit et s’aventure un peu trop loin, nous finirons tous en cage – coincés derrière les barreaux pendant des mois. On perdrait la branche même sur laquelle nous sommes perchés. »

Le pigeon sauvage ne comprend pas, « mais quelle était donc cette chose étrange, cette cage à pigeons ? Je n’en sais rien. Ces pigeons disent qu’ils sont terrifiés à l’idée d’y atterrir, mais en même temps ils ont peur de la perdre ».

Celui-ci prend de nouveau la parole, s'adressant au captif : « vous parlez exactement comme eux, les hommes. Prendre la nourriture des plus faibles et plus petits pigeons et leur interdire de résister. Puis, tu essaies par tous les moyens de couvrir ton comportement indigne. Comment cela peut-il permettre la croissance et la santé des futures générations ? Vous êtes vicieux, ignorant et stupide. » Ce à quoi les intéressés rétorquent : « N’insulte pas les humains ! Sans eux, on ne serait pas là aujourd’hui. Va faire ta propagade anti-humains ailleurs ». Transposition exacte des discours, rabâchés et incrustés, du pouvoir en place.

            Tout au long du texte, de nombreux passages préfigurent de beaucoup ce qui arrivera au Xinjiang, l’arrivée massive de population Han au fil des années et l’exploitation des sous-sols – et qui ont renforcé et le contrôle sur le territoire et les populations. La mère du pigeon met son fils en garde, comme l'auteur met en garde les siens, bien après sa mort :

« Les hommes nous écrasent, petit à petit, prenant possession de ce qui fût nôtre. Ils veulent nous chasser des terres que nous avons occupées durant des milliers d’années et nous voler ces terres. Ils veulent changer la nature de notre héritage : prendre notre intelligence et voler notre solidarité commune. Nous arracher notre mémoire et notre identité. Peut-être que bientôt, ils construiront des usines et gratte-ciels ici, et la fumée de la fabrication de produits dont nous n’avons pas besoin s’infiltrera partout dans notre environnement, empoisonnera nos terres et notre eau. (...) Tu es grand, et maintenant tu dois comprendre. Toujours, toujours, soit prudent avec les hommes. Ne pense pas que, parce qu’ils marchent bien au-dessous de nous, ils sont inoffensifs. Ils ont des armes. Ils peuvent t’abattre à plusieurs milliers de mètres de distance. »

Portrait de Yasin Nurmuhemmet, prisonnier politique et auteur de la nouvelle Le Pigeon Sauvage, serait décédé en prison en 2011. © Uyghur Academy http://akademiye.org/en/?p=315 Portrait de Yasin Nurmuhemmet, prisonnier politique et auteur de la nouvelle Le Pigeon Sauvage, serait décédé en prison en 2011. © Uyghur Academy http://akademiye.org/en/?p=315

Derrière le théâtre des pigeons persécutés, l’histoire d’une minorité écrasée qui se joue entre les lignes, dans la tranquillité des apparences. L’hôte, homme ou gouvernement, qui brise la solidarité pour mieux contrôler, convainc ses prisonniers du bien-fondé de la répression et la détention pour forcer à l’obéissance et la gratitude, et veille à neutraliser tout élément perturbateur en incitant aux délations et à la reproduction mécanique des discours. Les rouages machiavéliques d’un système bien huilé. Jusqu’à ce que des écrivains s’en mêlent et usent des mots pour le faire dérailler.

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Finalement rattrapé par les hommes et emprisonné, le pigeon sauvage se suicidera dans sa cage, refusant de s’alimenter et ingurgitant du poison. Ce pigeon sauvage, dont le père, roi des pigeons, avait également été emprisonné et s’était suicidé dans les mêmes circonstances, lance avant de mourir, éloquent et serein, « à présent, je peux mourir libre ; je sens mon âme brûler – grande, plus grande, et libre ».

 

 

[1] http://www.rfa.org/english/news/china/kazaks-arrests-11132017130345.html

[2] https://www.buzzfeed.com/meghara/the-police-state-of-the-future-is-already-here?utm_term=.uoM7M13Xw#.wkAzGD8kY ou encore http://www.rfa.org/english/news/uyghur/training-camps-09112017154343.html

[3] https://www.hrw.org/reports/2005/china0405/4.htm

[4] Tous les extraits présentés ici ont été traduits de l’anglais à partir de la nouvelle en ligne sur le site de Radio Free Asia, que l’on peut retrouver à l’adresse suivante http://www.rfa.org/english/uyghur/wild_pigeon-20050627.html

 

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