Histoires d'avant, et de confinement.

Je ne sais pas encore où ranger ces moments, ces 8 semaines à part. Peut-être entre l’ouragan, et les fous rires sur la route du retour quand il fallait prendre l’élan avec la 306 pour appréhender les montées, des sentiments aux antipodes, qui n’ont eu de cesse de se côtoyer, mélangeants moments heureux et désespoir infini, parfois dans la même minute.

J’étais partie avec une bande de copain faire un road trip dans le sud-ouest, c’est à dire dormir sous la tente, caché dans les buissons des parkings, entre les crottes de chien et les préservatifs usagés, boire des cubis de rouge tous les soirs en dansant sur Sexy Sushi, et entendre Laure inventant des chansons à Bidart. Mais nous on s’en foutait, on trouvait notre liberté temporaire géniale. J’avais dit alors à mes parents que je partais avec Lou à Saint-Malo, la seule condition pour qu’ils me prêtent la voiture pendant 10 jours.

Le veille du retour à Caen, ma pédale d'accélérateur se casse. Nous sommes un 15 août, et je ne peux ni appeler mes parents, ni un dépanneur, sinon mon mensonge risque d’être découvert. C’est finalement, Maxime, avec son matériel de BMX, qui répare ma voiture. Un retour mythique entre Biarritz et Caen se profile : Maxime, Lou et moi dans la 306 ne dépassant à peine les 80km/H en plaine et les 50km/h en montée

C’était il y a 4 ans. Quand j’avais décidé que j’étouffai dans mon CDI, dans mes relations, et que Paris n’était plus pour moi, trop fâchée contre tout pour trouver un compromis. Démission. Billet d’avion. Partir loin. 

Après plusieurs semaines passées en solitaire, j’allai rejoindre ma sœur en Ethiopie. Un pays à part. Surtout lorsque l’armée débarque au milieu de nulle part, nous sort des bus et nous aligne sur le bord des routes et inspecte les sacs de tous les passagers à l’aide de kalachnikovs. Il n’y plus internet, plus d’informations à la télévision, juste des reportages sur des mariages chinois insolites. Les portables non plus ne marchent pas. Trouver un plan et partir le plus vite possible.

Addis-Abeba - Djibouti- Nairobi - Amsterdam- Bruxelles et 24 heures plus tard, Elisabeth m’attends à l’aéroport. La joie de retrouver un visage familier. 

Quelques années plus tard, j’entends la voix d’Atnaf Berhane sur France Inter, un journaliste éthiopien, qui a pris le temps de m’expliquer l’origine du conflit, et les attentes de cette révolution inédite, passée sous silence. Une de mes plus belles rencontres de voyage, même si celle-ci n’est restée que virtuelle.

La photo que je publie, c’est le ciel de la Caraïbe, juste avant un ouragan. Elle résume difficilement la beauté du ciel avant qu’il n’explose, qu’il ne vienne tout détruire, les couleurs sont denses et chaudes, tout est silencieux, il fait lourd. Je suis dehors, à essayer de graver ce moment dans ma mémoire, le garder quelque part. Mes failles de voyages. Les galères. Les loupés. Les souvenirs, et ce que l’on en fait.

ciel de la barbade © agnes druel ciel de la barbade © agnes druel

J’imagine le rire moqueur de Charline à l’évocation de cette poisse qui ne quitte aucun de mes voyages. Puis je pense à nos retrouvailles, quand on ne se fera pas la bise, quand on ne se touchera pas, à la distance entre nous. A nos soirées dans les bars, avec une planche de fromage parfois aussi chère que la bouteille de vin rouge qui l’accompagne, à Nora qui nous a dit hier soir, que la semaine prochaine, on irait se promener sur les quais de Seine. Le début de la promesse du monde d’après.

Je pense aux 7 semaines qui viennent de passer et à l’ingéniosité dont on a fait preuve pour inventer un nouveau quotidien, au répertoire de la chanson française revisité avec Léa, même quand la voisine nous engueule car on chante “Je te donne” trop fort, d’avoir réussi à apprécier les mêmes balades, de rire aux mêmes blagues envoyées machinalement sur whatsapp, de parler pendant des heures au téléphone, pour combler les absences et le manque, les moments où il n’y a rien que d’autre que l’incertitude, la frustration, puis la colère. 

Je ne sais pas encore où ranger ces moments, ces 8 semaines à part. Peut-être entre l’ouragan, et les fous rires sur la route du retour quand il fallait prendre l’élan avec la 306 pour appréhender les montées, des sentiments aux antipodes, qui n’ont eu de cesse de se côtoyer, mélangeants moments heureux et désespoir infini, parfois dans la même minute.

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