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Billet de blog 13 nov. 2021

Sophie Pétronin devant l’Inquisition

De retour au Mali depuis de nombreux mois, où elle séjourne en paix et en toute sécurité auprès des siens à Bamako, l’humanitaire Sophie Pétronin est soudain la cible d’une nouvelle Inquisition. Son retour au Mali serait irresponsable et constituerait même une insulte à la France et à nos soldats. Retour sur cette chasse à la sorcière.

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Le parcours de Sophie Pétronin

Dès 1996, la misère des populations du nord du Mali interpelle Sophie Pétronin, qui décide d’agir, d’abord en collectant et acheminant des médicaments, vêtements et autres lors de ses voyages, puis en créant une association et en s’installant définitivement au Mali en 2001 pour se consacrer pleinement à sa mission humanitaire, entre autres au profit des enfants souffrant de malnutrition. Ce long travail débouche entre autres sur la construction d’un centre d’accueil pour les orphelins en 2012. En 2002, au moment de la naissance de la fillette qu’elle adoptera, Sophie s’initie à l’Islam et décide elle-même d’adopter cette religion, qui est aussi celle de sa fille. Elle a toujours nié avoir été convertie.

Enlevée en décembre 2016, elle sera libérée le 8 octobre 2020, avec trois autres otages : deux Italiens et Soumaïla Cissé, une personnalité malienne enlevée quelques mois seulement avant sa libération avec les trois autres alors qu’il faisait campagne pour les législatives. Tout semble indiquer que Soumaïla Cissé fut la « grosse prise » qui a permis de faire aboutir les négociations pour la libération des quatre otages, si l’on en croit Serge Michailof, auteur et professeur à Science Po, chercheur associé à l’IRIS : « C’est Iyad Ag Ghaly, un chef touareg affilié à Al-Qaida, qui a négocié avec la junte malienne. Il est assez proche des services de sécurité algériens et a fait un long séjour en Arabie saoudite. L’important était la libération de Soumaïla Cissé. Sophie Pétronin était accessoire dans la négociation ».

Ces propos ont été confirmés le 9 octobre 2020 par le premier ministre français Jean Castex : « Les négociations du gouvernement malien avec l’organisation terroriste ont concerné monsieur Cissé. Et il se trouve, on ne va pas s’en plaindre, que madame Pétronin a été libérée. Et c’est heureux ».

De retour en France, Sophie répond aux questions du journal Libération en ces termes : « Dans un premier temps, j’espère retourner un jour avec mon fils à Bamako, la capitale, qui est sécurisée. Mais dans la situation actuelle il est clair que je ne peux pas m’engager à retourner tout de suite à Gao. Il faut attendre, laisser passer du temps… Sincèrement je ne sais rien des tractations menées pour me libérer, sauf que mon fils s’est beaucoup investi. À plusieurs reprises, mes ravisseurs m’ont dit de me préparer à partir et puis plus rien. Je ne sais pas ce qui s’est joué. Mais les polémiques ne m’ont pas touchée. Je ne veux pas créer de conflits, simplement je ne sais pas mentir. Moi, la seule chose qui m’intéresse désormais, c’est de servir, peut-être pas l’humanité, ce qui serait un peu grandiloquent pour mon 1,57 m. Juste me concentrer sur mon objectif : continuer à soulager la souffrance de ces enfants dont je me suis occupée à Gao. Je vais continuer avec mon assistant sur place. Quitte à le faire à distance. »

C’est en mars 2021 que Sophie Pétronin repart pour le Mali avec son fils, comme elle en avait formulé l’intention. Elle vit à Bamako en sécurité et, conformément à ses déclarations, n’a pas l’intention de se rendre en zone dangereuse (notamment à Gao) avant que le calme y soit revenu. Et ce n’est que sept mois plus tard qu’éclate cette polémique dont il n’est pas bien difficile d’imaginer les motivations.

La polémique

Dès la nouvelle de la présence de Sophie Pétronin au Mali, les politiques et la presse déchaînent un tsunami de reproches, voire d’injures à l’encontre de l’humanitaire. Les polémistes (le terme de journalistes me semble inapproprié) et les commentateurs gracieusement invités sur les plateaux des chaînes d’info de droite et d’extrême droite la traitent d’irresponsable, de « dingue » et de « tarée » (à l’instar du maire de Bézier Robert Ménard). Tous reprennent à leur compte et sans aucune vérification les affirmations largement diffusées par les milieux islamophobes au lendemain de la libération des otages, comme Ma France, qui titre : « 200 djihadistes libérés en échange d’une musulmane : sans commentaires ». On lui reproche aussi d’avoir « insulté la France » en ne remerciant pas nos jeunes soldats qui auraient risqué leur vie pour la libérer.

En fait, durant les années de captivité de Madame Pétronin, aucune opération militaire, encore moins avec mort d’homme, n’a à ma connaissance été conduite pour sa libération, pour la simple raison que personne ne savait où elle était retenue. La prétendue « ingratitude » de l’otage ne se fonde par conséquent sur rien, si ce n’est sur l’ignorance (peut-être feinte) de ceux qui sont censés nous informer.

Il est également difficile de parler d’irresponsabilité, car Sophie Pétronin, de retour depuis 7 mois à Bamako, ne se rend pas en zone dangereuse et la capitale malienne héberge plus d’un expatrié, voire accueille des touristes. Elle ne met donc pas notre armée en danger, comme beaucoup voudraient le faire croire.

Il faudrait donc, selon ses détracteurs, que Sophie Pétronin renonce désormais à vivre avec sa fille dans le pays qu’elle aime, renonce aussi à sa mission humanitaire (qu’elle a l’intention de piloter à distance depuis Bakamo tant qu’elle ne pourra pas retourner à Gao).

Je me pose la question de savoir si les reporters de guerre, dans un tel cas, seraient obligés de changer de métier où même de ne jamais le faire sous prétexte qu’ils mettraient en danger notre armée. Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, partis faire un reportage en Afghanistan et libéré au terme de 547 jours (certains prétendent contre une dizaine de millions d’euros), ont été accueillis en héros à leur retour sur le sol français. Personne ne leur a fait le moindre reproche, alors qu’ils étaient partis en zone de guerre contre l’avis des autorités pour nous concocter un spectacle télévisé, ce qui pourrait sembler moins urgent que d’aider des gens affamés. La France a également été exemplaire dans cette affaire et on ne peut que se réjouir de la libération de ces deux otages. Isabelle Prime, otage au Yémen, a également été libérée en 2015 au terme de quelques mois de captivité (sans doute contre paiement d’une rançon). Son travail a été salué par François Hollande, qui estimait qu’elle avait fait preuve de courage « au service d’un pays pauvre où elle voulait être utile ». Là aussi, notre pays est resté fidèle à sa promesse de ne jamais abandonner ses ressortissants, et c'est tout à son honneur. La presse parlait pourtant déjà à cette époque du Yémen comme d’une zone extrêmement dangereuse : « Les prises d'otages sont fréquentes au Yémen, mais presque tous sont libérés sains et saufs, la plupart du temps en échange de rançons » (Le Point du 07-08-215).

Alors pourquoi une telle polémique autour de Sophie Pétronin ? Encore l'approche de ces satanées élections ? Peut-être faut-il chercher la réponse auprès de ceux qui s’appliquent encore aujourd’hui à jeter chaque jour de l’huile sur le feu, à l’instar de Valeurs Actuelles, qui revient à la charge le 11 novembre. Il faut dire que le lectorat zemmourien de VA adore se défouler dans de tels cas. Les commentaires sont révélateur de la haine qui habite cette frange (oui, oui, frange, avec un "r") de la population : sur les 20 premiers commentaires, trois seulement n’ont pas été dépubliés, comme celui-ci, parfaitement conforme à la charte du journal : « Quest que c'est cette uluberlue.avec notre argent elle fait des voyages au Mali son pays. Mais qu'elle y reste et qu'on nous foute la paix avec ce genre dindividu qui napporte rien a notre société Et que ceux qui la soutienne nous rembourse » (livré tel quel, sans correction). Ou encore celui-ci : « Il est oú le problème? Personnellement, si cela n' avait tenu qu à moi, je n aurais pas levé le petit doigt pour vous libérer. Je vous aurais laissé avec vos compatriotes maliens puisque vous dites " NOUS" en.parlant d eux. Et parlez de la France comme un indigéniste racialiste. Vous ne manquez de rien ? Super. Que ça continue . Car la logique veut maintenant dans le cas contraire que vous y croupissiez. Un humanitaire en Afrique est avant tout un militant politique . Point. ». Croustillant. Je vous laisse imaginer la teneur des 17 commentaires dépubliés pour non-respect de la charte

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