La lecture saoudienne de la polémique sur la remise de la Légion d’honneur

La visite officielle du prince héritier saoudien Mohammad Ben Naif en France, le 3-4 mars 2016, était d’une importance capitale pour la France et l’Arabie Saoudite. Or, la remise de la Légion d’honneur par le Président de la République François Hollande au prince héritier saoudien a suscité un tollé médiatique massif contre une action jugée imméritée. L'article revient sur cette polémique.

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La visite officielle du prince héritier saoudien Mohammad Ben Naif en France, le 3 mars 2016, était d’une importance capitale pour la France et l’Arabie Saoudite. Cette visite a été jugée excellente et même historique par de nombreux observateurs français et saoudiens. Les deux pays sont, plus que jamais, déterminés pour établir un partenariat solide et du long terme. Pour le Prince Mohammad Ben Naif, c’est la première visite officielle en tant que prince héritier. Il était et l’est encore ministre de l’Intérieur. Pourtant, la remise de la Légion d’honneur par le Président de la République François Hollande au prince héritier saoudien a suscité un tollé médiatique massif contre une action jugée imméritée. La raison principale est le dossier sensible des Droits de l’Homme, notamment la question d’exécution. C’est surtout l’exécution de 47 terroristes saoudiens le 2 janvier 2016. Certes, on comprend que la peine de mort est inconcevable et inimaginable, pas seulement aux yeux des Français mais aussi aux yeux du monde entier. Cependant, l’Arabie Saoudite est loin d’être le seul pays à l’appliquer : les Etats-Unis, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et aussi l’Iran. Selon Amnesty International, 694 personnes auraient été exécutées en Iran entre le 1er janvier et le 15 juillet 2015 soit trois prisonniers par jour. Dans le cas de l’exécution des terroristes en Arabie Saoudite, j’ose dire que cela ne diffère pas trop des bombardements menés par la coalition internationale, entre autres, la France, contre les terroristes de Daech en Irak ou en Syrie. La seule différence réside dans la manière dont on neutralise les terroristes. En tant qu’observateur saoudien, ma lecture de cette affaire de Légion d’honneur est complétement différente. Elle est plutôt pragmatique. Le prince héritier Mohammad Ben Naïf est considéré comme le parrain de la lutte contre le terrorisme en Arabie Saoudite et dans la région toute entière. On l’appelle souvent « le Combattant du terrorisme », pour ses efforts notables en matière de lutte contre ce fléau. Lui-même, il a risqué sa vie. Il était la cible d’une attaque suicidaire dans sa propre résidence, par un Kamikaze d’Al-Qaïda, dont il s’est à peine échappé. Il était et l’est encore l’ennemi farouche d’Al-Qaida. Il a réussi à démanteler beaucoup de réseaux terroristes appartenant à l’Al-Qaida et à Daech, depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Intérieur. Il a même mis en place le Centre de Déradicalisation dont l’objectif est d’éradiquer l’idéologie destructrice poussant tant des naïfs à rejoindre les groupes terroristes djihadistes ou à commettre des actes terroristes en Arabie ou ailleurs. Et ce, en vue de les réinsérer dans la société saoudienne. La récente visite de la sénatrice française Natalie Goulet, vice présidente de la commission d’enquête sur la lutte contre les filières djihadistes, et vice présidente de la commission des affaires étrangères, au Centre de Déradicalisation à Riyad, faisait preuve du grand dynamisme et de la détermination d’Arabie pour combattre le terrorisme. Elle a salué les efforts gigantesques déployés par ce centre dans une tribune publiée sur le site Huffingtonpost.fr, le 02 février 2016, et intitulée : « J’ai rencontré une Arabie Saoudite déterminée à lutter contre le terrorisme ». Selon elle : « L’Arabie Saoudite est bel et bien entrée dans une phase de lutte contre le terrorisme, c’est une certitude. Il faudrait que les médias si prompts à faire du bashing s’y habituent, sans naïveté mais avec réalisme. » 

Toutes ces réalisations en matière de lutte contre le terrorisme méritent vraiment d’être décorées sans aller chercher à soulever d’autres sujets, pas du tout corrélatifs. Le prince héritier a rendu grand service pas seulement à son pays mais au monde entier. Or, juridiquement, rien n’empêche de décerner le prince héritier saoudien et les autres dirigeants et leaders étrangers. La Légion d’honneur est l’une des traditions diplomatiques françaises. Le Code de la Légion d’honneur et de la médaille militaire : décret initial no 62-1472, Paris, 28 novembre 1962, stipule qu’elle est attribuée à des chefs d’État (lors de la visite d'État), ministres membres de gouvernement, ambassadeurs, homme d’affaires ou artistes étrangers lors de leur venue en France et à « QUICONQUE » a servi les intérêts de la France. Effectivement, plusieurs chefs d’état étrangers et des hommes politiques, entre autres, le président russe Poutine en 2006 et l’ambassadeur de la Chine en France en 2013, ont été décorés. Les remises des Légions d’honneur se sont déroulées en catimini. Mais, ces deux événements n’ont pas généré autant de bruits et des controverses par rapport à la Légion d’honneur de prince héritier saoudien.

En suivant de près les médias français, force est de constater qu’après les événements tragiques de Paris, le 13 novembre 2015, l’Arabie Saoudite semble plus que jamais et injustement diabolisée. Les médias ne manquent toujours pas l’occasion de faire du « buzz » en jouant sur la peur pour le simple fait de faire vendre. Ils représentent ce pays de manière superficielle, hors contexte et d’une naïveté absolue. Je ne vois qu’une absence totale d’objectivité et un manque considérable de réalisme. Les mensonges, les propagandes et les fausses informations ne cessent de circuler tous azimuts. Ils font très souvent « deux poids, deux mesures » dès lors qu’il s’agissait d’Arabie. En outre, pour les autres partis politiques, surtout le Front National, un tel évènement ne passe pas inaperçu. Les élections s’approchent rapidement. Il fallait donc chercher à tout prix un moyen pour s’en prendre au parti au pouvoir mais en passant, hélas, par fustiger et stigmatiser l’Arabie Saoudite. Une sorte du règlement de compte au détriment d’un état incontournable et supposé être ami.  

Disons, enfin, que même s’il existe tant des points de divergence sur la question des Droits de l’Homme, pourtant, l’opposition à la remise de la Légion d’honneur ne doit pas être liée aux affaires purement intérieures des états concernés. Il faut absolument faire la distinction entre les rapports étatiques et gouvernementaux basés sur les partenariats stratégiques et les dossiers des Droits de l’Homme, qui sont aussi importants et légitimes mais, à mon sens, devraient être abordés et entrepris en dehors des protocoles officiels. C’est justement ce que Jacques Chirac a rappelé, suite à la remise de la Légion d’honneur au président russe Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse en 2006 : « pas question de lier les problèmes du respect des Droits de l’Homme en Russie avec les relations économiques entretenues avec ce pays. Ce sont deux sujets qui n'ont pas de rapport ».

Par Ahmad Helaiss / Professeur à l'Université Roi Saoud à Riyad (Arabie Saoudite). 

 

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