LA CONSCIENCE TRAGIQUE DES INTELLECTUELS ARABES

Les intellectuels dans les pays arabes vivent des situations extrêmement difficiles, manque de liberté, censure, préférant parfois l'exil. Mais il y a des voix qui portent loin, malgré les différents obstacles. Une plongée dans le monde des intellectuels et la production littéraire et artistique rendant compte de cette réalité.

La romancière algérienne Ahlam Mostaghanemi[1] que certains ont traîné dans la boue après la parution de son roman, La mémoire du corps [2], n’a pas hésité, il y a quelques années dans une émission d’Al Jazira à réclamer la mise en place d’une police chargée de châtrer la littérature pour freiner toute parole et toute écriture différente. Cette propension à la censure traverse la culture de l’ordinaire marquée par la prééminence d’un discours moral considérant que tout propos abordant des questions religieuses, politiques ou identitaires[3] relèveraient d’une entreprise subversive. Les pouvoirs en place continuent encore à faire pression sur leurs élites allant jusqu’à l’assassinat, comme dans les pays du Golfe.

Toute parole considérée comme subversive est souvent censurée et son auteur embastillé. C’est ce que vivent de nombreux intellectuels, journalistes et artistes arabes. Aucun pays ne déroge à la règle, avec, bien entendu, des degrés et des niveaux de tolérance différents. Ce qu’on a appelé les « printemps arabes » ont plutôt desservi la cause des intellectuels qui commençaient à glaner des espaces de liberté, grâce au combat mené depuis de très longues années et à tenter d’enclencher un processus démocratique cohérent. Seule la Tunisie a réussi à s’en sortir avec l’adoption de structures démocratiques, permettant une meilleure liberté de pensée et d’expression. Le Soudan vient d’impulser, grâce à un mouvement inédit de contestation, une ouverture démocratique. Ce qui donne la possibilité à la presse et aux intellectuels de s’exprimer plus ou moins librement. 

En dehors de quelques pays, le discours trop conformiste traverse les contrées de certains territoires et se situe du côté des espaces officiels qui, de tout temps, ont dangereusement mis à mort la pensée libre et les paysages littéraires et artistiques engendrant exils, morts subites et renoncements.  Depuis longtemps, les lettrés arabes ont souffert de l’intolérance ambiante et des agressions continuelles les poussant parfois à de graves situations d’automutilation. Il faut signaler que ces histoires de mutilation des lettrés n’est pas nouvelle, mais marque depuis des siècles, la « pensée libre » dans des sociétés marquées par la mise en veille du religieux, du politique et du sexe. Même ce qu’on appelle « l’âge d’or » (8ème-15ème) a lui aussi connu ses moments d’obscurité, ce qui a poussé Ibn Rochd à l’exil après avoir été accusé d’hérésie. El Hallaj[4] a vécu aussi une situation de persécution extrême.

CENSURE SOCIALE ET POLITIQUE

La censure sociale est outrageusement présente dans un univers trop prisonnier d’un discours singulièrement contraignant sur les questions religieuses et politiques. Les sociétés arabes, trop conformistes, vivent un rapport paradoxal, ambivalent avec le chef, marqué par une relation de fascination-répulsion. Frisant un comportement schizophrénique, vivant un certain dédoublement, les sociétés arabes balancent entre une « tradition » castratrice et une modernité crainte, mais désirée. Toute mise en question du discours dominant est vécue comme une blessure d’une identité perçue comme statique, figée.  

Déjà, vivant, comme leurs compatriotes, une sorte de schizophrénie avancée due à cette rencontre tragique avec un certain « Occident » trop arrogant, ils produisent un discours traversé par les lieux obligés de l’emprunt à l’Autre et les réminiscences d’un ancrage autochtone. Les choses sont dès lors biaisées dans un univers arabe où toute parole différente est suspectée de subversion. Depuis trop longtemps, les intellectuels autonomes sont chassés, mis au ban de la société quand ils ne sont pas tout simplement liquidés.

Dans plusieurs pays arabes, les intellectuels sont chassés, arrêtés sans jugement, parfois assassinés. En Irak, en Syrie et en Libye, avant et après les « faux changements tragiques », des intellectuels sont condamnés, liquidés, emprisonnés ou forcés à l’exil. Au moment où les choses risquaient de changer, grâce au combat mené depuis des décennies par des forces politiques, intellectuelles et sociales, des structures extraterritoriales ont provoqué des désastres en Irak, en Libye et en Syrie, déstabilisant toute la région.

Dans d’autres territoires, les journalistes, les blogueurs sont embastillés. En plus, ces derniers temps, plusieurs pays ont profité de l’importance prise par les réseaux sociaux pour criminaliser les interventions « incorrectes », à leur goût. En Egypte, des centaines de blogs et de comptes Facebook sont bloqués, de nombreux journalistes sont aux arrêts. Dans d’autres pays,  des journalistes sont inquiétés, embastillés, les médias sont marqués par l'aphonie. Seule la Tunisie et à un degré moindre le Soudan, ont permis l'apparition de certaines libertés. La dernière affaire en date est celle du journaliste, Jamal Khashoggi, assassiné au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul pour ses différents écrits, notamment ses tribunes dans The Washington Post. La justice liée au palais vient justifier à posteriori des faits accomplis ou accompagner les condamnations et les accusations. La censure a toujours caractérisé le champ artistique, médiatique et intellectuel. L'absence d'indépendance de la justice ne facilite pas les choses des intellectuels critiques, souvent victimes de l'arbitraire.

Après la colonisation qui ne permettait aucune remise en question, les cercles dirigeants, succédant aux autorités coloniales après les indépendances, singeant leurs tics et leurs attitudes, reproduisent certaines pratiques, la répression est convoquée pour freiner toute possibilité de liberté de ton. Cette posture « coloniale » a considérablement perverti la pratique intellectuelle et culturelle, mais a paradoxalement permis la mise en œuvre d’un discours contestataire pris en charge par de grands hommes écrivains, cinéastes et hommes et femmes de théâtre (Wannous, Alloula, Idriss, Faraj, Kateb Yacine, Jaibi, El Ghittani, Son’Allah…).

Seule la Tunisie semble déroger à la règle. Ce pays a vu l’émergence de très grands intellectuels très ouverts.  Tahar Haddad était l’un d’eux, un intellectuel, syndicaliste et homme politique. Il a milité pour l’instruction, l’émancipation des femmes et la suppression de la polygamie. L’un de ses ouvrages les plus connus est Notre femme dans la charia et la société (1930). Après la publication de cet ouvrage, qui a rencontré l’hostilité des milieux conservateurs (Zitouna notamment, une université fondée en 737 assurant un enseignement religieux et scientifique), il prend le chemin de l’exil.  Après les indépendances, de nombreux textes furent interdits par les différents gouvernements. Toute critique exposait son auteur à de très sévères représailles. Les choses commencent plus ou moins à changer dans de très rares pays arabes.

Les dures réalités politiques n’ont pas empêché certains auteurs et metteurs en scène de s’attaquer de manière indirecte aux différents pouvoirs, considérés comme les responsables de cette situation. Les pièces, les romans et parfois des films de Youssef Idriss, Abdelkader Alloula, Kateb Yacine, Lamine Nahdi, Saadallah Wannous, Lotfi el Kholi, No’mane Achour, Nadjib Mahfouz, Hanna Minna, Youcef Chahine et Mamdouh Adouane s’attaquaient à certains maux de la société et considéraient que tout changement ne pourrait se faire qu’à travers une véritable vie démocratique.

Le DISCOURS LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE

Les arts et la littérature devenaient l’expression du mal-être des populations et des intellectuels, frappés par une sorte de sentiment de culpabilité qui les poussait parfois à des réactions nihilistes. Les pouvoirs publics, manquant de crédibilité, réagissaient violemment en interdisant de nombreuses œuvres et en prenant fortement en main tous les espaces éventuels d’expression. La répression venait à la rescousse des régimes en place, qui ne pouvaient accepter qu’on s’attaquât à leur autorité. L’universitaire Nada Tomiche parle ainsi de la situation du théâtre : « Au lendemain de juin 1967, par manque de liberté, l’expression de courants de pensée est étouffée. Les deux saisons qui suivent la défaite de juin 1967 auraient été marquées par la parution de pièces politiques prônant la lutte nationale et développant une amère critique sociale si la censure n’avait empêché le mouvement, renvoyant le théâtre à une routine sans vie. Ainsi, durant la « saison » 1967-1968, Sa’d al -dîn Wahba présente al-Masamir (les Clous), mis en scène par Sa’d Ardach, rapide réaction aux événements du 5 juin ». 

De nombreuses œuvres artistiques et littéraires, mettant en scène des événements tirés de la réalité ou les prenant comme prétextes dramatiques ont été censurées. Oughniya ala al mammar (le Chant du passage) – qui, d’ailleurs, fut adaptée avec succès au cinéma – de l’Égyptien Ali Salem, racontant l’histoire de soldats arabes isolés, mais puisant dans leur courage la force de résister, subit les foudres d’une censure agressive. Soirée de gala à l’occasion du 5 juin, qui analysait les véritables causes de la défaite, a été interdite durant plusieurs années.

D’une manière générale, une sévère censure s’abattit sur les dramaturges et les intellectuels. La pièce Al Hussein tha’iran wa chahidan (Hussein, révolté et martyr) a été interdite en 1969, à la grande stupéfaction de l’auteur, Abderrahmane Charkawi, et du metteur en scène, Karam Moutawa. On se mit à tenter un certain nombre d’expériences esthétiques et artistiques dans le cadre de petits espaces comme le Théâtre de poche. La Situation de la femme en Algérie de Théâtre et Culture à Alger avait été retirée de l’affiche juste après sa première représentation en 1970. Les pièces de Kateb Yacine ont parfois connu des situations similaires. Lors de la présentation de Mohamed, prends ta valise à Constantine, les comédiens avaient failli être lynchés par des islamistes. Babour eghraq (le Bateau coule) de Slimane Bénaissa fut interdite vers le milieu des années 1980. C’était un texte qui décrivait, avec une certaine violence et un propos caustique, la situation politique et sociale de l’Algérie. Elle n’a été autorisée que quelque temps après, sur injonction d’autres responsables politiques.

Le cas de Kateb Yacine est significatif d’une certaine ambiguïté. Le ministre de l’Information et de la Culture des années 1970, M. Ahmed Taleb Ibrahimi s’était ouvertement opposé, pour des raisons idéologiques, à ce que Kateb prenne en charge une structure dépendant de son ministère. Ce fut le ministre des Affaires sociales, M. Mohand Said Mazouzi – qui ne s’entendait pas avec Taleb – qui prit en charge la troupe de Kateb Yacine. En Tunisie, un homme de théâtre, Lamine Nahdi, a été jeté en prison en juillet 1981, du temps de Habib Bourguiba, après son retour d’une tournée au Venezuela. La troupe du théâtre du Maghreb Arabe (TMA) qu’il dirigeait présentait el Fourja (le Spectacle). Les deux comédiens, Lamine Nahdi et Mongi Ouni, avaient été arrêtés avec de graves chefs d’inculpation : outrage à chef de l’État, diffamation et incitation au désordre. Des pièces de Nahdi et de Jaibi furent censurées par les autorités tunisiennes.

La censure n’était pas seulement politique : elle était aussi « morale ». Ahmed Bakathir fut obligé de transformer le début de son texte, le Secret de Shehrazade (ser Chehrazade), jugé trop excitant et érotique. L’image d’un Chahrayar, sentant et humant les vêtements de son épouse, était considérée comme subversive. Plus manifeste encore : en 1967, les autorités égyptiennes censuraient une pièce au titre quelque peu suggestif, le Procès (el Mouhakama), pensant qu’elle traitait de la justice et qu’elle s’en prenait à la magistrature.

Les pays arabes (à l’exception de l’Algérie, la Tunisie après 2011, le Soudan à la suite des derniers changements) possèdent des commissions de censure qui dépendent souvent, de manière étroite, des ministères de l’Intérieur et des services de sécurité. En Syrie, qui reste encore très fermée malgré la présence d’écrivains, de cinéastes et d’intellectuels de renom, il existe une commission triangulaire qui s’est transformée en comité des six. Le parti Baas contrôle cette structure. Des textes comme Adem el Mouakhada du théâtre Echouk ou Soirée de gala à l’occasion du 5 juin, par exemple, furent interdits par cette commission.

Les troupes libanaises doivent passer préalablement le test de la censure avant de monter leurs pièces, les cinéastes et les écrivains connaissent cette pratique. La censure prend des aspects multiformes, religieux, politiques et économiques. Les hommes de religion s’ingèrent souvent dans les affaires artistiques, réussissant à bloquer des représentations, des films ou à décider de l’interdiction d’un ouvrage jugé « peu correct ». La psychiatre et la féministe Nawal Saadawi, les philosophes Jalal el Adm, Abouzeide et Adonis ont vécu des moments extrêmement difficiles, parfois tragiques.

La politique, comptant sur l’arme de la répression, freine toute possibilité d’expression libre ou de contestation de l’ordre établi. La morale considère que toute initiative ne correspondant pas à des canons précis et échappant au contrôle de certains pouvoirs serait suspecte et subversive. Dans ces conditions, l’autocensure fait de sérieux ravages et pousse de nombreux auteurs et metteurs en scène, soit à quitter le métier, soit à se lancer dans le mélodrame – d’ailleurs très rentable.

Les contraintes économiques réussissent à décourager toute bonne volonté tentant de faire un théâtre ou un cinéma différent. La télévision, souvent contrôlée par l’État, est fermée à toute œuvre quelque peu contestataire. Aujourd’hui, le nouveau discours idéologique consacrant l’« économie de marché » condamne définitivement les arts et la production intellectuelle  à une certaine mutilation.

Les pouvoirs en place ont leurs scribes qui n’arrêtent pas de faire les éloges des chefs successifs. Le scribe officiel a pour fonction essentielle d’illustrer le discours du chef et de faire souvent le bouffon, au même titre que les écrivains du sérail. Parfois, les fonctions du bouffon et du scribe se confondent, donnant à lire des lettrés n’ayant d’autres prérogatives que celles de légitimer le discours du roi. Cette entreprise d’illustration et de légitimation du discours du chef, caractérise la production de lettrés traditionnels, usant parfois d’une vulgate « moderne », contournant et détournant le sens initial des termes utilisés pour en faire des coquilles vides. Des « intellectuels » traditionnels, parfois puisés dans un espace « progressiste » de lettrés reniant leur appartenance antérieure sont employés pour « débusquer » l’ « ennemi extérieur » et les adversaires d’Etats souvent en manque de légitimité.

La censure marquait la culture de l’ordinaire. Dans des romans d’auteurs comme l’Algérien Mohamed Dib (La danse du roi et Mille hourras pour une gueuse), Jamal El Ghittani (Zeini Barakat), Son’Allah Ibrahim (Etoile d’août) ou Wannous (Cérémonie à l’occasion du 5 juin), le personnage d’intellectuel-bouffon est présenté comme un être vil, opportuniste, sans aucune dignité. Dans Mille hourras pour une gueuse de Mohamed Dib, Wassem se caractérise par un dédoublement qui lui donne une formidable épaisseur. Ecrivain public, personnage, au départ, sans dignité, attend devant une porte d’un dignitaire du pouvoir nommé Chadly. Il ne découvre qu’une décharge d’ordures, il se couronne roi. Ainsi, il devient acteur en assumant une sorte de métamorphose pour reprendre Nietzsche dans Origines de la tragédie.

LA QUESTION DU POUVOIR DANS LES ARTS ET LA LITTÉRATURE

De nombreux auteurs arabes n’ont pas eu peur de traiter de la question du pouvoir, malgré les nombreuses contraintes, en mettant en scène une société désabusée, désenchantée.  Après l’indépendance de l’Algérie, plusieurs romans et pièces de théâtre présentant de manière critique le passage du passé (la lutte pour l’indépendance) au présent ont été publiés, notamment Le Muezzin de Mourad Bourboune, Les martyrs reviennent cette semaine de Tahar Ouettar, La danse du roi de Mohamed Dib, Le fleuve détourné de Rachid Mimouni, La traversée de Mouloud Mammeri, Les chercheurs d’os et L’invention du désert de Tahar Djaout. Tous ces récits mettent en scène des personnages vivant un présent difficile, tragique. Ils font souvent appel à la guerre de libération comme une sorte d’espace sacrificiel. Nous retrouvons d’ailleurs ce thème dans les littératures arabes et africaines. Dans Les malheurs de Tchako, l’Ivoirien Charles Nokan présente un héros de la lutte de libération trahi par ses camarades de combat juste après l’indépendance. Des textes comme Le soleil de l’aurore du Camerounais Alexandre Kum’a N’dumbé, Les soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma et La vie et demie de Sony Labou Tansi abordent ce sujet. Passé et présent dessinent leurs propres limites. Ils fonctionnent souvent comme deux univers antithétiques, antagoniques. Deux temps, deux espaces structurent le récit.

En Afrique Noire, comme dans les pays arabes, les écrivains se mettent à contester les pouvoirs en place en prenant comme espace-témoin, l’Histoire. Dib, Idriss, Laabi, El Ghittani, Wannous, Sony Labou Tansi, Soyinka, Kourouma, Mimouni…mettent en scène, chacun selon ses orientations esthétiques et idéologiques, la tragédie des sociétés africaines et arabes après les indépendances et la défaite de juin 1967. Passé et présent s’interpellent, s’entrecroisent et s’interpellent tout en ne se confondant pas. Ils fonctionnent comme deux univers antithétiques et antagoniques. Deux temps, deux espaces structurent le récit.

 Les années 1980-90 ont  vu l’émergence de textes et de films traitant du thème du désenchantement et de la désillusion. Les questions politiques et sociales imprègnent également les disciplines littéraires et artistiques avec une force et un courage tout à fait singulier. Les romanciers Naguib Mahfouz, Jamal el Ghittani, Son’allah Ibrahim, Mahmoud Badawi et bien d’autres employaient des personnages angoissés, sans repères sérieux, et présentaient des situations chaotiques.

Le cinéma, malgré sa grande dépendance envers l’État, avait suivi la même voie. Youssef Chahine, Salah Abou Seif, Chadi Abdessalem ou Tewfik Salah avaient ainsi réalisé des films (le Monstre de Salâh Abou Seif, 1954 ; Combat héroïque de Tewfik Saleh, l’Appel de la perdrix d’Henry Barakat 1959 ; Gare centrale de Youssef Chahine, 1956), maîtrisés sur le plan technique, abordant les problèmes que connaissait la société égyptienne. Des metteurs en scène de cinéma ont adapté des pièces de théâtre de Youssef Idriss (el Haram, réalisation de Henri Barakat, 1965), et de Tewfik el Hakim (Journal d’un juge de campagne, Yawmiyyât Nâ'ib fil-Ariâf, réalisation de Tewfik Salah).

Le théâtre et la littérature donnaient également à cerner implicitement la responsabilité de l’intellectuel et s’interrogeaient sur ses silences et ses reniements successifs. Très ouvert et ne craignant pas de déranger, l’auteur dramatique syrien, Saad Allah Wannous, un empêcheur de tourner en rond, était présent dans tous les espaces où on revendiquait la liberté d’expression dans des pays, alors soumis à l’autoritarisme et au totalitarisme. Il ne réclamait pas uniquement l’instauration de la démocratie par la parole, mais il le faisait également par l’écriture, ce qui était une aventure très risquée dans des territoires habitués à en finir, par la force, avec toute voix contestataire. Ses textes Soirée de gala à l’occasion du 5 juin ou le Voyage de Hentala (Rihlat Hentala min el Ghafla illa el yaqadha) exploraient, en empruntant certains éléments à l’histoire populaire, une société décadente, marquée par la démission et la corruption de ses dirigeants. Après 1967, les choses commencèrent sérieusement à changer.

La défaite avait été vécue comme une grande tragédie, transformant radicalement la vision du monde de beaucoup de producteurs culturels. Soirée de gala à l’occasion du 5 juin (1968) allait marquer un saut qualitatif dans le parcours dramaturgique de l’auteur et lui permettre d’affirmer son engagement politique et esthétique. C’est le début de la mise en œuvre d’un théâtre de contestation politique qui reprend les techniques brechtiennes (dédoublement des personnages, fragmentation du récit, effet de distanciation…) et qui ose braver les interdits et les tabous politico-religieux. Cette pièce, vite censurée par les autorités, s’attaquait ouvertement aux dirigeants, les considérant ouvertement comme les premiers responsables de la défaite, démythifiant ainsi le discours triomphaliste, tout en s’insurgeant contre l’héroïsme guerrier, qui avait toujours fait les beaux jours des différents appareils du gouvernement (presse, canaux officiels, « intellectuels »).

Le théâtre dans le théâtre, procédé choisi par Wannous, permettait de tourner en dérision le discours officiel fonctionnant par clichés et stéréotypes et ne reconnaissant que l’écho de sa propre voix, et de révéler les compromissions de certains lettrés ainsi que la responsabilité de tous les pouvoirs politique, intellectuel et religieux dans la défaite.

L’expérience de l’Irakien Youssef el Ani pose le problème de la difficulté d’exercer un art militant et engagé dans les sociétés autoritaires et fermées, gouvernées par des pouvoirs autocratiques. Actuellement, les grands auteurs irakiens se réclament ouvertement de l’héritage d’el Ani qui a apporté au théâtre et à la littérature de l’Irak une dose de professionnalisme et la nécessité de maîtriser les contours techniques de l’art dramatique et littéraire. Après l’exil forcé d’el Ani qui connut les affres de la prison et de la marginalisation, les choses restèrent en l’état. Toute voix libre était censurée. La dictature de Saddam Hussein était contestée de l’intérieur, de nombreux artistes et penseurs prenaient de sérieux risques en contestant le pouvoir du tyran.

Toute parole différente était considérée comme subversive, à tel point que les journaux étrangers étaient souvent interdits d’entrée parce que considérés comme peu recommandables. Les gouvernements freinaient toute voix autonome. Des pièces étaient interdites, des livres édités à l’étranger n’étaient même pas en vente au Caire, à Damas, à Rabat. En Arabie Saoudite, les intellectuels libres de ce pays subissent des situations dramatiques, souvent avec l’assentiment d’un certain Occident et de lettrés arabes.

La pensée libre est souvent matraquée au nom de jugements moraux condamnant à la disparition toute littérature porteuse de renouveau. La peur côtoie l’impuissance. La presse a toujours connu des moments difficiles, même si commence à s’amorcer un dégel trop relatif. Toute velléité d’autonomie semblait bloquée. Ce qui avait condamné beaucoup de journalistes au silence ou à l’exil. Mais malgré cette dure situation, des plumes, quelque peu libres, arrivaient à s’exprimer alors que la grande partie des journalistes, souvent sans titres, se prenaient pour des militants politiques reproduisant à longueur de colonnes le discours politique officiel chantant d’improbables réalisations et délaissant royalement la fonction sacrée du journalisme : informer.

PRÉSENCE D'INTELLECTUELS CRITIQUES

En Egypte par exemple, des journaux comme Ettali’a de Lotfi el Kholi et Rose el Youssef dirigé par Abderrahman Echerkaoui se singularisaient par leur liberté de ton, ce qui leur avait valu de nombreuses saisies et l’emprisonnement de leurs dirigeants. Même au Caire où sévissait une presse trop marquée par sa trop grande proximité avec le pouvoir, des noms comme Ahmed Baha’Edine ou Hassanein Heykal n’arrivaient pas à faire la distinction entre leur fonction de journaliste et leur rôle trop peu innocent de conseiller du roi. Heykal était très proche de Nasser. Il avait été arrêté par Sadate et longuement soumis à la question par la police politique. Il en parle dans un livre consacré à cette affaire, Le sphinx et le commissaire.  Souvent les éditorialistes sont très proches des cercles dirigeants ou de structures partisanes, confrériques ou religieuses, ce qui contribue à la neutralisation de leur discours.

Paradoxalement, des journalistes trop peu connus à Damas, au Caire à Tunis ou à Alger qui, même marginalisés, arrivaient à exercer leur métier avec tous les risques possibles. Dans ce climat délétère, existaient et existent encore quelques journalistes qui tentaient /tentent, malgré les ravages de l’autocensure, de parler autrement. Ce fut le cas de l’expérience algérienne de l’équipe de la page culturelle d’ Echaab  et de la République dans les années 1970 qui, grâce à un directeur sérieux et à quelques plumes talentueuses, réussit à confectionner un journal qu’attendaient chaque matin de trop nombreux lecteurs avant que la censure ne frappe durement la composante de la culturelle d’Echaab et le quotidien oranais, La République. Sans oublier les hebdomadaires Algérie-Actualité et Révolution Africaine dans la décennie 1980.

L’autocensure caractérisait le paysage. Des directeurs et des rédacteurs en chef, trop zélés, firent les frais de situations absurdes comme ce rédacteur en chef d’ « El Moudjahid », qui se fit suspendre parce qu’il avait laissé passer une image d’un « regard » où buvaient des jeunes à tel point que, par la suite, il censura même la météo qui prétendait qu’il faisait trop chaud le 5 octobre 1988, un jour de manifestation populaire. A Tunis et à Damas, la presse, trop médiocre, reproduisait tout simplement le discours gouvernemental.

Encore une fois, des intellectuels courageux, certes rares, ont marqué le paysage culturel arabe. Malgré une féroce censure et des risques considérables, ils arrivent à produire un savoir autonome. Nous ne pouvons que citer les travaux de Djaït, Laroui, El Jabiri, Arkoun, Berrada, Tizini, M’roua, Amel, Amin el Alem par exemple.  La lecture de ces textes va au-delà du constat pour interroger les fondements de la culture arabe et les réalités souvent ambiguës de la rencontre avec l’Europe. Cette manière de voir, marquée par la formation des intellectuels du Maghreb et les relations continues entretenues avec les « élites » du Machreq, permet un regard plus libre, moins contraignant.

La rencontre avec la France au dix-neuvième siècle reste le point commun de la découverte de l’altérité européenne. Certes, les conditions d’émergence des formes de représentation sont différentes, mais partent du même point. Ainsi, si les « élites » du Moyen Orient, trop séduites et fascinées par la culture française et par la France (d’où d’ailleurs, ce sentiment francophile des élites moyen-orientales), les « lettrés » d’Afrique du Nord n’ont admis les représentations européennes que par nécessité et surtout, paradoxalement, après la rencontre avec les « intellectuels » du Machrek se positionnant des espaces de légitimation.

Les intellectuels, tout en les marginalisant, on veut faire d'eux des soldats de quelque cause perdue d'avance. L'universitaire et l'"intellectuel"(notion dont il reste à définir les contours) sont restés prisonniers d'un rapport maladif au pouvoir politique qui se conjugue tantôt à la répulsion, tantôt à l'attraction. Ce qui réduit sa marge de manœuvre. Ce qui pose également la question, toujours d'actualité, de l'autonomie de l'intellectuel qui vit l'assujettissement ou la contestation comme illustration ou opposition au discours officiel et jouant en fin de compte sur le terrain du pouvoir politique qui fournit ainsi les éléments de la discussion, piège les différents locuteurs et oriente leurs discours. L’intellectuel critique devrait avoir pour fonction de déconstruire les pratiques sociales et politiques, en évitant de servir de faire-valoir et de démonter les mécanismes du fonctionnement des pratiques discursives dominantes. Ce qui n’exclut nullement une prise de position active.

Les chercheurs en sciences sociales focalisent le plus souvent leurs analyses autour du fonctionnement des appareils, des enjeux idéologiques et des espaces politiques et occultent les mouvements sociaux et culturels. Le terrain social et politique est négligé. Ce n'est pas un hasard si les rares universitaires-chercheurs ne réussissent pas à cerner les différentes secousses qui agitent la société. Il y-a également la question des références qui font du locuteur le producteur privilégié de la parole citée.  On "plaque" souvent des grilles sans tenter de les interpréter et de les interroger alors que les sociétés fonctionnent de manière autonome et comportent un certain nombre de particularités. Les questions épistémologiques sont d'une actualité brûlante.

Les travaux de Hocine M’roua, de Tayeb Tzini, Samir Amin, M.H. Dowidar, Mahmoud Amin el Alem, Lacheraf, Hassan Hanafi, Abdellah Laroui, Abed el Jabiri …donnent à voir une pensée libre qui évolue dans un milieu trop contraignant, condamnant le plus souvent ces hommes à se muer en voix trop vagabondes. Leur engagement les situe du côté de Sartre et de Bourdieu. Ils travaillent à partir de réalités concrètes puisant leurs analyses de terrains et de territoires déterminés, contrairement à de très nombreux universitaires qui usent le plus souvent de généralisations et d’escapades « théoriques » plaquant des grilles et des outils « conceptuels » sur des sociétés trop peu connues.

De très nombreux universitaires arabes lisent une réalité concrète à partir de grilles extérieures, confectionnent des études souvent peu marquées par l’expérience concrète et proposent des éclairages atrophiés.  Mais le problème qui se pose également, c’est celui de la formation de nos chercheurs en lettres et en sciences sociales qui reproduisent souvent les « thèses » de leurs « patrons » (directeurs de recherche) sans les soumettre à un examen critique et à la réalité du terrain. Cette manière de faire pousse d’ailleurs beaucoup d’universitaires à produire des exposés en restant prisonniers d ‘outils « conceptuels » sans s’interroger sur la viabilité de ces « grilles » appliquées à une réalité différente. Aussi, avons-nous beaucoup plus affaire à des exposés généraux qu’à des travaux pointus, ciblés, marqués par le terrain.

Les travaux sur le mouvement social sont trop peu nombreux comme si la société algérienne se réduisait à un assemblage d’appareils. C’est ainsi qu’il est souvent donné à voir par des chercheurs arabes une réalité « disjonctée », éloignée des véritables préoccupations du terrain. Sans être fermé aux travaux des autres, le chercheur est appelé à apporter sa propre lecture en confectionnant sa méthode à partir des réalités concrètes. Ce n’est qu’ainsi que nous aurons des lectures quelque peu sérieuses, sans tomber dans le piège de l’extrapolation idéologique et des généralisations abusives, ni dans l’embastillement dans des grilles et des démarches à plaquer pouvant s’avérer non opératoires et peu pertinentes.

Ce qui caractérise les travaux des intellectuels comme Laroui, Mroua, Liabes, El Kenz, Amin el Alem, Tizini, c’est leur plongée dans les espaces ontologiques et épistémologiques et leur désir constant d’interroger les lieux concrets de l’événement tout en n’évacuant pas les acquis de différents savoirs. Ouverts à toute entreprise d’investigation et d’interrogation du réel, ils allient leur savoir théorique à un certain engagement pratique.

PARANOÏA ET PAROLE BAVARDE

Dans cet espace délétère, l’absence des universitaires, des journalistes et des avocats dans le débat public donne à lire des sociétés sclérosées qui, souvent, déplorent le « silence » des intellectuels tout en leur déniant le « droit » d’être libres, c’est-à-dire osant interroger des réalités qui semblent taboues.

L’espace public est squatté par une parole bavarde, oiseuse, célébrant les « réalisations » du roi. Certes, des voix critiques arrivent, malgré la peur et le conformisme ambiant, à dire une réalité singulièrement différente. Ne cédant pas facilement aux appels confortables et trop compromettants des pouvoirs dominants ni aux schémas préétablis de batailles tracées d’avance, ils exercent une sorte de mise en questionnement continu d’événements apparemment évidents. La position de nombreux intellectuels arabes dans la question irakienne, syrienne ou libyenne est justement travaillée par une grande méfiance du discours « occidental » et une lecture réaliste des faits à partir de paramètres historiques et stratégiques. Mais cela ne veut nullement dire que les grands intellectuels arabes, c’est-à-dire ceux qui ne fonctionnent pas comme les clercs des gouvernements en place, rejettent l’héritage culturel « occidental », ils entreprennent une introspection critique de ce « butin ».

Les situations difficiles et trop contraignantes de censure et de répression n’empêchent pas quelques rares écrivains, des cinéastes, des dramaturges et des penseurs d’aborder des sujets trop tabous. Ces derniers temps, surtout avec les crises successives vécues par les Arabes, la parole se libère quelque peu et les gouvernements, sous la pression internationale, tentent de ménager quelques espaces de liberté. La contestation gronde dans toutes les sociétés arabes. Dans des pays comme la Mauritanie, l’Arabie Saoudite, ou Bahreïn, les choses commencent à bouger, des intellectuels, longtemps enchaînés, s’expriment tout en s’exposant encore aux pires exactions. Des blogueurs se mettent à s’exprimer, en évitant parfois l’autocensure, ce qui dérange sérieusement les pouvoirs en place déterminés à vouloir contrôler toute production médiatique, littéraire et artistique. Le centre médiatique semble connaître un sérieux glissement du côté de la périphérie incarnée par les réseaux sociaux développant un discours plus ou moins autonome. Il y a désormais une démultiplication des centres. L’émergence des réseaux sociaux a engendré la présence d’autres attitudes et d’autres comportements réduisant ainsi le champ d’intervention des pouvoirs dominants et démultipliant les espaces d’information et de communication. Les pouvoirs politiques réagissent en usant d’outils de dissuasion sécuritaire.

Même les thèmes de la littérature, du théâtre et du cinéma prennent une tournure politique où le désenchantement et la critique des mœurs politiques ne sont pas absents.  Dans des pays où l'expression est souvent bâillonnée, les arts et la littérature servent, dans certaines conditions, d'espace privilégié pour détourner la censure.

Les problèmes de censure et de manque de liberté d'expression ont incité de nombreux auteurs arabes à recourir à l'allusion et aux espaces métaphoriques et paraboliques. Quand les faits ne sont pas précis, ils "convoquent" des espaces spatiotemporels indéterminés. La mise en branle d'un espace et d'un temps mythique prémunit parfois contre certaines désagréables surprises. Ainsi, pour dire un présent décevant et insupportable, il est fait allusion à des événements qui peuvent éventuellement susciter la réflexion du spectateur autour du présent.

La "convocation" du passé sert à montrer un présent caractérisé par la corruption, l'opportunisme, la mauvaise gestion politique et la répression. La pièce, Soirée de gala à l'occasion du 5 juin (Haflat Samar min ajli khamsa houzairane) de Saadallah Wannous, interdite juste après sa sortie, critique sévèrement, à travers la représentation d'une pièce de théâtre sur le 5juin 1967, les véritables responsables de cette catastrophe incarnés par les hommes du pouvoir qui n'agissent que par l'usage de l'arme de la répression contre leur peuple. El Masamir (Les clous) de Saadeddine Wahba mettait la lutte contre les Anglais en 1919, mais c'est surtout une acerbe critique contre les responsables égyptiens qui ne surent pas mener la guerre contre Israël. D'ailleurs, les autorités égyptiennes ont censuré cette pièce pendant une assez longue période.

Une autre question importante souvent liée au problème du pouvoir est abordée par certains dramaturges, romanciers et cinéastes. Il s'agit de la place de l'intellectuel dans la société et des relations, souvent conflictuelles, avec les dirigeants politiques. Le personnage d'El Hallaj inspira quelques auteurs arabes comme Salah Abdessabour, Azzedine Madani et Abdelkrim Berrechid. Salah Abdessabour, usant d'un style poétique, inaugure son texte par la crucifixion de l'intellectuel sur un arbre et dévoile clairement les relations conflictuelles des dirigeants avec cet homme qui les dérange parce qu'il réfléchit autrement et se libère de sa solitude pour appeler à une sorte de résurrection sociale (Ma'sat el Hallaj ou tragédie d'El Hallaj).

C'est surtout vers les années soixante-dix que cette question de l'intellectuel fut sérieusement traitée d'autant que la défaite de juin 1967 laissa d'indélébiles traces dans l’inconscient des Arabes. On commençait à s'interroger sur la responsabilité de l'intellectuel dans la situation actuelle. Un sentiment de culpabilité gagna de nombreux hommes de culture qui n'hésitèrent pas à aborder ce sujet comme s'il leur permettait en quelque sorte de se libérer d'un certain embastillement psychologique et social. Rida Qaysar du Syrien Ali Akla Arsane décrit le dilemme d'un écrivain romain, Plaute, qui n'arrive pas à se retrouver devant son désir d'exprimer les préoccupations du peuple et de satisfaire César, mais ses hésitations vont le mener à la prison et à la déchéance, ce qui le pousse à trahir le peuple et à accepter de servir de faire-valoir du puissant du jour.

Le Syrien Saadallah Wannous ne va pas par trente-six chemins en mettant en scène un directeur de théâtre qui ne fait que servir les dirigeants politiques sans se soucier de sa responsabilité sociale alors que l'écrivain, comme libéré par une sorte de prise de conscience subite, prend position pour le peuple et la vérité. Deux personnages antithétiques et antagoniques qui représentent deux types d'intellectuels possibles dans les sociétés arabes (Soirée de gala à l'occasion du 5 juin). Al Hallaj d’Abdessabour se libère de sa solitude quand il se rend compte de la pauvreté et de la misère de son peuple. Il s'oppose ouvertement au pouvoir qui finit par l'assassiner. Mais il savait déjà que sa mort allait enfanter la vie.  

La parole est dangereuse, c'est pour cette raison qu'elle est combattue depuis des siècles par des régimes qui, s'ils n'arrivent pas à la dompter et à la corrompre, la condamnent au silence. La désillusion et le désenchantement, nés après les indépendances et la défaite de juin 1967 favorisent un discours, parfois nihiliste, lieu de déception et d'impuissance. Les personnages plongent dans le passé pour dire les trahisons présentes et les divers retournements historiques. Mohamed Maghout fait parler dans El Mouharej (Le clown) Abderrahmane Eddakhel ( le fondateur omeyyade de l'émirat de CordoueAl-Andalus en 756) qui effectue un voyage dans les pays arabes pour s'enquérir de la situation présente. Déjà, à chaque frontière, il est arrêté, puis comble de la tragi-comédie, il est remis, après quelques négociations, aux autorités espagnoles comme un criminel contre quelques tonnes de matières alimentaires. Mohamed Dib, Sonallah Ibrahim, Mourad Bourboune, Jamal el Ghittani, Salah Abou Seif, Zakaria Tamer… montrent dans leurs œuvres un présent décevant.

Quelle serait donc la fonction de l’intellectuel dans un contexte marqué par la prééminence du discours néolibéral et de la vulgate religieuse et le recul de la pensée sociale dont l’élément central s’articule autour de la mise en berne dans un certain nombre de pays des conquêtes sociale ? L’ex-colonisé reste encore prisonnier du même regard porté sur lui par l’ancien colonisateur, reproduisant souvent les mêmes schémas fabriqués par l’ancien occupant qui continue à produire les catégories conceptuelles et discursives, plaçant encore l’ex-colonisé dans une posture de quémandeur.

Les élites arabes arriveront-ils à se libérer de ce « nous » nationaliste et de mettre un terme aux postures symboliques générées par le regard nationaliste et dépasser le stade colonial en redéfinissant les contours de l’identité perçue comme strate active, loin des sermons nationalistes. Une tradition qui a vraiment la peau dure chez de nombreux intellectuels colonisés, c’est de substituer au regard figé de l’orientaliste, la position statique du nationalisme.

Beaucoup cherchent à se libérer de la propension à la victimisation pour construire une posture d’un intellectuel critique dont la fonction serait de déconstruire le regard et l’épistémologie « coloniale », dépassant « le face à face entre le regard occidental et le regard du colonisé ». Ce qui se passe dans les sociétés arabes et africaines et le regard porté par les médias « occidentaux » sur les conflits et les réalités de pays appartenant à ces ensembles incite les chercheurs à redéfinir l’appareillage conceptuel dominant, donc l’altérité et à revoir certaines catégories lexicales.

La posture paresseuse, confortable de certains intellectuels, à l’image des dirigeants, s’exprime à partir de catégories et de positions européennes, reprenant les mêmes lois et les mêmes normes sans aucune investigation critique, s’appropriant des savoirs perçus comme des vérités absolues, posant un regard sur leur société paradoxalement étrange et étranger.

Le « réveil » du religieux engendre un discours social, excluant toute possibilité d’une lecture plurielle du monde, imposant une interprétation et une lecture restrictive, moins informée, peu à l’écoute de l’exégèse et de la connaissance des textes religieux. Cette attitude épouse les contours d’un rejet de tout métissage et hybridité s’inscrivant dans une logique de confrontation des « civilisations » et des cultures, donnant à lire le monde comme un espace pugilistique où s’affrontent en permanence l’ « Occident » et l’ « Orient ». La géographie épouse ainsi les contours d’une identité perçue comme statique, figée et homogène, donnant naissance à un mythique monde arabo-musulman, masse informe et géographiquement glauque.

La même logique est défendue par les intellectuels « néoconservateurs » en Europe et aux Etats Unis qui défendent l’idée de « choc » des civilisations (Samuel Huntington, Bernard Lewis…). Une sorte de paranoïa active parcourt leur discours. L’historien Bernard Lewis n’affirma-t-il pas que « « L’Europe sera musulmane d’ici à la fin du siècle. ». En Europe et aux Etats Unis, le discours islamophobe domine un certain nombre de médias. C’est vrai que les médias n’arrêtent pas de donner la possibilité à différents orateurs-« philosophes » de justifier cette paranoïa. Ainsi, des « philosophes » ou des animateurs de télévision comme Alain Finkielkraut, Caroline Fourest ou Eric Zemmour développent ouvertement ces idées de confrontation et de « danger » de l’Islam, en stigmatisant la population des banlieues.  

Toute parole ne reproduisant pas les vérités dominantes est vite montrée comme hérétique. L’espace social s’évertue de sanctionner les contrevenants à une vérité collective souvent imposée par des exégètes autoproclamés. C’est ainsi que depuis des siècles, des érudits et des lettrés ont connu des condamnations diverses, allant de la liquidation physique à l’exil en passant par l’emprisonnement : Sohrawardi, Ibn el Mouqafaa, El Hallaj, Ibn Rochd, Faraj Fouda, Hussein Mroué, Mehdi Amel, Abou Zeid, Jalal El Adm, Nawal Saadawi, Naji el Ali et Mohamed Boudia, et de nombreux autres intellectuels.

INTELLECTUELS EN CRISE ?

Les sociétés arabes qui sont encore peu perméables à différentes formes artistiques et littéraires nourrissent une certaine méfiance à l’égard de l’intellectuel perçu comme un perturbateur public, mais on n’arrête pas dans les médias et dans la société de s’interroger sur « l’absence » et le « silence » des intellectuels. Abdellah Laroui a évoqué le mot « crise »[5] sans indiquer concrètement la définition et les origines de cette « crise » qui caractérise les territoires sinueux de toutes les intelligentsias. Le regard porté sur les intellectuels critiques est péjoratif, non dénué de rejet. Tout lettré reste marqué par une sorte d’opprobre, surtout s’il ne se recrute pas dans l’espace dominant. L’imaginaire arabe traversé par les jeux sournois d’une dualité paradoxale illustrée par le rejet de toute trace « occidentale » et la fascination d’un « Occident », désiré, mais apparemment répulsif, est le produit d’une histoire faite de confrontations mémorielles, d’échecs subis et d’actes manqués. Ainsi, tout porteur de valeurs européennes est suspecté de produire un discours étranger.

Il se trouve que dans ce contexte particulièrement hostile où des poètes, des journalistes ou des hommes politiques sont emprisonnés ou exilés, il y a certains havres de résistance représentés par des intellectuels qui osent désormais exprimer leur ras-le-bol et produire un discours critique. L’apparition de groupes contestataires comme Kefaya (Assez) en Egypte et l’émergence des réseaux sociaux ont réussi, malgré les risques avérés de représailles, à donner à lire les réalités arabes tout en transformant leurs préoccupations désormais ouvertes aux questions sociales, rendant leur discours lisible dans la société. Ce glissement au niveau des revendications permet à ces structures de se dépouiller de cette accusation d’élitisme en dépassant le stade de la contestation de la légitimité et du rejet de la prolongation de mandats présidentiels ou de la demande d’organisation d’élections libres ou d’une assemblée constituante pour aller vers des doléances sociales en rapport avec la vie des populations comme le pouvoir d’achat, le droit à la retraite et aux prestations sociales. La mise en œuvre de ce nouveau discours correspond aux demandes et aux besoins exprimés par la population. Il est élaboré en fonction d’un horizon d’attente particulier.

Ces dernières années, des structures plus ou moins autonomes, en dehors des espaces partisans, qui fonctionnent selon un schéma d’organisation singulier mettant en question le mode de hiérarchisation habituel, ont vu le jour un peu partout dans les pays arabes. Dans le Rif marocain, existent également des mouvements similaires. Les médias alternatifs et les réseaux sociaux réussissent à démultiplier les centres de diffusion de l’information et de marginaliser les réseaux médiatiques officiels. 

A côté de ces structures atypiques, émerge aussi un discours essentialiste qui se réapproprie les clichés et les stéréotypes coloniaux pour fabriquer une sorte d’individu collectif « arabo-musulman », fonctionnant comme une masse informe, dénuée de toute qualification favorable, reprenant les « vérités » énoncées par de nouveaux « spécialistes » autoproclamés, faux pholosophes (Bernard-Henri Levy, Eric Zemmour, Robert Ménard…), en lieu et place de l’orientalisme traditionnel, avec moins de rigueur et d’exigence scientifique. Ainsi, le regard du colonisateur est repris en charge par des intellectuels indigènes qui usent de procédés et de références similaires.

C’est la résurgence du courant algérianiste, avec les mêmes catégories thématiques (polygamie, frustration sexuelle, violence…) et une propension à user des mêmes modèles lexicaux. L’image de nous-mêmes est façonnée ailleurs et reproduite par nous-mêmes.  Le producteur arabe reprend les mêmes catégories et cherche à se faire reconnaître par des juges extraterritoriaux et évite de questionner les « espaces interstitiels » (Homi Bhabha), pourtant une entreprise nécessaire permettant une meilleure saisie des formations discursives. Ce « complexe du colonisé » n’est pas exclusivement l’apanage de certaines élites intellectuelles, mais également des pôles dirigeants et de la société qui entretient avec l’Occident un rapport de fascination-répulsion. Généralement, le chef a pour modèle des structures et des personnages « occidentaux » auxquels il voudrait s’identifier.

L’imaginaire est le lieu d’articulation d’attitudes et de pratiques puisées dans la culture de l’ordinaire. Certes, des résidus de la culture autochtone traversent le discours social, mais la rupture avec la « tradition » ou le passé semble achevée, produisant un nouveau discours investi essentiellement par les marques et les traces du présent.

De nombreux intellectuels arabes inscrivent leurs pratiques discursives dans une sorte de supermarché néolibéral, s’improvisant comme les chantres du clergé du marché et de l’entreprise, désormais investi du sceau du sacré, se rapprochant de ce qui est entrepris par des « philosophes » néoconservateurs qui réemploient tous les clichés et les stéréotypes du discours colonial, allant dans le sens de « l’ordre des choses » (Bourdieu)[6].

 

 

[1] Ahlam Mostaghanemi (née en 1953) est une écrivaine algérienne de langue arabe, auteure de nombreux romans dont La mémoire de la chair (Dhakirat el Jassed, Dar el Adab, Beyrouth, 1993), Le chaos des sens (Fawda el Hawes, Dar el Adab, 1997), Passage de lit (Aber Serir, Dar el Adab, 2003)

[2] On a tout simplement accusé cette romancière de se faire écrire son texte par l’écrivain irakien très connu, Saadi Youssef qui s’est d’ailleurs empressé de démentir cette information.

[3] Dans de nombreux pays arabes, existe une police chargée de contrôler, de surveiller et de punir toute lecture qui contreviendrait à la norme, notamment en matière littéraire, philosophique et artistique. De très nombreux écrits ont été censurés, comme d’ailleurs des films et des pièces de théâtre. Cette police, au-delà des instances institutionnelles, traverse le discours social. Le contrôle peut donc dépasser les espaces officiels pour concerner également une partie de la population ne tolérant aucun discours qui dérangerait son confort.

[4] Mansur al-Hallaj (858-922), adepte d’une sorte d’union mystique, tasawuf ou soufisme, mort crucifié à Baghdad en 922.

[5] Abdellah Laroui, La crise des intellectuels arabes, : traditionalisme ou historicisme ? Paris, Maspero, 1978

[6] Ces philosophes d’un type spécial, défenseurs zélés du marché et de l’islamophobie, s’expriment sur tous les sujets, avec arrogance et certitude, assènent des jugements définitifs tout en se présentant comme l’expression de la pensée collective. Ils ont comme cibles l’Islam, les Arabes, attaquant sans cesse Derrida, Bourdieu, Morin ou Sartre. 

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