GUERRE DE TRANCHEES MEDIATIQUE DANS UN « MONDE ARABE » FIEVREUX

A partir de 2011, des pays arabes ont connu des mouvements que chacun analyse à sa manière, notamment en Libye et en Syrie. Seule peut-être la Tunisie a vécu une situation tout à fait différente. Dans ce contexte, la presse européenne et américaine a accompagné cette guerre de tranchées qui a finalement déstructuré la Libye et la Syrie, une menace pour la région. Une lecture

2011-2012, une grande campagne médiatique avait précédé et accompagné les opérations menées en Libye et dans d’autres pays arabes.  De nombreux journaux et télévisions européens, américains et arabes s’étaient mobilisés pour diaboliser l’adversaire, la Libye, la Syrie et aussi l’Egypte et la Tunisie.

Des nombreuses populations voulaient un changement démocratique, d’autant que certains régimes connaissaient de nombreux craquèlements. Des changements pouvaient toucher fondamentalement les structures du pouvoir, différentes forces professionnelles, politiques, culturelles commençaient à imposer de véritables transformations, profitant peut-être de la fragilité des pouvoirs en place, le système autoritariste, fait de clientélisme, de cooptation et de répression, perdait son assurance, tentant des ouvertures tout en sachant qu’il était temps pour négocier un changement pacifique.

Dans ce contexte délétère, allaient intervenir des puissances extérieures accompagnées par des « philosophes » de circonstance contribuant à la destructuration de la Libye et de la Syrie. Les médias ont accompagné depuis le début les campagnes militaires.

Les gens, en voyant ce qui s’était passé en Tunisie, s’étaient mis à rêver à de vrais changements démocratiques. Mais la bourrasque libyenne avait atténué les ardeurs et engendré un climat de suspicion certain, d’autant qu’en Syrie et en Libye, les opposants étaient armés dès le départ. Ce qui avait encore rendu les choses plus suspectes, c’était le fait de retrouver les mêmes ingrédients ici et là, souvent repris en boucle par différents médias et des réseaux sociaux.

Tout avait commencé par des appels via Facebook, avec comme titre « révolution en… » dont les membres atteignaient un chiffre invraisemblable dès le début du lancement de la liste, premières manifestations, relais médiatiques notamment El Jazira, El Arabiya, France 24, BBC Arabic et El Hurra, sans oublier les autres chaines généralistes et des journaux employant presque les mêmes champs lexicaux, puis l’intervention de Youtube et de Twitter ainsi que l’usage des MMS, de vidéo parfois contrefaites, d’appels téléphoniques avec des erreurs (ceux qui connaissaient ces pays arrivaient facilement à identifier le vrai du faux) et apparition paradoxale de « témoins » se métamorphosant contre toutes les règles déontologiques de l’écriture journalistique, en unique « source  d’information », puis entrée en lice des puissances «occidentales »  et quelques pays du Golfe, à leur tête, l’autocratique Qatar, qui condamnaient les « tirs sur les populations » après une grande opération de diabolisation, puis intervention de l’ONU, de la CPI (Cour pénale internationale) qui n’avait pas pris le temps d’enquêter, poursuivant un travail de médiatisation-diabolisation, de diverses ONG et de structures des « droits de l’homme » développant le même discours considérant que le président était devenu illégitime après avoir « tiré sur sa population » (aucune preuve palpable, sauf la parole des « témoins »).

Le journaliste ne prenait pas la peine de consulter la partie adverse, il épousait, sans rechigner, la version dominante, officielle et les contours d’une lecture binaire du monde où l’autre était forcément un « sauvage », un « criminel » et un « cynique ».  « Tirer sur les populations » devenait un stéréotype trop galvaudé perdant son sens initial. Ce n’était pas une surprise que parmi les premières cibles de l’aviation de l’OTAN en Libye figuraient les bâtiments de la radio et de la télévision.

Certes, Kadhafi, connu pour sa propension à l’autoritarisme et à la répression, qui a toujours développé un discours contradictoire a davantage accru les inégalités en voulant montrer patte blanche à l’« Occident» en empruntant un discours néolibéral (privatisations, marché, retour sur certains acquis sociaux…). Il s’est toujours pris pour un dieu éliminant toute tentative d’opposition.

Jamais, la Libye et la Syrie n’ont connu une aussi grave situation sociale qu’en appliquant les règles antipopulaires de la tarte à la crème de l’ « économie de marché », provoquant chômage et décélération des investissements. Le FMI a, dans son rapport sur la Libye, rendu public le 20 février 2011, accordé un satisfecit total au régime autoritaire de Tripoli, encourageant ainsi la remise en cause des acquis sociaux. Les institutions internationales n’ont pas cessé de célébrer les avancées de la Libye du colonel Kadhafi qui faisait fi du respect des droits humains : espérance de vie : 74 ans, analphabétisme réduit à 5%, le budget de l’éducation aurait atteint 2,7% du PIB et celui de la défense, bien loin à 1,1%. 

Mais tout se jouait autour du pétrole (60 milliards de barils de réserves), du gaz (1500 milliards de M3 de réserves), de l’uranium, les pays du Sahel dont le Niger sont frontaliers de la Libye et des fonds souverains déposés dans les grandes banques « occidentales ». Sans oublier la possible ouverture d’une base militaire de l’Africom (commandement militaire des Etats Unis pour l’Afrique) en Libye, aujourd’hui domiciliée à Stuttgart.

L’humanisme est fondé sur la défense de colossaux intérêts économiques et militaires. Des pays comme l’Irak, la Libye, l’Afghanistan et la Somalie ont, depuis l’« embellie démocratique », connu des centaines de milliers de morts et une extraordinaire régression. Ces « révolutions » où nous retrouvions opposés des hommes ayant longtemps travaillé ensemble : à Tripoli, il y avait Kadhafi, à Benghazi, d’anciens bras droits du colonel, ses anciens ministres de l’intérieur et de la justice et ses responsables des services de renseignements.

Tout cela sur fond de guerre civile, avec des populations, otages de deux groupes fortement armés. A Damas, Assad retrouvait les anciens du régime, comme son oncle Rifaat el Assad (né en 1937) et  l’ancien vice-président et ministre des affaires étrangères Abdelhalim Khaddam (1932-2020), convertis dans l’opposition après avoir cautionné toutes les vilénies du pouvoir syrien. Au Yémen, c’est le même schéma. A Bahrein, le silence sur une féroce répression, comme d’ailleurs dans les autres monarchies du Golfe.

Dans ce que certains ont vite affublé du nom de « printemps » (allusion au « printemps de Prague ») arabe, les média ont paradoxalement joué un extraordinaire rôle favorisant une systématique désinformation. D’autres moyens de communication, comme Internet à côté des grandes agences d’information occidentales (AP, Reuters, AFP)[1], désormais marquées par l’empreinte du complexe militaro-industriel et des intérêts politiques et économiques dominants, participent de ce processus de désinformation dans un monde où le pouvoir de la presse, ayant fatalement perdu son autonomie, se confond avec les intérêts des différentes multinationales et du discours néolibéral.

Dans ces « révolutions arabes », la présence de la Qatarie El Jazira, qui n’a pipé mot sur les atteintes aux droits de l’homme au Qatar et de la Saoudienne, El Arabiya qui a systématiquement censuré les images sur les manifestations au Bahrein. Aucune prudence ni distance n’était observée dans cette mise en scène où l’information laissait la place à la spéculation et aux approximations prises en charge par la voix centrale des « témoins » épousant les contours de la chaine de télévision ou du journal qui, sans aucun travail d’investigation, trouvait le moyen d’élaborer un discours affirmatif fondé sur une parole unique provenant d’une source unique souvent approximative.

C’est la dictature du « témoin ». Le lexique employé était généralement similaire. On reproduisait les mêmes paroles, le même discours. Même les hommes et les femmes politiques reprenaient les mêmes formules stéréotypées : « un régime qui tire sur sa population n’est pas légitime ou n’a pas de place dans le concert des nations », « cynique », « sauvage », « protection des civils ». La répétition de ce type de formules suscitait une réelle suspicion. On ne prenait jamais la peine de montrer les forces du régime tirer sur les populations civiles. Il fallait croire sur parole.

Les lecteurs et les téléspectateurs avaient souvent affaire à un discours manichéen, reprenant la structure binaire du sermon religieux. On ne convoquait nullement d’autres sources d’information. C’était un discours monologique. On recourait au photomontage, aux archives et au jeu de la compassion et de l’émotion, donnant à voir des images-choc avec des formules redondantes puisées dans l’univers lexical de la violence : « bain de sang », « massacre ».

Cette mise en scène favorisait la dimension spectaculaire, convoquant une sorte de mouvement cathartique, mobilisant les affects de la peur et de la pitié et faisait appel aux ingrédients du feuilleton. Ce n’était pas pour rien que des journalistes d’El Jazira et d’El Arabiya, ne supportant plus cette perversion de la fonction journalistique, ont dû quitter leurs chaines, dénonçant de graves dérives. El Jazira a sorti des documents tronqués sur des dirigeants du Fath la veille d’un probable accord entre le Fath et Hamas dans le but de le saborder. Même quand la situation semblait s’arranger, on cherchait, en usant d’images d’archives, à donner l’impression que les choses ne s’étaient pas plus ou moins stabilisées.

La quête de la vérité devenait secondaire. Alors qu’en Libye et en Syrie, il y avait des opposants armés et des forces gouvernementales, on avait construit une image donnant à voir un univers manichéen où les opposants armés faisaient partie des « populations civiles » et les espaces militaires du pouvoir présentés comme des agresseurs appartenant à une entité péjorativement appelée « régime »[2], lui collant parfois le nom d’El Assad, par exemple, présenté sous un mauvais jour, « acariâtre », « criminel », alors qu’on le célébrait des années avant, présenté comme un « modèle »[3], lui qui n’avait nullement cessé d’embastiller les opposants, les journalistes et les intellectuels.

Le personnage incarnant le président avait subi une grande métamorphose passant d’un état et d’un statut à un autre. Aussi, usait-on de nombreuses qualifications négatives et de faits souvent non vérifiés. C’est la machine à fabriquer le faux. C’est, pour reprendre un sociologue, repris dans un site d’information, « une utilisation stratégique du faux » et ce que souligne l’auteur de l’article « un surdimensionnement de l’événement » et un regard manichéen : « La lutte est d’abord représentée comme un duel entre le puissant et le faible sans défense, et rapidement transfigurée ensuite en une opposition frontale entre le Bien et le Mal absolus ». Le registre lexical et thématique religieux, emprunté par les hommes et les femmes politiques européens et américains, est également repris par des chroniqueurs et des éditorialistes qui épousent les contours du discours dominant, justifiant et légitimant les interventions guerrières, en usant de sermons et de discours monologiques. 

Le travail de mise en scène du faux n’est pas nouveau. On se souvient des fausses images de l’ « étudiant » brutalement assassiné à Prague lors de « la révolution de velours » en 1989 (alors que c’était un canular) ou de la fausse histoire de la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats Unis qui parlait de bébés sortis d’incubateurs par les soldats irakiens. L’épisode de Timisoara en Roumanie restera dans les mémoires comme un fait essentiel dans le mensonge médiatique. Le philosophe italien, Giorgio Agamben, démonte les mécanismes de ce mensonge qui a été repris par la grande majorité des chaines de télévision : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des cadavres à peine enterrés ou alignés sur les tables des morgues ont été déterrés en hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que le monde entier avait sous les yeux en direct comme vérité sur les écrans de télévision, était l’absolue non-vérité ; et bien que la falsification fût parfois évidente, elle était, de toute façon authentifiée comme vraie par le système mondial des media, pour qu’il fût clair que le vrai n’était désormais qu’un moment du mouvement nécessaire du faux ».

L’authentification du faux est un processus marqué par les jeux de l’aliénation d’un lecteur souvent dépouillé de sa fonction critique et pourvue d’une mémoire oublieuse, mais les jeux de la latence risquent de remettre en éveil ces éléments épars d’un simulacre authentiquement mensonger. L’histoire des armes de destruction massive qui avait servi de prétexte à la guerre contre l’Irak est symptomatique de cette profonde crise d’une presse peu soucieuse de la « vérité » des faits et de la manifestation du faux. On a aussi oublié ces images de la jeune Iman El Obeidi qui avait, devant les journalistes, soutenu qu’elle avait été violée par les « hommes de Kadhafi », diabolisés et présentés comme des monstres, privés de toute humanité. Elle avait, par la suite, été expulsée du Qatar parce qu’elle aurait décidé de révéler la véritable histoire de son « viol » présumé.

L’imprévu était absent. Ces journaux et ces télévisions, à l’instar des politiques, proposaient exclusivement des images négatives de la cible et effaçaient les positions soutenant des négociations entre les belligérants. Les droits des individus étaient à géométrie variable. Le sens subissait de sérieuses contorsions. Les journalistes usaient d’une rhétorique guerrière et militaire.

La paresse devenait un espace fondamental de l’écriture journalistique. Ainsi, les médias esquissaient une sorte de décor mettant en place des acteurs souvent violents et convoquant la compassion à partir d’un centre qui domptait sa périphérie et manifestait son soutien à des populations, trop peu cultivées, qui seraient la cible des régimes en place. Les chaines de télévisions n’arrêtaient pas de produire des images qui péjoraient le discours et la posture de l’autre. Dans ce cas, l’image ne mentait pas, elle était l’authentique reproductrice de la vérité, même maquillée et surfaite ou tronquée (usage de plans rapprochés par exemple, pour donner l’illusion d’une foule en nombre ou de plongée pour isoler le « dirigeant » stipendié).

La production médiatique semble accompagner les puissances impériales et soutenir les puissants du jour. Ainsi, dans les pays du Nord, la presse est souvent détenue par le monde de la finance et de l’argent qui, souvent, oriente sa ligne éditoriale, même si des luttes sourdes marquent son territoire. De nombreux territoires du Sud, Afrique, Asie ou Amérique Latine, les journaux et les télévisions sont aux mains de l’Etat, utilisés généralement pour servir les pouvoirs en place. Certes, en Amérique Latine, les organes de presse privés, souvent détenus par la bourgeoisie locale, domine allègrement le paysage médiatique.

Dans un contexte de conditionnement et d’appropriation du champ social par les forces de l’argent et l’attitude consumériste des médias, le débat public est vite neutralisé pour perdre les attributs d’une intervention polyphonique, confondant sphère privée et sphère publique, même si l’organisateur du débat donne l’illusion au spectateur que l’échange est égal, alors que tout est biaisé au départ par celui qui met en œuvre les conditions du débat, télévision ou presse écrite, et le lieu où se déroule la confrontation. Les réseaux sociaux pourraient peut-être permettre un éclatement des lieux et des espaces, susceptibles de rendre l’information plurielle, traversée par autant de vases communicants et d’éléments médians, pouvant redéfinir les contours du pouvoir et provoquer une pluralisation de l’espace public.

 

[1] La grande partie des médias internationaux est abonnée à ces agences donnant souvent à lire à leurs lecteurs les « vérités » déversées par ces structures censées produire une information neutre, mais foncièrement illusoire.

[2] Le mot régime a subi un glissement sémantique, passant de la notion d’ensemble de structures de pouvoir à une entité anonyme négative.

[3] Le colonel Kadhafi a été reçu en grandes pompes par le président Nicolas Sarkozy, lui permettant même d’installer une tente en pleine rue, satisfaisant les lubies de son hôte avant de se retourner contre lui une année après. Kadhafi avait participé au financement de sa campagne électorale en 2007. Jacques Chirac a reçu à l’Elysée le président syrien, El Assad, célébrant « l’amitié syro-française ». La presse avait élevé au rang de modèle l’épouse d’El Assad qui allait occuper les « Unes » de certaines revues. 

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