LE MOT VOLAGE ET LES JEUX TROP COMPLEXES DE LA LITTÉRATURE

Un texte qui tente d'interroger la littérature, la "mort" de l'auteur et les jeux complexes de l'écriture, partant de l'idée que tout est construction et que tout est finalement marqué par le plaisir.

Le mot est le lieu arbitraire d’une entreprise illusoire, il est marqué par sa propre négation et une sorte de transbordement qui en fait l’espace privilégié du mensonge légal, conventionnel. Il est le lieu, par excellence, de la mise en accusation de la vérité et du divorce définitif entre les territoires absolus du vrai et du faux. La vérité est neutralisée par l’usage d’un certain nombre d’éléments médiateurs. Toute vérité est ainsi aléatoire. Tout mot est une construction, en négociation et en dialogue constant avec d’autres mots et avec le réel. Je suis d’accord avec le poète palestinien Mahmoud Darwich qui parle, lui, d’une valise pleine de combinaisons. C’est dire la complexité de la chose.  

Toute relation, décidée de manière quelque peu rapide dans un espace « académique », l’université, ou dans un autre lieu, donc peu propice à la liberté de dire, pourrait mener à des résultats foncièrement arbitraires où parfois l’introspection prendrait le dessus. Je-moi, indiscipliné, revêche, porteur d’un tas de marques se livre, disséminé sur du papier, émanation de mondes complexes.  Le discours littéraire et artistique est contraint et contraignant à la fois. C’est le paradoxe de la littérature qui, tout en dépassant le vrai, demeure marquée par les jeux de l’imaginaire fortement imbibé du sceau du social. Je ne sais pas, mais comme dit l’autre tout est littérature, donc tout est homme.

Dans notre manière de dire, la parole se fourvoiera subrepticement entre lame et lamelle, traversant les conventions, mais, percluse et anomique, elle sera victime de son propre développement et de sa propre lacération. Le mot est incapable de porter haut le corps marqué par les sciures de la culture de l’ordinaire, mais arrivera paradoxalement à exprimer ses espaces interstitiels dans un moment précis, l’instant de la rencontre avec le lecteur. La destination du texte est le terrain nodal de toute entreprise littéraire et artistique. Qu’est-ce que la littérature ? Une tentative illusoire de reproduire le réel, insaisissable et palpable ? C’est l’illusion d’un vrai construit, fabriqué à l’orée de nos saisissables intérêts. La littérature n’est pas la vie. Les naturalistes, à leur tête Emile Zola, s’étaient fortement embastillés dans une tour d’ivoire donnant illusoirement à lire la littérature comme l’expression mimétique de la vie. La littérature est indéfinissable. Les assassins sont en quête continuelle d’une impossible définition. Le livre est insaisissable, pluriel, éternel et instantané.

Les chantres du structuralisme triomphant, adeptes prématurés d’un discours néolibéral en gestation, excluaient, eux, toute relation avec l’humus social, comme si le texte pouvait vivre sans le monde, évacuant toute instance référentielle.  Tzvetan Todorov a eu raison de s’en démarquer après avoir été l’un des éléments moteurs de cette approche, redécouvrant la complexité de l’espace littéraire.

Roland Barthes, le grand Roland Barthes, le chantre de la jouissance et du plaisir d’un texte encore à définir, séduit par ce couple, d’origine bulgare, Kristeva-Todorov, allait s’y engouffrer avant de revenir à ses amours originelles, Marx et Sartre, proposant une lecture particulière de Racine et de la sémiologie, proclamant haut et fort que le critique devait assumer pleinement sa subjectivité. Même les « formalistes russes », quelque peu tronqués, pour des raisons idéologiques peut-être, dans l’ouvrage de Todorov (réunissant des extraits de textes de Bakhtine, Tomachevski, Chklovski…), instrumentés dans le sens de la dimension sociale, pourtant présente dans les propositions de Bakhtine, Tomachevski et de Chklovski. Ainsi, les structuralistes étaient en train de flirter avec le positivisme de Comte sans le savoir.

C’est peut-être l’empire du mot, donc de l’illusion et du mensonge. A propos, le mot a-t-il une existence ? Sa fonction d’élément médiateur entre le monde concret et l’espace fictionnel est-elle opératoire ? La fiction n’est-elle en fin de compte qu’une simple construction puisée dans les jeux complexes du monde ? Est-il normal de chercher à définir la littérature ? N’est-ce pas une perte de temps ? Ecrire, c’est peut-être recréer ses propres fantasmes, ses obsessions et mettre en vrille ses névroses, mais aussi et surtout dire le réel. Ecrire-lire, un couple dialectique, est un processus favorisant la reproduction et l’investigation du réel.

Il n’y a pas de règles. Joyce, Marquez ou Faulkner qui ne s’accommodent nullement de ces règles qui paralysent toute possibilité de parole considèrent que le mot est porteur et producteur d’une Histoire allant dans le sens de cette affirmation de Roland Barthes selon laquelle la littérature serait « un tissu nouveau de citations révolues ». Même Borges emprunte cette voie, évoquant l’idée de « plagiat généralisé ».  Le discours littéraire est le lieu de croisement et d’articulation de plusieurs discours et d’une multitude de voix(es). C’est dans ce sens que toute normalisation me semble peu opératoire, parce qu’elle est sujette à des instrumentations idéologiques. J’avoue que je n’aime pas beaucoup lire les thèses, moi dont la fonction est de pousser mes doctorants à soutenir. Parce que pour moi, la littérature est de l’ordre du plaisir, cette dimension ludique est fortement insaisissable. C’est vrai, Hegel a déjà abordé ce sujet. 

Le critique aussi, dès qu’il commence à normaliser l’acte de lire dénature l’œuvre littéraire. Lire, c’est accepter de vivre les moments forts du texte, plonger, certes avec une certaine distance, dans les espaces interstitiels du texte. Il a raison, Barthes, qui a mis en garde les critiques contre cette propension à faire de l’auteur, le lieu fondamental du texte, en ignorant la part importante du lecteur et les conditions d’énonciation, le contexte, ce qui fait la complexité du texte et détermine cette extraordinaire relation subjective. Le critique doit, dit Barthes, assumer pleinement sa subjectivité. Lire, c’est jouir, même s’il n’est pas demandé l’abandon de la distance qui devrait adopter la folie, la passion d’aimer. Je comprends Barthes qui a arrêté, plusieurs années avant sa mort,  de lire les textes littéraires ni d’aller au théâtre parce qu’il estimait, comme Lanson, qu’il n’y avait plus de chefs d’œuvres et que le théâtre était mort avec Brecht et Strehler.

La mort symbolique de l’auteur permet au lecteur de se substituer à l’écrivain, engendrant ainsi la dissémination des différentes voix travaillant le texte. Barthes dit ceci : « L’unité d’un texte n’est pas dans son origine, mais dans sa destination ».  

La mort de l’auteur ne signifie nullement son effective disparition, puisqu’il y entre par effraction, mais plutôt la mise en œuvre de ses instances  discursives qui structurent l’écriture et ses rapports avec le lecteur, lieu central de toute entreprise scripturale. Ecrire, c’est lire, c’est aussi investir les lieux interstitiels du temps-espace du moment de l’écriture et de l’actualité de la lecture et du lecteur.

Ainsi, tout texte est l’otage de ses conditions d’énonciation et des réalités esthétiques et idéologiques du moment. Quand Boualem Sansal fait intervenir des informations non vérifiées dans son texte, par exemple dans Le village de l’Allemand, il est essentiellement marqué par ses choix idéologiques et politiques, admettant la présence d’anachronismes dans le but évident de justifier son discours. La fiction ne peut-être détachée du poids du réel et des conditions d’écriture et de réception. Le présent détermine la manière d’écrire et de lire un texte littéraire et artistique. Le style donne à lire le discours idéologique du texte qui reste prisonnier du poids de son origine et de son histoire tout en se renouvelant et se réécrivant à chaque lecture. Cette entreprise de réactualisation entreprise par le lecteur contribue à la mise en sourdine de l’auteur qui aura délégué sa parole aux différents personnages. C’est ce qui fait la complexité de la littérature qui demeure l’art du paradoxe, par excellence.

J’imagine mal une lecture de Kateb Yacine ou de Jean Sénac avec des grilles et des règles précises, sans goûter ce plaisir et cette dimension esthétique qui se dégagent des textes investis par la sueur et les désirs érotiques des poètes. Le texte est un tout complexe, lui-même dans son immanence et les autres éléments le précédent et l’accompagnant. Toute normalisation est traversée par les jeux idéologiques et les rapports de pouvoir. Je ne sais pourquoi on dit souvent qu’un poète écrit ses textes dans un état second, celui de la rencontre ontologique avec l’acte premier, les premières paroles, le mot apprend à vivre l’instant orgastique de la parole.

Je n’ai jamais pris à la légère le parcours des personnages en papier dans des textes romanesques, filmiques ou dramatiques les considérant trop bavards, trop volubiles et trop versatiles. Le roman est l’esclave des mots, il est donc suspect, fortement marqué par le moment de sa lecture et des formations discursives de ses lecteurs. Mais je ne sais pourquoi, j’ai toujours été fasciné et séduit par ces images muettes, mais parfois bavardes, de Charlie Chaplin, de ce Charlot, trop rebelle, trop libre, trop lui-même qui, comme ce marronnier de Sartre, envoie tout le monde se balader, revenir à ses conventions. Lui, il s’en moque, il est libre et fier de l’être. Il dit sans avoir l’air de le faire. Je ne sais pas pourquoi dit-on roman nouveau ou pièce nouvelle alors que tout texte littéraire est nouveau, même s’il date de l’antiquité grecque. Pour moi qui aime passionnément Antigone de Sophocle, ce texte est récent, nouveau. Ce sont mes yeux, mon esprit d’aujourd’hui qui font d’Antigone, pièce d’il y a plus de vingt-cinq siècles, un texte d’aujourd’hui parlant de sujets que je vis.

Derrière cette liberté que nous retrouvons chez Sartre par exemple, se dissimule une inquiétude, un spleen profond à tel point que je me dis, je ne sais pas encore si Baudelaire avait besoin de mots pour dire l’indicible. Ce que je sais par contre, c’est que le désir lié fondamentalement au corps est, par endroits, réfractaire aux mots trop malaxés par les hommes et trop glissants. Mais, pourrait-on me dire que la vérité n’est pas loin du texte et que le désir est l’envers du texte. Que ce soit chez Italo Calvino ou chez Gabriel Garcia Marquez, le mot se joue de lui-même et de nous autres, en quête d’une signification trop travaillée par trois attitudes discursives juxtaposées et juxtaposables : celle de l’auteur, celle du lecteur et celle du texte lui-même, trois complexités. Lire est fatalement un jeu tributaire de la vérité du lecteur.

Dire le désir, c’est aller au-delà des mots, visiter le corps dans toute sa nudité, sa puissance et sa beauté. On me dira encore à quoi servent les mots. Je répondrais provisoirement, je dis bien provisoirement, ils servent à mentir-vrai et à dissimuler le mensonge. La littérature est un merveilleux mensonge-vérité. Lire, c’est désirer un sens illusoire, mais potentiellement vrai. Désirer, c’est vivre intensément un corps, découvrir sa vérité et jouir de sa propre liberté. Le corps fait UN avec le poème, le film. On ne peut ne pas imaginer Baudelaire ou Chaplin posséder par leurs œuvres. Ulysse de Joyce qui vient de loin, peut-être des débuts de l’humanité, se fait chair au présent, désarticule la parole, lui permettant d’exprimer le présent.

       Tout en étant mensongère, la littérature vit à la lisière du vrai, comme ces hyènes qui attendent d’autres hyènes, cherchant par d’autres conventions à les tromper, à se jouer d’elles. Le vrai s’acoquine avec le faux à tel point que le faux se substitue au vrai, incitant le lecteur à remettre carrément en question la notion de vérité trop volage et trop mouvante. Oui, ils sont beaux, ces personnages de Shakespeare, Gogol, Kateb Yacine, Mohamed Dib, Tourgueniev, Proust ou Gide, ces mots qui, à défaut de dire, construisent un univers illusoire, fictif qui n’ont pas l’intention de changer le monde, mais qui paradoxalement sont d’une extraordinaire vérité. Le mot peut-être un lieu possible du désir, d’un désir qui rompt avec le mot pour se muer en onomatopées et en halètements peu à l’aise avec les mots et les phrases toutes faites, trop bien faites. La littérature est essentielle à tout.

Il n’y a paradoxalement pas plus vrai que la littérature qui est contrairement à ce jugement trop aléatoire et sermonneur de Paul Verlaine (Et tout le reste est littérature) beaucoup plus expressive que la démarche historique. Certes, la littérature n’est pas la vie, mais elle est, du moins la « grande » littérature, l’expression des contradictions sociales et de la culture de l’ordinaire. Dostoïevski, Tolstoï, Balzac, Faulkner, Miller disent leurs sociétés, l’humain sans que leurs textes soient la copie conforme d’un événement. C’est ce qui fait la complexité de la littérature produisant une sorte de regard ludique, orgastique. 

Les mots de la littérature sont un corps dans toute sa nudité, se donnant, s’ouvrant comme une rose au printemps. Cris, plaintes, plaisirs et douleurs accompagnent l’accouchement d’un plaisir indicible, inénarrable, vécu comme un ruissellement continu. Le mot reste marqué par les jeux trop subjectifs de la métaphysique de l’écrivain qui use d’une sorte de « mentir-vrai », pour reprendre cette belle formule empruntée à Louis Aragon.

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