MÉDIAS, LEURRES ET UN IMPOSSIBLE QUATRIÈME POUVOIR

Une lecture des médias dominée par la puissance de l'argent et des lignes éditoriales trop prisonnières de leurs bailleurs de fonds. Il existe encore des îlots de résistance, ici et là, qui tentent tant bien que mal de respecter les jeux éthiques du métier.

Généralement, dans des situations de crise ou de moment exceptionnel, comme les élections présidentielles que se révèle le vrai visage de la presse et de nombreux journalistes.  La prochaine élection américaine met au jour le degré de fragilité et d’insouciance des médias américains et européens, prisonniers de leurs bailleurs de fonds et de leur précipitation.

Les grands médias américains qui profitent de cette embellie-feuilleton électoral et de l’inconstante conduite de Trump, avaient déjà en 2000, donné deux gagnants différents, Bush et Al Gore avant de se déjuger et de poursuivre leur quête du scoop et du sensationnel, lieux privilégiés de la presse américaine.

Se considérant comme intouchables, les grandes chaînes de télévision (CBS, NBC, ABC et CNN) et les journaux de la presse écrite comme le Time, trop conservateur et très proche du parti républicain comme d’ailleurs le New York Times et le « démocrate » Washington Post, à l’origine des articles sur le Watergate, réalisés par Carl Bernstein et Bob Woodward. Cette course à la nouveauté et au scoop, dictée par les nouvelles conditions politiques et techniques, n’est pas sans danger pour le crédit des médias qui continuent à perdre ces dernières années énormément de lecteurs.

Aujourd’hui, même aux Etats Unis où on a toujours tenté de favoriser l’information au détriment du commentaire à tel point que l’obsédante présence des fameuses questions (qui ? quoi ? à qui ? Quand ? Où ? Comment ? et Pourquoi ?) marquaient le territoire de l’écriture journalistique, les aprioris et la facilité regagnent du terrain. D’ailleurs, l’information est assimilée à une marchandise. Lors des élections, les questions de fond ne sont jamais abordées. Ce qui donne au débat politique un air de superficialité. Les médias appauvrissent le ton de cette compétition où l’essentiel est absent. Un journaliste américain, cité par Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique, parle ainsi de la couverture des élections[1] : « Nous couvrons la campagne comme si c’était une course de chevaux, et les candidats, des personnages de roman-photo ».

Ces propos de ce journaliste fournissent une certaine idée du journalisme américain qui n’arrive pas à se libérer de cette maladive personnalisation de l’information et de l’incessante quête d’informations-chocs et d’images spectaculaires. La mise en forme spectaculaire de l’information dédramatise les conflits éventuels et produit un discours suggérant une certaine stabilité. La spectacularisation de l’information, la mise en scène de faits neutralise l’information en édulcorant le terrain et les victimes, donnant à lire une tragédie comme un jeu-vidéo, favorisant une posture binaire, manichéenne, teintée de religiosité, deux mondes, l’un incarnant le mal, l’autre le bien. 

La guerre est mise en scène, retouchée, correspondant à un certain « horizon d’attente », construit à partir du discours dominant et des imaginaires virtuels d’une communauté intériorisant, à force de battages médiatiques et de sermons politiques répétitifs, le discours dominant. La mélo-dramatisation de l’information, le sensationnalisme, la tyrannie de la rumeur et la non-multiplicité des sources obéissent à des choix éditoriaux favorisant la légitimation d’actions politiques et sociales particulières. 

Paradoxalement, au pays où on semblait déifier le fait et l’événement, les éditorialistes se constituent en lobby et deviennent les éléments-clé des médias. Ils parlent et écrivent trop en prenant le plus souvent position pour telle ou telle réalité, tel ou tel homme politique. Les éditoriaux, les commentaires et les analyses, espaces extrêmement importants, sont placés dans les pages centrales. C’est le cas de la couverture des activités de Bernie Sanders, Jean-Luc Mélenchon, Jeremy Corbyn présentés sous un mauvais jour, considérés comme peu ouverts et marqués du sceau du populisme et du radicalisme, des entités lexicales subissant un sérieux glissement sémantique.

 

CLICHES ET STREOTYPES ET INFOSPECTACLE

 

Tout ce qui ne correspond pas aux canons dominants est systématiquement infériorisé par la machine médiatique usant souvent de clichés, de stéréotypes et de généralisation. L’information est évacuée, laissant place à l’infospectacle, l’émotion et l’empathie constituent les lieux dominants de la pratique journalistique.

L’émotion est ainsi de la partie. Durant les élections présidentielles, les éditorialistes occupent le terrain, s’octroyant un espace de parole et d’écriture beaucoup plus important que celui réservé aux candidats. L’image se substitue au réel et court-circuite l’information, trop prisonnière du sensationnel et de la dramatisation de l’événement. La stéréotypie expulse de l’espace public toute mise à distance, substituant à la réalité une sorte de simulacre fait de sensationnel et de mises en scène. L’espace public est, dans ce contexte, phagocyté, par une parole médiatique incarnant une pensée monologique.

Le débat public est assiégé, selon le sociologue et philosophe suisse Michel Freitag[2], par la machine médiatique qui oriente le discours, cherchant à neutraliser l’émergence de tout contre-discours. Toute parole ne reprenant pas les arguments et les propos dominants est malmenée, tronquée, isolée. Dans l’histoire de la crise grecque (notamment après l’arrivée de Syriza qui a remporté les élections législatives avec 36,34 % des suffrages et 149 sièges de députés),  les dirigeants de Syriza, surtout le ministre des finances, Yanis Varoufakis, ont été tragiquement attaqués, traités d’ « irresponsables » par de nombreux médias.

Ces discours redondants marquent la presse américaine et européenne qui accorde très peu de place aux candidats, notamment les moins connus ou ceux en dehors des univers démocrate et républicain ou conservateurs. L’espace politique se cantonne à une bipolarité de fait, lieu exclusif de toute couverture médiatique. Les éditorialistes sont intarissables, surtout maintenant que le vedettariat est à son comble. Souvent, on n’accorde pas plus de trente secondes pour un candidat dans les chaînes de télévision et une ou deux colonnes dans la presse écrite. M.Ralph Nader, candidat civique qui a recueilli un peu moins de 4%, évoque, en ces termes, sa propre expérience : « Un jour, NBC est venu. J’ai donné trois réponses. Toutes entre dix et quatorze secondes. Rien n’est passé. Une semaine après, ils sont revenus. Je n’ai jamais parlé plus de cinq secondes. Tout est passé. Bientôt, on ne parlera plus, on se contentera d’aboyer : oui ! Non ! Comment voulez-vous voir émerger des leaders civiques dans ces conditions ». 

L’homme politique devient en quelque sorte un gadget aux mains du présentateur et de l’éditorialiste qui absorbent le grand nombre de place et de temps. La glose remplace l’information. Le journaliste, s’éloignant de plus en plus des lecteurs découvre d’autres préoccupations et d’autres centres d’intérêt d’autant plus que certains présentateurs ou éditorialistes peuvent gagner jusqu’à six millions de dollars. Ce qui engendre la formation d’une caste vivant en quelque sorte en autarcie.

On fait souvent appel à des « experts » ou à des « éditorialistes » qui investissent toutes les chaines de télévision, développant un discours caractérisé par la puissance du tout marché, excluant le plus souvent une parole différente. Le marché devient une évidence. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que selon les derniers sondages, la majorité des Américains et des Européens ne se reconnaît pas dans l’information donnée par les médias américains et européens. Les « patrons » sont célébrés, tout discours revendiquant une proximité avec les populations est qualifié de « populiste ».   

Bill Clinton a osé augmenter l’impôt sur le revenu pour l’employer dans des structures sociales, la réaction des journalistes et des éditorialistes-vedettes, a été immédiate et s’est illustrée par le rejet de cette mesure considérée comme dangereuse et trop peu intéressante. La situation est telle qu’on est arrivé à une « presse de cour »[3] pour reprendre l’heureuse expression de Mark Hertsgaard.

       Il est extrêmement peu sérieux de parler aujourd’hui de presse crédible dans un univers marqué par les relents de l’information-spectacle et du cynisme ambiant conduisant inévitablement à de graves dérives de l’éthique professionnelle, aujourd’hui malmenée par l’extraordinaire multiplication des chaînes de télévision et de l’excessive centralisation des médias et de leur contrôle par le complexe militaro-industriel. Mais cela n’exclut pas la présence de débats et de contradictions au sein de l’appareil médiatique. Le fonctionnement des médias n’est souvent pas homogène, des luttes caractérisent le paysage. Les journalistes ne sont nullement des machines, comme d’ailleurs les organes de presse, même s’ils sont souvent les porte-parole de la pensée dominante, s’illustrent par des réalités complexes.

La triple révolution technologique, économique et déontologique, paradoxalement lieu de la pensée unique, provoque de nouveaux réflexes et engendre l’émergence de nouvelles structures de production et de diffusion. L’information est traversée par la domination des empires militaro-industriels qui orientent le discours de la presse. D’ailleurs, l’illusoire distinction entre rédacteurs et reporters prend un sérieux coup. Mais les jeux malsains entre le politique et le médiatique ne sont pas du tout absents.

Parfois, des journaux « fabriquent » des présidents comme ce fut le cas de Time, très proche des Républicains, faisant de Richard Nixon le président des Etats Unis, bien avant qu’il subisse l’affaire du Watergate menée par deux jeunes reporters à l’époque, Bob Woodward et Carl Bernstein. L’affaire Watergate qui a été une sorte d’illusion masquant une situation trop paradoxale n’a été possible qu’après de très longues hésitations de l’équipe directionnelle et du puissant rédacteur en chef, Benjamin Bradlee (1921-2014), de peur de subir les représailles de la Maison Blanche, ce qui aurait provoqué la disparition pure et simple du quotidien, « Washington Post » et de ses stations TV. Ce n’est qu’après trois années et demie et suite à l’affaiblissement de Richard Nixon que le Washington Post suivi quelque temps après par les autres journaux (New York Times et Los Angeles Time) et CBS purent entamer de véritables enquêtes qui ont poussé le président à démissionner.

Souvent, les organes de presse entretiennent d’étroites relations avec le monde politique et les affaires. Ainsi, à cause de cette situation, des articles de correspondants sont récrits à la rédaction centrale, en conformité avec le discours du département d’Etat. Mais il faut reconnaître que quelques journalistes arrivent à réagir contre cet état de fait et à rendre public leur mécontentement. L’ancien correspondant du Time à Pékin, Teddy White, a été surpris de lire que les « articles » publiés pourtant sous sa signature étaient totalement différents des textes qu’il expédiait à partir de la capitale chinoise à tel point qu’il avait placé une pancarte dans son bureau pékinois cette pancarte illustrant avec ironie la réalité de la presse américaine : « Toute ressemblance entre ce qui est écrit ici et ce qui paraît dans Time est purement fortuite. » (Rapporté dans l’ouvrage, Le pouvoir est là, traduit de l’américain, Fayard)  

Le traitement de l’affaire Watergate n’était pas si simple. Hésitations, tergiversations, avancées, reculs, jusqu’au moment de l’affaiblissement de Nixon. Des erreurs d’appréciation pouvaient provoquer la disparition pure et simple du quotidien, Washington Post et de ses stations TV. Ce n’est qu’après trois années et demie et suite à l’affaiblissement de Richard Nixon que le Washington Post suivi quelque temps après par les autres journaux (New York Times et Los Angeles Time) et CBS purent entamer de véritables enquêtes qui ont poussé le président à démissionner.

 

LIBERTE ILLUSOIRE

 

L’illusion d’une presse américaine libre et sans censure n’est finalement qu’une vue de l’esprit. La soumission aux grands trusts industriels est une réalité qui restreint considérablement le champ de liberté de la presse. De grandes personnalités siégeant dans les conseils d’administration des médias se retrouvent également dans les directions des grandes sociétés américaines. Un ancien secrétaire d’Etat siège en même temps dans l’entreprise militaire, General Dynamics et au conseil d’administration du New York Times, l’ancien secrétaire d’Etat à la défense est membre de la direction de la chaîne de télévision nationale, CBS, alors que Robert Mc Namara, lui aussi secrétaire à la défense, est membre dirigeant du Washington Post. Toutes ces situations rendent toute critique contre le complexe militaro-industriel impossible. D’ailleurs, la censure est implacable.

       Il n’est nullement permis d’enquêter ou de fournir des informations peu favorables sur les firmes militaires américaines qui, souvent, contrôlent les médias et les alimentent en espaces publicitaires dans un univers marqué fortement par la publicité et le marketing. Les chaînes de télévision et certains journaux refusent d’accorder des pages publicitaires à des associations appelant au boycottage de la construction d’armes nucléaires. Il est même arrivé à une chaîne nationale d’organiser un débat sur le « boycott » du nucléaire dans une émission intitulée Today Show sans inviter un seul représentant d’une association de boycott. Invité à s’expliquer sur ce paradoxe, un des producteurs de cette émission a répondu à propos de l’absence dans le reportage et sur le plateau d’opposants à l’arme nucléaire : « Si je faisais cela, il me faudrait chercher un nouveau job dès demain. ».

On comprend que parfois, les journalistes européens et américains se comportent tout simplement en attachés de presse ou, pire, comme des soldats. C’est le cas lors de la « guerre du Golfe », la Corée, l’Iran, les affaires syrienne ou libyenne ou l’invasion de Grenade et de Panama ou les expériences actuelles du Brésil et du Venezuela ou les attaques continues contre la Russie par exemple.

« Le clergé du marché » constitué essentiellement d’éditorialistes et d’ « experts » prépare la guerre et sert d’espace de légitimation du discours institutionnel. Quand il s’agit d’Islam ou d’attaques contre certains gouvernements d’Amérique Latine, d’Afrique ou du monde arabe, le champ lexical est limité à des mots et à des expressions suscitant un certain malaise, empruntant les sentiers de la négativité et de la stéréotypie : Mollah, Charia, Fetwa, Ayatollah, populisme, Allah Akbar, Intifadha, controversé…On convoque la peur comme un argument à leur mise en accusation.  

La manipulation atteint les sommets. Ce n’est pas uniquement CNN, mais tous les médias de la presse audio-visuelle et écrite qui s’étaient mis de la partie pour diaboliser Saddam Hussein assimilé à Hitler, use du même vocabulaire pour naniser les postures des dirigeants d’autres pays déstabilisés pour des raisons d’intérêts. C’est le cas de la Libye, de la Syrie et du Yémen.    D’ailleurs, la presse européenne, mobilisée pour la circonstance, n’a fait que reproduire les clichés et les stéréotypes de la presse américaine qui avait commencé à convoquer des « consultants » militaires pour légitimer l’agression occidentale et à mettre en œuvre une sorte de spectacle et de fiction. Le journaliste se transformait en soldat et en juge et confondait outrageusement commentaire, jugement et analyse. C’est toute l’armature du journalisme américain tel qu’il avait été enseigné dans les écoles de presse qui allait ainsi se voir mis en pièces.

Ce qui se passe aux Etats Unis n’est pas différent des autres pays d’Europe qui, ces dernières années, subissent très sérieusement les contrecoups de l’américanisation excessive des médias et connaissent des situations peu reluisantes. Les ventes, comme d’ailleurs en Amérique, connaissent un net recul qui condamne de nombreuses entreprises à déposer le bilan ou à se laisser broyer par le monde de la grande industrie. En Angleterre, un journal, Today, qui tirait à plus de 500000 exemplaires a tout simplement mis la clé sous le paillasson. En France[4], de nombreux quotidiens ont disparu, d’autres vivent des moments extrêmement difficiles.  

Libération, issu du grand mouvement de mai 68, mais qui s’est encanaillé sous la direction de Serge July, a, en voulant s’américaniser, perdu son âme et beaucoup d’argent (plus de 200 millions de francs de déficit) et a été, en fin de compte, acheté par le groupe Chargeurs dirigé par Jérôme Seydoux détenant à hauteur des 70% des actions. L’Humanité connaît, lui aussi, une situation très grave (des dizaines de millions de francs de dettes). Seul Ouest France garde son équilibre financier. Le Monde a retrouvé ses lecteurs et son aisance financière après une grave crise, au début des années 1990.

Durant ces deux dernières décennies, les grands quotidiens « classiques » ont connu de très sérieuses crises, mais paradoxalement de nouveaux titres arrivent à dominer le marché. C’est le cas d’El Pais et El Mundo en Espagne, de La Republica en Italie et de The Independent en Angleterre. Mais ce qui inquiète le plus dans ces pays, c’est l’excessive centralisation des médias, ce qui ne manque pas de rétrécir le champ possible des libertés et des sources d’information.

Trois groupes (Murdoch, Maxwell et Stevens) contrôlaient en Grande Bretagne un peu moins de 80% de la presse. Le groupe News International de Murdoch qui possèdait cinq quotidiens tire 5 millions exemplaires les jours de semaine et 6 millions le dimanche. En Italie, trois grands trusts contrôlaient le marché médiatique. Il s’agit de Fiat (Agnelli), de Fininvest (Berlusconi et de Olivetti (De Benedetti) qui dirigent les principales entreprises de la presse, de la télévision et de l’édition. Ce n’est pas pour rien que Berlusconi est arrivé à devenir chef du gouvernement italien. Son journal Epoca tirait à 500000 exemplaires. Il avait une armée de journalistes qui le soutenaient. En France aussi, le groupe Havas-Alcatel avait acheté trois grands titres : Le Point, L’Express et Le Courrier international. Robert Hersant reste encore puissant. Cette concentration des titres limite considérablement la liberté de la presse et provoque de très sérieux dérapages déontologiques. C’est désormais le marketing qui prend le pouvoir au détriment des journalistes transformés en soldats.

D’ailleurs, l’enrichissement rapide et excessif de certains d’entre eux les a éloignés de la masse de leurs lecteurs qui, selon les sondages, se méfient de plus en plus des journalistes et leur accordent que trop peu de crédit. Cette collusion des médias avec le pouvoir donne un sérieux coup à l’éthique qui quitte subrepticement les rédactions. Les grands journaux italiens parlent de moins en moins de la mafia et de la corruption pour des raisons évidentes. La grande partie des titres de presse évacue les questions sociales, tronque le discours des syndicalistes et des nouveaux leaders de mouvements politiques comme Syriza, Podemos, 5 étoiles parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans leur logique idéologique.      

Cette nouvelle situation est à l’origine de nombreux dérapages, surtout quand on sait que les journalistes cherchent à tout prix à avoir les premiers l’information. Ce qui provoque parfois de véritables tragédies. Le « tout de suite » remplace l’information vérifiée et l’émotion légitime parfois des situations dramatiques. On se souvient du faux entretien du présentateur du JT de TF1, Patrick Poivre d’Arvor avec Fidel Castro. Comble de la démesure et du tragique, une année après cette grave faute professionnelle, ce « journaliste » décroche le 7 d’or, consécration du « meilleur » présentateur en France.

Des journalistes ont même réalisé des reportages fictifs sur des pays en guerre. L’envoyé spécial de TF1 en Algérie en 1993 s’était fait rabrouer par sa rédaction parce qu’il n’avait pas fait figurer dans son reportage des scènes de mitraillage, le soir, au JT, le rédacteur en chef ajoute en off des rafales d’armes automatiques. Les journaux européens inventent un charnier imaginaire de 70000 cadavres en Roumanie. On « fabrique »  des présidents comme Vaclav Havel et Lech Walesa[5], on applaudit le bombardement des forces d’Eltsine contre le Parlement russe.

De nombreux journaux et les grandes agences transmettent les informations souvent puisées dans les sphères officielles, qui sont, à leur tour, reproduites par les médias du monde entier qui répercutent tel ou tel « fait » sans qu’il soit réellement interrogé. Le discours politique dominant fabriqué par des spécialistes en communication investit l’instance médiatique et oriente sa couverture d’événements à venir, notamment les campagnes guerrières ou les entreprises de diabolisation, nécessaire à la légitimation d’une agression.

Dans ce cas, l’appareil médiatique a une fonction d’accompagnement et d’illustration du discours dominant, appelé à investir l’imaginaire public.  Le journaliste se transforme en expert en armes chimiques, en catastrophes humaines et en stratégie de guerre, justifiant des décisions déjà prises ou en voie d’être prises, en publiant de faux scoops sur la Syrie, l’Iran, l’Irak, la Lybie, le Venezuela ou la Russie par exemple, comme on l’a fait à propos des fameuses « armes de destruction massive » qu’on n’a jamais trouvées en Irak. Il se mue en spécialiste militaire, en treillis, apportant des « infos » jamais vérifiées. Envoyé en mission, le journaliste foule aux pieds une certaine éthique du journalisme. La presse devient partie prenante du jeu guerrier. Elle n’interroge pas les faits, ils sont évidents, surtout quand il s’agit de pays éloignés ou « ennemis ». Le discours libéral devient l’unique source de vérité d’une presse trop marquée par les jeux de domination du complexe militaro-industriel.   

 Aujourd’hui, la presse, frappée de plein fouet par la crise provoquée par une sérieuse érosion de son crédit, surtout après Timisoara, la « guerre du Golfe », les campagnes de déstabilisation dans un certain nombre de pays arabes et d’Amérique Latine, le gangstérisme de Trump décrédibilisent fondamentalement une presse considéré comme la voix de son maître. Le modèle démocratique et médiatique « occidental » s’étiole. La presse se met à chercher à se fabriquer une nouvelle image, après l’inflation d’écrits de propagande à tel point que le lecteur n’arrive pas à reconnaître la frontière séparant le vrai et le faux.

Les responsables tentent de retrouver le chemin du lecteur en cherchant à le séduire par le biais d’un certain nombre d’artifices. En Italie, par exemple, on a inventé la presse-gadget consistant à adjoindre des cadeaux comme une vidéocassette offerte gratuitement. Cette manière de faire augmente, certes, les ventes, mais on ne sait pas si le client achète la cassette ou le journal. En Angleterre, Murdoch casse les prix. Les journaux on line et les gratuits, les gadgets, les jeux… sont autant de stratagèmes pour séduire et racoler d’éventuels clients.

       La nouvelle situation des médias dépendant des grandes entreprises condamne inexorablement à une mort inexorable le droit à l’information et réduit le champ des libertés. Aujourd’hui, les différents groupes internet (google, Facebook…) participent à un grand embastillement des sujets transformés en numéros au service des grandes entreprises. On apprend régulièrement l’émergence de nouveaux logiciels mis en œuvre dans le but de contrôler, de surveiller et de connaitre les goûts et les tendances des gens dont les faits et gestes sont obsessionnellement épiés par des caméras. Toutes ces pratiques contribuent à la production d’un discours social allant dans le sens d’une domestication des gens.

    

EN QUETE D’UNE ILLUSOIRE ETHIQUE

 

Ainsi, vole en éclats l’illusion longtemps entretenue de l’existence d’un quatrième pouvoir représenté par la presse aujourd’hui complètement otage des puissances de l’argent. Comme d’ailleurs cette utopie trop reproduite dans les discours ambiants de la séparation des pouvoirs. L’Europe et l’Amérique restent loin du modèle démocratique athénien longtemps considéré comme le lieu originel de la démocratie « occidentale » marquée par la mise en œuvre d’expériences duales et d’un discours sur la démocratie perpétuellement nié et renié par une pratique différente.

La colonisation, soutenue par la grande partie des médias de l’époque, comme le coup d’Etat avorté contre le président vénézuélien, Hugo Chavez, l’embastillement de Yasser Arafat et l’occupation de l’Irak, les situations en Libye, au Yémen et en Syrie défendus, malgré d’infimes nuances par la grande partie de la presse américaine, posent encore une fois sérieusement le problème de la presse occupant aujourd’hui les lieux peu enviables de la propagande et du discours publicitaire.

Certes, il existe encore des îlots de résistance dans les milieux médiatiques occidentaux. Le cas du Monde Diplomatique, du Canard enchaîné et Mediapart en France et de The Nation aux Etats Unis est symptomatique de cette volonté de développer un discours différent dans un monde trop sevré d’évidences et de manipulations de tous genres caractérisant un univers vivant le marché et le néo-libéralisme comme une nouvelle religion.[6]

Cette fabrication trop voyante d’images et de mots trop subjectifs a été beaucoup utilisée dans l’évocation des guerres en Irak, Syrie, Lybie, Palestine et d’autres pays. Une lecture du vocabulaire et des images utilisées et l’interrogation du fonctionnement lexical du discours médiatique donneraient à voir une posture dénuée d’arguments et d‘espaces fortement « sourcés » et d’une information équilibrée.

La course à une nouveauté biaisée et à une image unique mais paradoxalement démultipliée donnant l’illusion d’une pluralité informationnelle, dictée par les nouvelles conditions politiques et techniques, n’est pas sans danger pour le crédit des médias qui continuent à perdre ces dernières années énormément de lecteurs.

L’information, doublement médiatisée, devient l’otage des décideurs politiques. Une seule source suffit pour envelopper l’information construite à l’aide de préjugés, de jugements et de positions politiques et idéologiques tout en ajoutant la dimension spectaculaire désormais obsédante. Le reportage se transforme paradoxalement en un espace de justification et d’illustration d’un discours préalablement établi. Propos redondants, clichés et stéréotypes traversent le discours journalistique truffé de multiples descriptions et de très nombreux adjectifs qualificatifs.

L’évidence, terrain théoriquement trop suspect et peu désirable, courtise désormais les grands médias. Le langage journalistique se rapproche dangereusement des territoires d’une certaine littérature de consommation.

Cette distorsion de l’information détruit toute communication devenant vaine et peu sûre et alimente un contre-discours produit spontanément par le lecteur-spectateur qui inverse l’image et réécrit le texte à sa manière. Mais il faut savoir qu’en Europe comme aux Etats Unis, existent des journaux et des télévisions, certes marginalisés, qui entreprennent un extraordinaire travail de déchiffrage et de démystification de l’image dominante.

La presse use souvent du mensonge par omission quand il s’agit de pays ou de groupes ne correspondant pas au discours dominant. Le discours eurocentriste traverse toutes les contrées du territoire médiatique et se suffit souvent d’une source unique pouvant permettre la fabrication d’une information partiale, partielle fondée sur des sources le plus souvent peu crédibles, parties prenantes de situations ou des faits évoqués. L’usage de termes comme « dictature », « controversé », « violence », « oligarque » attribués aux pays jugés peu recommandables comme la Russie, le Venezuela, l’Iran, la Palestine participent de la fabrication d’un discours marqué par des évidences et des jugements préalables. L’opinion prend le dessus sur l’information masquées par la subjectivité du locuteur.

Le regard porté sur l’Islam et les musulmans souvent marqué du sceau de l’essentialisme et de la péjoration marque le territoire médiatique qui use de clichés, de stéréotypes, grossissant le trait, généralisant le propos, construisant son « Arabe », son « Musulman » ou son Africain. Une lecture du discours sur les banlieues en France renseigne sur les choix éditoriaux et idéologiques des médias dominants. Les banlieues seraient, si l’on suit le discours des  « intellectuels » médiatiques comme Éric Zemmour, Bernard Henri Levy ou Alain Finkielkraut, un espace de non droit, peuplé d’islamistes purs et durs, où les « bons » Français de souche seraient constamment agressés par cette « racaille » immigrée.[7]

Le vocabulaire employé par des journalistes qui reprennent la parole de ces « philosophes » est truffé de mots recyclés et resémantisés dans une perspective négative, puisés dans le champ lexical de la violence et de la péjoration.  Certains, pour des raisons idéologiques claires opposent vite « l’identité française » à une entité désignée par un mot-valise, l’Islam. La notion de laïcité subit de graves contorsions dans l’espace médiatique qui se substitue à l’espace public, provoquant de profondes césures dans le paysage démocratique squatté par une minorité détentrice à la fois des pouvoirs politique et médiatique. C’est vrai que la commission sur la laïcité, mise en place en 2003, présidée par Bernard Stasi, est arrivée à des conclusions judicieuses allant dans le sens d’une grande ouverture en partant de deux concepts clé : neutralité de l’État laïque et liberté de conscience.

La stéréotypie devient l’élément central du discours médiatique. Images redondantes, clichés, propos péjoratifs peuplent l’espace médiatique. Tout cela pour fabriquer une image d’étrangeté et d’étrangéité. Aussi fabrique-t-on des stéréotypes incarnant un territoire où le sensationnel porte les oripeaux de la réalité.

La presse est aujourd’hui l’otage des puissances d’argent qui orientent les lignes éditoriales, même si les choses sont plus complexes dans les rédactions où existent des ilots de résistance. Les différents appareils idéologiques sont marqués par de profondes contradictions, contrairement à une lecture mécaniste et figée de l’Etat. Vivant une grave crise due essentiellement à l’émergence des réseaux sociaux, la presse est plus que jamais dans la tourmente.

Même dans ce délicat et difficile environnement, des journalistes essaient, contre vents et marées, de défendre une certaine éthique aujourd’hui sérieusement menacée par les différentes menaces économiques et financières et la dépendance toujours croissante à la publicité et la mise en otage des réseaux sociaux. La dernière affaire de Facebook et de google utilisant les données, théoriquement confidentielles, pour des raisons politiques et électorales, montre les limites de ces nouvelles structures d’information qui seraient donc liées aux grands lobbies politiques et financiers et à l’hyperpuissance américaine. En France, par exemple, des journaux ou des sites comme Le Monde diplomatique, Le canard enchainé ou Mediapart ou quelques autres, arrivent tant bien que mal à maintenir leur ligne éditoriale dans un univers médiatique français où on continue à favoriser le commentaire à l’investigation, accordant une attention particulière au style et aux tournures littéraires.

Certes, il y a un certain nombre de structures qui tentent de moraliser le métier. Ainsi, en 1971, une motion mettant en relief les droits et les devoirs des journalistes est adoptée à Berlin par un consortium de journalistes. Elle insistait, selon le journaliste du quotidien français, Le Monde, Thomas Ferenczi sur « le droit à l’information, à la libre expression et à la critique (qui) est une des libertés fondamentales de tout être humain » et que « la responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics »[8].Mais dans les faits, ces règles sont très souvent violées dans un monde où la collusion entre les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) et la presse est patente. Les attaques sans arguments, ni avis contraire ciblent des pays jugés « peu recommandables ».

La mise en scène et la dramatisation en fonction d’objectifs préétablis de situations politiques ou sociales faisant d’une petite manifestation un espace décisif usant d’angles particuliers de prise de vue en fonction du pays. Ainsi, le bureau devient le lieu central de la manifestation de l’information. C’est vrai qu’avec l’émergence de nouvelles structures alternatives et de médias nouveaux (télévisions d’information continue), les choses deviennent plus difficiles à masquer dans la mesure où ces médias cherchent à proposer une lecture plus objective pour ratisser large et neutraliser les chaines européennes (BBC, France 24, DW…), arabes (El Jazira, El Arabiya…) et américaines (Hurra, Voice of America). RT Russe, par exemple, use d’une manière de faire correspondant à une stratégie mise en œuvre par les autorités russes dans le but d’atteindre le large public et gagner des parts de marché. Ce qui n’a pas manqué de susciter des réactions d’hostilité de nombreux gouvernements occidentaux qui menacent carrément de fermer les bureaux de ces réseaux médiatiques et d’arrêter toute diffusion sur leurs réseaux.

 

 

[1] Carl Berstein cité par Serge Halimi, La presse américaine en campagne, Paris, Le Monde Diplomatique, Septembre 1996, p. 8

[2] Michel Freitag, Dialectique et société, vol. 3. Culture, pouvoir, contrôle, Montréal, Liber, 2013

[3] La proximité avec les dirigeants politiques, militaires et financiers, les décideurs, les patrons d’entreprises pervertit le discours médiatique. Dès que le journaliste se met à tutoyer le dirigeant, l’alignement subjectif marque le discours médiatique. Les journalistes « médiatiques » en France, par exemple, fonctionnent souvent comme des reproducteurs du discours officiel, reproduisant les halètements et les bruits du chef du moment et minorant les voix différentes, ce qui contribue à l’exclusion de toute entreprise polyphonique.

[4] Reprise d’un tableau récapitulatif des propriétaires ou principaux actionnaires de la presse française (paru dans Le canard enchaîné, mercredi 18 septembre 2019, N°5158)

 

        Propriétaires ou principaux actionnaires

                                  Médias

Bernard Arnault (LVMH)-Luxe, grande distribution

Les Echos/Le Parisien/Aujourd’hui en France/Investir/Radio classique/L’Opinion

Vincent Bolloré (Groupe Bolloré, Vivendi et Havas). Logistique, télécoms, télévision, publicité

Canal Plus/C8/Cnews

Marin Bouygues (Groupe Bouygues). Construction, routes, télécoms

TF1/LCI/TMC

Famille Dassault (Dassault Aviation et Dassault Electronique). Aéronautique, défense

Le Figaro/Le Figaro Magazine/Le Particulier

Patrick Drahi (Altice). Télécoms

BFMTV/RMC radio et télés/Libération :L’Express (Revendu à Alain Weill)

Daniel Kretinsky (EPH), Energie (Gaz, charbon), grande distribution)

Elle/Marianne/France Dimanche/Télé 7 jours/ Public/ Ici Paris/ Le Monde (minoritaire)

Arnaud Lagardère (groupe Lagardère). Médias, édition, Duty free

Paris Match/ le JDD/ Europe 1

Xavier Niel, Télécoms

Coactionnaire du groupe Le Monde (Le Monde/ L’Obs/ Télérama/ La vie/ Courrier international/ Le Monde diplomatique/ Nice Matin

François Pinault (Luxe, ventes aux enchères)

Le Point/ Point de vue

Iskandar Safa (Construction navale, Immobilier)

Valeurs actuelles/ Mieux vivre votre argent

 

 

[5]Vaclav Havel (1936-2011), auteur dramatique, président de la république tchécoslovaque (1989-1992) et de la république tchèque (1993-2003) ; Lech Walesa (né en 1943), syndicaliste, responsable du syndicat Solidarnosc, soutenu par les Etats-Unis et l’Europe, président de la Pologne (1990-1995.

[6] L’objectif de cet article ne consiste nullement à faire un parallèle avec les pratiques trop peu sérieuses des journaux africains et arabes et de nombreux dirigeants de ce continent qui ne pèsent pas du tout lourd dans les relations internationales. Ce ne sont pas les multiples réunions de ce qu’on appelle le NEPAD ou les discours sur une mythique gouvernance en Afrique, espace lexical trop mimétique, qui vont changer les choses. Les relations internationales sont froides et obéissent à des considérations mettant en avant des intérêts précis.

[7] Ce tintamarre lexical et sémantique fait de péjoration et d’étrangeté s’inscrit dans une logique de communautarisation de populations par une partie des médias et des intellectuels « médiatiques » qui, chaque fois, qu’une mauvaise action est commise par un Français d’origine maghrébine, on convoque ses origines et on lui demande de condamner cet acte, comme s’il était un représentant attitré d’une communauté. Même dans les arts et la littérature, le Français d’origine nord-africaine est considéré comme une sorte d’expatrié : « beur » ou « francophone ». Azouz Begag, ancien ministre français, voit ses textes classer dans la littérature « beur » ou « francophone », mais non « française ».  

[8] Thomas Ferenczi, Le journalisme, Que sais-je ? PUF, 2007, p.3

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