MICHEL FOUCAULT, L'INCONTOURNABLE

Une lecture très subjective du parcours de Michel Foucault, il est question de sa relation avec Sartre, de ses rapports avec l'univers carcéral, de sa définition du pouvoir et de l'Etat, de la gouvernementalité. Foucault est inclassable...

Michel Foucault a laissé énormément de traces dans de nombreuses disciplines des sciences humaines redéfinissant les contours de la pratique méthodologique et des instances épistémologiques, en partant de l’ici- maintenant, du collectif et d’expériences sociales concrètes.
Le terrain est l’élément central de tout questionnement sérieux. Il est partout. Il remet en question, comme d’ailleurs quelqu’un que j’aime beaucoup, Roland Barthes, le regard que nous portons aux/ sur les savoirs et aux connaissances, à la médecine, à la folie, à la sexualité et à la question centrale du pouvoir et ses rapports avec la connaissance.
Foucault s’est toujours investi dans les actions politiques. Proche de Sartre, il est partout, où son devoir de citoyen en construction le porte. Critiqué, dénigré, il répond par le travail et cette tendance à remettre en question des vérités considérées comme acquises. Il a produit l’une des œuvres les plus importantes du vingtième siècle. Il redéfinit la notion de la vérité et célèbre le collectif, le commun aux dépens de l’individu, il remet en question cette notion d’auteur qui sacralise l’individu, alors qu’il est marqué par l’anonymat, diffus. Il annonce sa mort, au même titre que son ami Barthes, faisant de cet événement le lieu central d’une nouvelle lecture et d’une modernité du questionnement. Deleuze ne manquera pas de faire le deuil, lui aussi, de cet auteur omniscient, dont on voulait en faire un maître omnipotent, alors qu’il n’en est rien, objet de maintes biographies, pourtant, il se caractérise par une sorte de dilution, une mort annoncée depuis longtemps.
Foucault est un rebelle qui entre en guerre contre toutes les partages disciplinaires de la connaissance, évacuant, comme Derrida et Deleuze, les anciennes séparations, donnant à lire le monde comme Un dans sa pluralité, une sorte de machine cybernétique. Foucault est l’homme de l’inquiétude, il dérange les conforts de l’acquis.
Michel Foucault est l’un des rares auteurs qui ont réussi la gageure de réaliser de très grandes transformations méthodologiques et épistémologiques, proposant des outils pertinents pour déceler l’implicite, le caché, le non dit tout en nous expliquant que toute production discursive est prisonnière d’un contrôle et d’une réorganisation visant à neutraliser ses pouvoirs, à éviter l’imprévisible et à éluder sa matérialité.
La lecture du texte (Surveiller et punir) permet de mieux saisir cette idée de contrôle. Le discours, lieu de rapport de forces, est toujours en quête d’une certaine légitimité travaillée par les jeux complexes du vécu. Cette entreprise de dévoilement est mise en œuvre grâce à un jeu de déconstruction (qui se retrouve également chez Jacques Derrida) et de mise en lumière des processus de formation du savoir et des formes de normalisation participant d’un contrôle préalable du discours.
Ainsi, même la science va être perçue comme discours, c’est-à-dire caractérisée par la présence d’instances normatives, ce qui renforcerait l’idée du caractère aléatoire et précaire des lois grammaticales. Sont également interrogées les relations de la parole et de l’h(H)istoire, du structuralisme, de la synchronie pensée comme non histoire et ses rapports avec le sujet parlant, reprenant à Jacques Lacan sa théorie du sujet, les formations discursives (reprises également par Pêcheux) et notions flasques de système et de structure et surtout les rapports au pouvoir considéré comme le lieu d’une gouvernementalité, émanation de lieux et d’éléments diffus. Il démonte les mécanismes du fonctionnement de la norme et de la normativité, portant et incarnant les lieux dominants du pouvoir d’Etat qu’il distingue du pouvoir comme espace diffus, disséminé dans toute la société.
Sa définition du pouvoir est singulière, il considère que le pouvoir est en dehors de l’Etat, ce n’est pas l’Etat, il est porté par tous les rapports humains, il est partout. Derrière la norme, il y a un projet et des trappes coercitives, aimait souvent dire. Il parle de cette « raison d’Etat » qui ne serait qu’un lieu coercitif, fonctionnant parfois comme forme de gouvernement, alors qu’elle devrait-être limitée par le droit. Il propose ainsi ce qu’il appelle une « analytique » du pouvoir tout en célébrant le commun et le collectif dans un monde trop corrompu par la notion d’individu. C'est à partir des différents espaces coercitifs qu'est défini tel ou tel pouvoir.
Foucault a beaucoup travaillé sur l’univers carcéral et a même fait partie du groupe d’information sur les prisons (GIP) en 1971 dont l’objectif était de donner la possibilité aux détenus de prendre la parole. Ce mouvement dont faisaient partie, entre autres intellectuels, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet, a réussi la gageure de réussir à faire ouvrir les prisons à la presse, à la radio et aux intellectuels. C’est là qu’émerge la notion d’ « intellectuel spécifique », cher à Foucault. A partir de cette expérience, il est arrivé à la conclusion que le droit passe par le commun, non par l’exaltation de l’individu. C’est ce qui se dégage de son ouvrage souvent cité, « Surveiller et punir », interrogeant le système carcéral et le droit à partir de la pratique punitive et des technologies du pouvoir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.