LE SIMULACRE DEMOCRATIQUE, LE MANDARIN ET LE MARCHAND

Ces dernières années, un peu partout, les populations contestent la domination de la finance et l'exclusion des populations de la mise en oeuvre de toute décision. Ainsi, se retrouve relancée l'idée de la refondation et de la redéfinition de la démocratie, les structures traditionnelles sont contestées dans un monde souvent dominé par des instances non élues. Une lecture

Ces dernières années, un nouveau discours marque le monde politique et intellectuel qui n’arrête pas de produire des mots et des expressions prophétisant une mort prématurée de l’Histoire et des idéologies. Ces auteurs, en relation étroite avec le monde de la finance, répudiant même les classiques du capitalisme, Smith, Ricardo et Keynes, tentent à travers des constructions idéologiques à donner à lire le monde comme des structures hiérarchisées, où des couches vivraient comme sujets au service des puissances de l’argent.

La démocratie est vue sous une ornière néolibérale. Ainsi, à côté d’un certain nombre d’auteurs américains et britanniques privilégiant le « choc des civilisations » (Huntington, Perle, Lewis, Fukuyama…), émergent en France d’autres « philosophes » qui partagent la même lecture du monde : Bernard-Henri Levy, André Glucksmann, Pascal Bruckner, Alain Finkielkrault.[1]Ce discours s’accompagne d’une panacée « théorique » qui met en scène la mise à mort d’une pratique idéologique pour lui en substituer l’idéologie néo-libérale.

Truffée de clichés, de stéréotypes et de présupposés idéologiques, cette entreprise discursive part de l’idée de l’existence d’une vérité unique, « politiquement correcte », excluant toute lecture différente du monde, réduit à un centre opposé aux « forces du mal » qui peupleraient la périphérie. Tout discours différent perturberait l’état naturel des choses, l’ordre des choses prisonnier d’une vision figée et essentialiste du monde. Ce cirque lexical est le produit d’une guerre froide et de pratiques idéologiques dont on pensait qu’ils allaient disparaitre avec l’éclatement de l’Union Soviétique et qui, aujourd’hui, au-delà de l’antagonisme traditionnel Est-Ouest, réapparaissent avec de nouvelles dénominations et de nouvelles configurations idéologiques.

LES JEUX FOUS DE LA MONDIALISATION 

Avec l’apparition des technologies de l’information et de la communication et de la fragilisation des frontières et des Etats-nations, ankylosés par leurs propres limites et leurs lourdeurs, le danger de l’uniformisation culturelle est certes réel, mais reste encore traversé par des résistances. Ainsi, l’Europe qui craint d’être broyée par la culture-hamburger se tourne vers le protectionnisme au nom de ce qu’on appelle l’exception culturelle.

Cette nouvelle réalité marquée par l’hyper pouvoir des puissances de l’argent, la disparition de l’homme et sa transformation en sujet global perturbe profondément le système démocratique qui perd ainsi un de ses attributs originels, la souveraineté du « peuple ». Ce qui se passe en France et aux Etats-Unis donne une piètre idée de la démocratie qui serait, selon Churchill, le système d’organisation le moins mauvais.  

Jamais le monde n’est arrivé à une situation de désespoir et de désespérance aussi grave qu’aujourd’hui, les dernières affaires de la Grèce( à partir de 2008 et l’arrivée de Syriza) et du clash financier ont montré tout simplement que l’argent pourrissait tout et que les structures démocratiques étaient remplacées par la banque européenne, le FMI et la commission européenne qui ne sont nullement élus. Roosevelt lui-même mettait en garde contre l’embastillement du jeu démocratique par les hommes d’affaires et l’argent problématique, Georges Pompidou aussi avertissait contre des tendances fascisantes induites par la mise en berne des voix populaires.

Aujourd’hui, l’argent a tout pourri, les hommes d’affaires et d’argent tentent de prendre le pouvoir politique, après l’avoir contrôlé et neutralisé même des formations de gauche « socialiste », se faisant désormais appelées « sociales libérales » (social-libéralisme) défendent le discours du monde de la finance.

La « carriérisation » de la vie politique a facilité les choses aux hommes d’affaires et d’argent qui, désormais, contrôlent tous les appareils idéologiques et tous les pouvoirs à tel point que tous les pouvoirs semblent fusionner en une seule entité. D’ailleurs, l’engagement des médias, contrôlé par le complexe militaro-industriel, défendant le discours de leurs patrons aux dépens de la société et du métier d’informer, va dans ce sens. Aucune possibilité d’intrusion de voix contradictoires réelles, il y a une illusion du pluralisme médiatique.

Chomski, Deleuze, Todorov et Bourdieu n’ont cessé de dénoncer cette dangereuse manière de faire. Puis on fera appel à la peur en recourant à l’épouvantail de l’extrême droite (Le Pen) et aux risques de la violence et de l’anarchie.[2]Dans des sociétés apparemment muettes, la contestation latente marque les attitudes et prépare souvent à des conflits possibles dans un monde traversé par de multiples frustrations sociales et politiques.

Les espaces politique, financier et médiatique dominants vivent souvent en marge du tout social considéré dans sa simple fonction de consommateur. La rupture du contrat social est consommée, incitant les « sujets » à manifester leur mécontentement et à libérer fortement leurs désirs et à revendiquer la mise en œuvre de nouvelles modalités et un nouveau pacte.  La communication qui semble altérée pousse les pouvoirs à user de l’appareil répressif. La majorité se voit exclue et peu considérée par l’espace institutionnel en place, la poussant à contester les structures partisanes et politiques, privilégiant un mode d’organisation autonome.

La place des réseaux sociaux comme outils de communication est primordiale. Il y a des mouvements qui naissent ici et là, comme au Portugal, en Espagne (Podemos), en Grèce (Syriza)[3]. L’ancien ministre de l’économie grec, Yanis Varoufakis, l’explique très bien dans un entretien : « Je reviendrais à l’histoire du XXe et au traité de Versailles, lorsque les gagnants ont imposé des conditions très dures aux perdants. Ils les ont humiliés. À cette époque, c’était l’Allemagne. La France, les États-Unis et la Grande-Bretagne sont devenus des créanciers, en exigeant que la dette soit payée coûte que coûte. John Maynard Keynes, encore jeune homme, a écrit l’ouvrage Les conséquences économiques de la paix dans lequel il reproche aux créanciers d’être stupides. Il arguait qu’en exigeant que la dette soit remboursée sous des conditions aussi dures, on rendait impossible la production des revenus qui pourraient permettre à l’Allemagne de rembourser. La seule chose qui pouvait alors en sortir, c’est l’humiliation des perdants et l’émergence de mouvements politiques extrémistes qui vont se retourner contre les créanciers. N’est-ce pas ce qui s’est passé ? Aujourd’hui, l’Allemagne a oublié les leçons de sa propre histoire ». [4]

 La mort de l’Histoire et des idéologies, idée mise en branle pour mieux enterrer toute résistance au discours néo-libéral qui séduit également d’anciennes chapelles de gauche, s’inscrit dans un discours global qui favorise l’émergence de nouvelles pratiques idéologiques marquées par la négation de la socialisation et la mise en branle d’une économie de marché, de plus en plus plébiscitée sans aucune explication ni investigation préalable et de chimères démocratiques à géométrie variable.

Le territoire politique, médiatique et intellectuel charrie de nombreux lexèmes incarnant la nécessité des jeux libres du marché présenté comme naturel, allant de soi. Ce sont des conditions particulières qui ont favorisé l’émergence de ce vocabulaire très lié aux conflits idéologiques et politiques qui ont secoué le monde. Dans de nombreux pays sous-développés, cette expression fait son chemin dans tous les milieux politiques et intellectuels et fonctionne comme une formule prête à tous usages. Des ministres, des députés, des journalistes, des universitaires et des fonctionnaires ressortent chaque fois cette bizarre association de mots qui fait appel à l’exclusion de toute intervention du facteur social et humain. Le terme « vérité » prenant une consonance religieuse est convoqué pour exclure toute autre version, investi d’un contenu et d’un sens excluant toute pluralité, toute alternative, portant une dimension dogmatique.

Cette déshumanisation est le résultat de l’absence d’un discours de résistance puissant capable de mettre en pièces ce nouveau jargon qui charrie des pratiques idéologiques précises. Le danger réside dans la domination du terrain économique par de nouveaux espaces philosophiques qui, en occupant un terrain idéologique déterminé et sans chercher au départ à interroger cette glissante notion d’idéologie partent en guerre pour la mise en place de cette économie de marché qui signifie le triomphe définitif des forces de l’argent sur l’intelligence et l’imagination.

C’est ainsi que les médias qui n’ont jamais constitué un quatrième pouvoir, mais fonctionnent comme appareil idéologique amarré au pouvoir financier dominant, ressassent, dans leur majorité, un discours idéologique similaire excluant toute parole contestataire ou si elle est momentanément consentie, elle subit le contrepoids du primat de l’appareil. Le discours développé, à un certain moment par de paradoxaux élèves de jean-Paul Sartre, Bernard Henri Lévy et André Glucksman, désormais « nouveaux philosophes » mettant en avant la mise à mort de l’idéologie, ne résiste pas à l’analyse tant que les préalables conceptuels n’ont pas été définis. Ces intellectuels médiatiques intervenant comme chroniqueurs dans de nombreux organes de presse et célébrés par ces mêmes médias fabriquent un discours légitimant les pratiques néolibérales et l’idée de choc des cultures et des civilisations.

       C’est un secret de Polichinelle que de dire que les médias, aujourd’hui, obéissent à un seul patron, l’argent qui fait et défait les pouvoirs politiques. On peut dire que le monde est traversé par la mise en branle de plusieurs entités qui s’entremêlent : média, politique, justice…et qui participent à l’organisation de l’appareil global dominé par un discours idéologique unique.

Ainsi, sur le plan médiatique, les quatre grandes agences mondiales (AP, UPI, Reuter et AFP) reproduisent souvent la même parole et fabriquent l’opinion et la politique tout en rendant aphone les grandes strates de la population. Ce n’est donc pas sans raison qu’apparaît ici et là dans le monde cette revendication de la citoyenneté qui est brandie dans plusieurs capitales occidentales (notamment en Grèce, France, Italie, Espagne, Portugal…), avec l’apparition de mouvements singuliers et de pratiques politiques ne s’inscrivant pas dans la logique dominante.

Les manifestations contre la rencontre de Seattle, de Gênes et d’autres conclaves des grandes puissances, l’émergence de mouvements comme Podemos, Syriza, Cinq étoiles, les Gilets jaunes sont l’expression de cette subite prise de conscience de certaines élites et de larges pans des sociétés rejetant cette « mondialisation » qui condamne des centaines de millions à la misère.

Cette globalisation dont on parle tant ne concerne en fin de compte que les grands alors que les pays sous-développés ne comptent nullement sur la carte du monde. Les pays du Sud restent encore dans une posture d’entités colonisées, dominées par les grandes puissances qui squattent le monde, à travers le conseil de sécurité et les organisations non gouvernementales et les structures extra-ONU. Les fonctions de l’assemblée générale sont extrêmement réduites, fonctionnant comme un simple forum, une sorte de défouloir dont les résolutions demeurent cloisonnées à un état consultatif.  Ils ont toujours été dépendants des grandes puissances et le sont encore. Leur parole est trop accessoire pour influer sur le cours des choses. La virée des chefs d’Etats africains ou arabes aux sommets du G8 est formelle, confirmant les limites et le manque de considération dont jouissent les « petits » pays dans le cercle des « grands ».      

Le monde géré par le marché met en branle cette idée chère à Samir Amin qui parle de la possibilité d’un « monde polycentrique », mais qui reste menacé par les jeux meurtriers de l’intolérance. La globalisation qui semble empruntée à Marshall Mc Luhan (« village planétaire ») ou Brezinski, ancien conseiller de la Maison Blanche (« ville globale ») déshumanise l’économie, remet foncièrement en question une idée-clé de Keynes qui avait avancé l’idée d’investissements symboliques non productifs[5].

LA MARGINALISATION DU CAPITAL HUMAIN

Nous assistons à la marginalisation du capital humain et symbolique. Les menaces sur les différentes conquêtes sociales (sécurité sociale, assurances, retraites, emploi permanent) semblent aujourd’hui manifestes et prend de plus en plus d’ampleur. Ce qui avait fait paradoxalement réagir les grands chantres de l’économie de marché comme le secrétaire d’Etat au travail américain, M. Robert Reich qui avait décidé de sanctionner toutes les entreprises qui continueraient à licencier massivement leurs employés. Même Newsweek avait réagi contre ce qu’il appelle le « killer capitalism ». Le fondateur du Forum de Davos qui réunit les « grands » de ce monde, chefs d’Etat et d’entreprises, ne mettait-il pas en garde dans un article publié en février 1996 les néfastes conséquences de la mondialisation en des termes très sévères : « La mondialisation est entrée dans une phase très critique. Le retour de bâton se fait de plus en plus sentir. On peut craindre qu’il ait un impact fort néfaste sur l’activité économique et la stabilité politique de nombreux pays ».

Cet avertissement pose le problème de la relation de ce « libre échange » tant louangé et le pouvoir politique qui se trouve aujourd’hui piégé par l’agressivité absolue d’un nombre restreint de gros financiers qui brassent l’équivalent de 1000 milliards de dollars par jour. L’Etat se retrouve contesté dans ses prérogatives et ses fonctions par ces nouveaux « monstres » qui imposent désormais leurs lois. Ce qui engendre un grand conflit entre l’Etat demeuré national et l’économie mondialisée et qui fragilise encore davantage les équilibres sociaux.

Ces dernières années, dans le monde entier, l’emploi à durée déterminée ou flexible domine la scène et empêche la mise en œuvre de projets cohérents et sérieux des ménages. Cette tendance se retrouve partout,  on fait souvent appel à des emplois à contrats limités, on parle même de télé-emploi. Cette situation de déséquilibre va beaucoup plus aggraver les choses en remontant à la surface les tendances protectionnistes (exception culturelle, par exemple), les nationalismes, les particularismes et la violence. Les sociétés européennes, arabes et africaines pourraient connaitre des développements violents, provoquant des conflits intérieurs sérieux, mettant en scène de nouvelles forces, non organisées dans des structures traditionnelles, contestant l’état de leurs sociétés et du monde. Les diverses frustrations subies par les populations durant ces dernières décennies risqueraient de nourrir une sorte d’énergie du désespoir due à la marginalisation des producteurs réels et à la réification du travail, revendiquant une redéfinition de la gestion démocratique des sociétés faite de justice sociale et d’une meilleure distribution du revenu national.

Aujourd’hui que le « danger communiste » n’existe plus, les forces néolibérales se déchaînent sans prendre de gants à transformer les rapports sociaux et humains au niveau mondial en usant de violence. Un monde unipolaire est beaucoup plus dangereux qu’un univers pluriel. Dans ces conditions, la violence et le terrorisme remontent à la surface. Ce qui aura pour incidences majeures la démolition du service public et la dévalorisation de la puissance étatique présentée comme un espace peu crédible et empêcheur de tourner en rond.

Les groupes capitalistes s’emparent des leviers de la finance et de l’information et réussissent à réduire au maximum les interventions publiques de l’Etat. L’Etat se désagrège et en se dévalorisant réduit les marges de la citoyenneté. Ce qui provoque la fusion de tous les pouvoirs (politique et médiatique notamment) qui s’interpénètrent, dominés par les puissances financières. L’Etat perd du terrain au profit de blocs capitalistes qui cherchent la disparition des Etats-nations.

Certains pays, nourris de la culture libérale, comme certains Etats européens qui craignent que leurs économies soient broyées par ces nouveaux « monstres », tentent de résister en prenant des mesures draconiennes de protection. L’épisode de l’audio-visuel qui a vu, malgré tout Hollywood s’imposer au nom du marché, donne beaucoup à réfléchir aux Européens qui sont toujours sous la menace de protestations populaires. A la faveur de ce conflit entre Etat et marché financier, société de marché ou économie de marché, l’Etat semble impuissant à jouer convenablement son rôle. D’où les menaces sur la démocratie pervertie et transformée en une simple couverture des lobbies économiques.

C’est le marché qui vote et qui réussit de plus en plus à s’incruster dans les arcanes du pouvoir politique. Cette nouvelle situation fait voler en pièces les mythes nationaux et les souverainetés nationales désormais otages du sacro-saint marché qui transforme l’Etat en simple appareil sans réel pouvoir. Cette nouvelle réalité risque de provoquer l’apparition des nationalismes étroits et des intégrismes désarticulant fortement le monde.

PAYS DU « TIERS-MONDE » ET DEPENDANCE

 Cette pratique se retrouve en Afrique et dans les pays arabes où des hommes politiques, des média et des universitaires, sans interroger la réalité de l’« économie de marché » vont vite en besogne en évoquant dans un pays comme le nôtre, encore sous-développé, l’idée saugrenue de désengagement total de l’Etat.[6]

 

Les pays du « Tiers-Monde » marqués par le jeu sordide de la dépendance et des politiques d’ajustement structurel qui les dépouillent fondamentalement de leur souveraineté, ne réussissent pas à réagir, parce que isolés et sans projet sérieux de développement. La question de l’Etat dans ces pays est à reconsidérer et à redéfinir par rapport à ses prérogatives et à ses fonctions concrètes aujourd’hui réduites. Les effets du P.A.S (FMI) restent importants dans la définition de la manière de gouverner et de diriger le pays. Les différents pays, encore otages de leurs relations avec le FMI, la Banque Mondiale et les anciennes puissances coloniales, ne sont nullement souverains, obéissant aux injonctions de ces deux structures qui détermineraient sa politique ? Déjà, avec la mondialisation, les frontières commencent sérieusement à disparaître à tel point qu’on parle d’Etats transnationaux.

Cette nouvelle situation est dangereuse pour les libertés dans la mesure où l’apparition d’un monde unipolaire ferme la porte à toute parole différente et impose la pensée unique qui a d’ailleurs cours dans la grande partie des médias qui conjuguent le monde uniquement au marché. Tout propos différent est considéré comme hérétique. Le lynchage médiatique en France et en Europe ces derniers temps de Jean Paul Sartre réduit uniquement à quelques positions politiques, pose problème et préfigure les configurations futures. La puissance de l’argent alliée aux média, otages de la finance, gouverne le monde. Qui a pu penser qu’un jour, un homme comme Silvio Berlusconi allait être le chef du gouvernement du pays de Dante et de Visconti ?

LA DEMOCRATIE, LE MANDARIN ET LE MARCHAND

Le désenchantement et la désillusion, deux espaces-clés de la réalité sociale, caractérisent la culture de l’ordinaire.  L’extraordinaire montée du capital et du marché interpelle les consciences et pose sérieusement la question de la légitimité des gouvernants, pas seulement dans les anciens pays colonisés, mais même dans les Etats démocratiques qui reculent dangereusement devant la poussée des puissances de l’argent. Le discours redondant sur la sacro-sainte économie de marché dissimule mal l’émergence d’une nouvelle idéologie dépouillant l’électeur de toute possibilité d’intervention dans les affaires de la cité. Les élections considérées comme partie importante de l’entreprise démocratique deviennent un véritable leurre, un simulacre que, d’ailleurs, ont vite compris les éventuels clients de l’urne censée représentative de l’opinion générale commençant à déserter massivement le territoire électoral. Les consultations référendaires en France (sur la constitution européenne en 2005) ont connu un taux d’abstention- record de 70%[7]. Ce qui est énorme, mettant en avant la grave crise qui touche le territoire démocratique aujourd’hui menacé d’inanition.

Les progrès techniques et scientifiques (domination de l’informatique, du nucléaire et des réseaux génétiques) suggèrent l’apparition de nouveaux problèmes et de nouvelles configurations socio- politiques interpellant directement la notion de démocratie mise à mal par la colonisation des sociétés par le marché et les grands pôles économiques et technologiques comme la NASA, Cogéma, Total qui constituent des Etats dans l’Etat et qui neutralisent toute possibilité de gestion démocratique. Sans oublier, bien entendu, ces « autoroutes de l’information » qui, paradoxalement, transforment tout simplement le citoyen en sujet et accentuent la surveillance et le contrôle (Fichage et flicage institutionnalisés, l’empire des GAFA, affaires Assange et Snowden).

L’homme politique recule devant la domination du marchand qui « vendait » depuis des années son discours idéologique, au nom d’une mythique fin des idéologies et de l’histoire, prétexte à la mise sous le boisseau de toute parole différente. La parole unique devient le substitut de voix plurielles enterrées par ce marché rimant avec mondialisation. Le discours monologique peuple la cité, donnant à lire la voix du marché comme l’unique dépositaire de la vérité absolue. Même au niveau de l’expression, les libertés sont strictement balisées, toute parole subversive est marginalisée.  Toute polyphonie est exclue des travées de la politique. Dans un de ses ouvrages, le sociologue Francis Balle constatait ceci[8] : « Les mandarins ont été dépossédés. Les médias ont largement précipité ce processus de dépossession ; le rapport de forces s’est inversé entre mandarins et marchands au bénéfice des seconds qui semblent à présent régner sans partage. Désormais assujettis, les mandarins ont dû s’incliner ». 

 Ces propos indiquent tout simplement que le temps démocratique est en train de s’étioler pour être remplacé par l’espace marchand marqué par de profondes inégalités et une culture unique qui réveille subrepticement les particularismes culturels et identitaires fonctionnant comme des aires factices de protection.

RECUL DES DROITS SOCIAUX

 Cet état de fait favorise l’exclusion, la disparition de nombreux droits sociaux (logement, emploi, santé…), la négation de valeurs symboliques sur lesquelles reposaient l’élan démocratique et le dépérissement progressif de l’Etat-Nation. Dans ce contexte peu reluisant, il n’y a plus de place pour la citoyenneté. Henri Lefebvre a raison de dire que « le citoyen a fait place à l’usager ». C’est en termes de clients éventuels que les « citoyens » sont catégorisés. Ainsi, les relations intérieures comme les rapports internationaux sont régies par une logique commerciale et économique. Quand les intérêts économiques sont en jeu, la démocratie est mise en veilleuse comme par exemple lors de l’ALENA (accord de libre-échange nord-américain) où les Américains n’avaient nullement évoqué le Mexique qui accusait, à l’époque, un sérieux déficit démocratique.

Quand il s’agit d’affaires en jeu, il est pardonnable de faire abstraction de la question démocratique et des droits de l’homme[9] qui n’apparaît que pour servir de paravent à des entreprises de discrédit de pays peu ouverts aux désidératas des grandes entreprises multinationales qui gouvernent le monde. L’ancien président russe, Boris Eltsine agressait, de manière caractérisée, le parlement un certain mois d’octobre 1993, le « monde libre » s’était tout simplement tu parce qu’il y avait des affaires commerciales à contracter avec l’homme fort de Moscou. Le commerce régit les relations internationales et dissimule, quand il le faut, les dérapages sur le plan des droits de l’homme et de la démocratie.

La démocratie est sacrifiée sur l’autel du sacro-saint marché qui menace l’Etat démocratique et lui retire certaines de ses prérogatives tout en restreignant son champ de souveraineté et en l’assujettissant à la logique des puissances financières. On passe de l’économie de marché à la société de marché. Lucien Goldmann a très bien expliqué ce phénomène en interrogeant l’univers d’Alain Robbe-Grillet tout en empruntant le concept de réification. Il considère que le roman est ainsi l’expression du dépouillement du personnage de son statut d’homme libre pour se muer en objet et en chose, allant dans le sens du « fétichisme de la marchandise » (Karl Marx) :  « La constitution de ce monde des objets – dans lequel l’humain a perdu toute réalité essentielle aussi bien en tant qu’individu qu’en tant que communauté –, en univers autonome ayant sa propre structuration qui seule permet encore quelquefois, et difficilement, à l’humain de s’exprimer ».[10]

L’électeur perd ainsi sa voix et sa légitimité et se retrouve dépourvu de toute possibilité de parole libre. Ce n’est pas sans raison que le grand journal économique, Wall Street Journal qu’on ne peut soupçonner de mollesse libérale, dresse ce sévère constat : « Bien que non élus, anonymes et souvent non américains, les gros investisseurs détiennent désormais un pouvoir sans précédent-peut-être même un droit de véto- sur la politique économique des Etats Unis ». 

Cette affirmation du Wall Street Journal est révélatrice des nouveaux enjeux qui marquent les sociétés humaines ces dernières années, avec l’émergence de nouvelles technologies et de nouveaux médias, souvent au service des grands groupes économiques. Le piège se referme ainsi sur le mythe démocratique trop marqué par des rides anticipées et les nombreuses ambiguïtés caractérisant son territoire dual. Les rêves originels subissent de profondes blessures que le « temps disciplinaire », pour reprendre la belle formule de Michel Foucault n’arrive pas encore à panser.

Les médias considérés comme le vecteur essentiel des libertés élémentaires se mobilisent comme de vrais soldats dans un combat qui semble perdu d’avance par l’illusion démocratique. Toute illusion est porteuse de vide. C’est vrai que l’argent finit par acheter les grands groupes de presse, malgré la résistance de certains Etats pendant une relative longue durée, qui avaient, à l’époque, la possibilité de mettre en œuvre des lois empêchant tout regroupement d’organes de presse. Mais c’est désormais peine perdue.

Les médias, dans ce contexte, qui entrent en guerre contre des Etats-Nation, très fragilisés laissent désormais le soin au marché de diriger les affaires. Les médias accompagnent le nouveau rêve impérial. Tout devrait correspondre au discours dominant. L’empire ne ment pas. Au cas où il y aurait des critiques ou l’usage d’un langage jugé non convenable, ne correspondant pas à l’idéologie dominante, on convoque désormais des termes qui mettraient en pièces toute parole paraissant trop libre, « complotisme »[11], « conspiration » tout en effaçant le vocabulaire considéré comme peu avantageux au capitalisme, mettant en œuvre un nouveau langage stéréotypé consacrant le discours capitaliste traditionnel, une nouvelle langue quelque peu barbare (« optimisation fiscale », « gouvernance », « flexibilité », « populisme, « réforme », « ajustement structurel », « misère », « couches défavorisées », liberté, marché, plan social, entreprenariat, post-vérité, fake-news, efficacité, « vérité des prix »…), cherchant à faire accepter aux victimes du capitalisme leur exploitation devenant ainsi, par la grâce du langage, « naturelle ».

L’ILLUSOIRE « ORDRE NATUREL DES CHOSES »  

Ce discours favorise le statuquo, l’« ordre naturel des choses », l’illusion, la négation de toute remise en question ou contestation et la mise en œuvre d’un certain consensus discursif et social. Mais paradoxalement, il contribue à la fois à l’acceptation du creusement des inégalités et à une latence qui donne à lire les réalités concrètes traversées par une régression sociale et une certaine réification. Ce qui ne manque pas de faire réagir la multitude prenant conscience de la profonde césure marquant la relation entre les élites au pouvoir et la société.

A la violence capitaliste longtemps dissimulée par la douceur d’un langage illusoire, risquerait de s’opposer une contre-violence dictée par la rupture du contrat social. Au langage saupoudré du capitalisme risquerait de se substituer chez les couches dites « défavorisées » le langage du terrain social que ne comprendraient ni les politiques, ni les médias, trop prisonniers d’attitudes d’en haut, considérant que les choses étaient statiques, ignorant les jeux constants de la dynamique sociale. Ce qui provoque l’apparition de nombreux quiproquos et d’extraordinaires méprises, engendrées par la prise de parole inattendue des « silencieux naturels » qui seraient, selon les élites, congénitalement violents et irresponsables.

Tout devrait obéir à ce discours néolibéral qui impose le système LMD à l’université, produit du processus néolibéral de Bologne, livrant les universités aux logiques marchandes et tente de mettre à mal la véritable vocation de l’université se caractérisant par les espaces de la recherche en la rendant otage de l’entreprise, usant d’un barbarisme, entreprenariat, qui la réduirait à une simple enceinte de formation pour les entreprises, la formatant et lui enlevant sa dimension critique. Jacques Derrida a très bien analysé ce phénomène, notamment en insistant sur l’importance des techniques d’information et de communication permettant de « trouver le meilleur accès à un nouvel espace public transformé par les nouvelles techniques de communications, d’information, d’archivation et de production de savoir ».[12]

Dans le même sens, le chercheur Plinio Prado, insiste dans son livre, Le Principe d’Université ( Editions Lignes, 2009) sur la nécessité de « défendre le droit inconditionnel à la liberté de chercher et d’apprendre » : « L’autonomie de la pensée critique, la responsabilité devant celle-ci, et l’exigence éthique dont elle est indissociable (la recherche d’une vie qui vaille) requièrent que soit absolument préservée dans l’université une zone d’activité, d’expérimentation, d’investigation et d’enseignement non finalisés : gratuits, désintéressés, non-utilitaires, infonctionnels, non-rentables. C’est l’essence de ce qu’on appelle Université. »[13]

Après une minutieuse préparation idéologique d’une entreprise de marginalisation de l’espace étatique, le marché impose sa loi et devient le lieu privilégié où se prennent les grandes décisions. Il y a eu donc un déplacement masqué de légitimité et une sorte de coup d’Etat contre l’Etat légal et légitime affaibli et dénigré incapable de prendre en charge ses fonctions traditionnelles. Cette posture fabrique du consentement, grâce à la mobilisation d’intellectuels, fonctionnaires de l’idéologie néolibérale, dont la fonction est de permettre un conditionnement consenti des populations. La société connait une profonde « crise organique » (Gramsci) qui voit l’Etat et l’économie subir de réelles métamorphoses.

LES PEUPLES SONT-ILS SOUVERAINS ?

Se pose aujourd’hui une question fondamentale : la souveraineté est-elle encore l’apanage des représentants élus du peuple et du gouvernement qui, en principe, met en pratique sa politique ? L’interrogation est quelque peu grave. Les réponses semblent rapides. Les « citoyens » doutent sérieusement de l’indépendance de leurs « élus » qui voient, impuissants, leur pouvoir squatté par les grands patrons ne cessant de grignoter du terrain. Bardés de diplômes, sortis souvent des grandes écoles, les nouveaux responsables qui pensent la politique comme un ensemble de techniques et la nation comme une entreprise s’adressent à un Sujet collectif, indifférencié, informe, condamné à accepter leur propos qu’il serait disgracieux de ne pas le prendre pour une parole sacrée.

Cette sacralisation du pouvoir et de l’entreprise contribue à la mise en œuvre d’un discours qui péjore la société et les espaces institutionnels et médiatiques, simples vecteurs du discours dominant. L’ambition est d’effacer les frontières séparant les différentes catégories sociales pour donner à lire une seule entité consensuelle, éludant les conflits éventuels. Cette manière de penser caractérise l’espace politique de gauche comme de droite, sous la pression des puissances financières qui déterminent les jeux politiques et économiques. Cette situation pousse les populations à prendre une certaine distance avec l’establishment traditionnel (partis et médias) qui défendrait les mêmes intérêts pour épouser les contours d’une autonomie relative qui serait qualifiée de « radicale » dans la pratique langagière dominante. Le travail de sape contre les syndicats a paradoxalement permis de révéler de profondes césures dans la société et d’engendre la naissance d’ilots de résistance autonomes.[14]   

Les dernières élections dans certains pays européens indiquent un important taux d’abstention, ce qui montre le désenchantement et la déception des électeurs, prenant désespérément conscience de cette dangereuse montée de l’argent qui se substitue à la voix des urnes contribuant grandement à l’affaissement des partis politiques et à la culpabilisation perpétuelle des hommes politiques accusés de toutes les tares. Les « affaires » et les scandales marquant le paysage politique ces dernières années ne sont pas pour calmer les esprits et regagner la confiance des « citoyens » trop déçus des escapades de leurs « élus ». Le discrédit caractérisant le personnel politique s’accompagne également d’un rejet de la presse souvent accusée de rapporter des informations peu crédibles, selon des sondages effectués dans de nombreux pays européens.

Cette réaction de défense passive des populations qui ne veulent plus participer à des kermesses électorales dont on connaît à l’avance le vainqueur comme aux Etats Unis où l’argent joue un rôle fondamental dans la recherche des voix est symptomatique du malaise et de la crise qui secouent la démocratie risquerait de se muer en des espaces de contestation. Le jeu des lobbies financiers investit les campagnes électorales et restreint le champ démocratique aujourd’hui favorable à l’extrême droite et aux forces xénophobes.

Ces données poussent les gens du peuple à perdre confiance et à s’abstenir d’apporter une voix qui leur semble inutile. Ce type de manifestations de refus est l’expression d’un désenchantement et d’une désillusion engendrés par la corruption des mœurs politiques et la dictature du marché qui ôte toute souveraineté au « citoyen ». Alexis de Tocqueville ne disait-il pas que la misère morale et politique rendait le gouvernant illégitime : « sans les ressources économiques et matérielles nécessaires pour le plein exercice de leurs droits, les citoyens sont incapables de participer pleinement aux affaires publiques », l’état de paupérisme approfondissant davantage le fossé entre les élites et les citoyens  « accentuant ainsi la tendance au despotisme »[15] neutralise les espaces démocratiques devenant de simples faire-valoir dont le but est de légitimer la domination diffuse, l’objectif étant de faire accepter l’hégémonie des puissances de l’argent et la paupérisation des « citoyens ». Ainsi, se pose fortement la question de la légitimité qui devrait voir sa définition revisitée et réadaptée aux nouvelles réalités sociologiques et politiques.

Si l’exclusion et le non droit, surtout au niveau des relations internationales, constituent les éléments-clés de cette nouvelle démarche puisant sa source dans la puissance du marché et dans les rapports intérieurs régissant les individus dans les Etats dits démocratiques, ils sont également les lieux nodaux caractérisant les relations internationales. Avec l’effondrement de l’ex-Union Soviétique, le monde est devenu unipolaire, mais des changements sont en train de se manifester, notamment avec l’émergence de puissances comme la Chine et la Russie et le désir de l’Europe de s’autonomiser relativement par rapport aux Etats Unis. Ce qui favorise la domination du marché. Il n’est plus possible de parler de développement sans évoquer l’économisme et l’hypertrophie de l’Etat.

Le marché domine et détermine les relations internationales et les rapports de pouvoir à l’intérieur des Etats, otages de forces extra-électorales, engendrant ainsi une grave crise démocratique rompant le contrat social. Cette situation provoque la mise en sourdine des instances intermédiaires alignées, par la grâce de la domination de l’argent sur la presse, provoquant de graves césures sociales et l’instauration d’une nouvelle tyrannie. Dans ce contexte, les sujets qui ne peuvent pas exercer leur liberté politique voient leur pouvoir d’achat diminuer continuellement alors que les maîtres de la nouvelle aristocratie récoltent de nouveaux profits. Les télévisions et les structures dominantes appellent à la rescousse « experts » et « chroniqueurs », rémunérés par des entités médiatico-financières, devenant les porte-voix attitrés du marché, excluant toute entreprise polyphonique.    

Ces dernières années, l’ONU perd son caractère démocratique pour s’imposer comme une organisation « légitimatrice » des intérêts des grands trusts aux mains des Américains, à tel point que le G8 est beaucoup plus important que l’ONU. Cette réalité repose encore une fois la question de la domination mettant en avant la mise en sourdine des pratiques démocratique et donne à voir le retour du système colonial. Les pays sous-développés, ceux de l’Est de l’Europe et de l’Amérique Latine sont obligés de suivre les instructions du FMI et de l’OMC s’ils ne veulent pas sombrer dans de successives crises souvent provoquées.

EXCLUSION ET NON DROIT

L’exclusion et le non droit caractérisent également les relations internationales trop soumises au diktat des grandes puissances, elles-mêmes otages des oligarchies économiques et financières (Multilatérales, lobbies économiques et relations avec des « patrons » des pays du Sud qui suivent les recommandations des puissances occidentales). Les manifestations à Seattle et ailleurs d’organisations et d’intellectuels contre la mondialisation actuelle constituent une réaction de défense contre un processus qui va encore creuser davantage le fossé des inégalités et consolider le non droit. On se met un peu partout en Europe à parler de « démocratie participative » qui se substituerait à la démocratie « par délégation » devenue impuissante et peu opératoire. Cette manière de faire viserait à redonner au « peuple » la possibilité d’édicter les lois, chose qu’il a perdue sous les pressions continues du capital.

       Les pays sous-développés sont-ils concernés par cette situation malaisée caractérisant l’espace démocratique ? Les espaces sous-développés, y compris tous les pays arabes, sont encore en retard par rapport à ce type d’interrogations dans la mesure où ces sociétés vivent encore sous l’emprise de pouvoirs oligarchiques dominés par l’armée et toujours soumis aux liens tribaux et familiaux et souvent soutenus par des puissances occidentales. Toute possibilité de construire de manière relativement autonome un système démocratique n’est nullement possible si l’entreprise ne s’inscrit pas dans la perspective du regard « occidental » qui veut « punir et surveiller » toute tentative plus ou moins libre de tout Etat tiers.  La démocratie, telle qu’appropriée et réadaptée par l’Europe, correspondait essentiellement à la réalité des forces dominantes, lui dépouillant certains attributs favorisant la participation.

Des expériences ont été menées ici et là, en Afrique et en Asie et en Amérique Latine, mais restent encore trop marquées par des dysfonctionnements extraordinaires qui empêchent toute véritable action démocratique. En Amérique Latine[16], malgré la tendance des Etats Unis à vouloir mettre à mal toute tentative démocratique qui semble autonome, les choses fonctionnent relativement bien. Déjà, la cellule familiale est dominée par des liens d’autorité interdisant toute parole différente. Ce qui ne peut qu’influer sur toute tentative de gestion démocratique.

EnAfrique, la nouvelle situation a permis l’émergence de très nombreux partis qui ont tous fonctionné comme des « partis uniques » ou des « structures tribales », mais cela n’exclut nullement la présence d’empreintes d’une mentalité démocratique. Le problème réside surtout dans le fonctionnement de dirigeants qui cherchent à tout prix à décrédibiliser toute entreprise démocratique considérant que leurs populations seraient peu mûres. Ce prétexte est un simple subterfuge leur permettant de se maintenir encore davantage au pouvoir, alors que les colonisés vivent, au même titre que les Européens au temps présent.

Les solidarités claniques ne sont pas du tout absentes de tous les espaces de gestion, de la présidence au service d’état civil, aussi bien dans les pays d’Afrique qu’en Europe ou aux Etats Unis. Les patrons du CAC 40, par exemple, fonctionnent comme un clan, avec leurs habitudes, leurs codes correspondant à leurs intérêts. Un clan se reproduit, organisé comme une monarchie.

DE QUELLE DEMOCRATIE PARLE-T-ON ?

Les contingences historiques, sociologiques et culturelles nous incitent à nous interroger sur les « lois » régissant la démocratie qui, selon les uns, serait universelle ou correspondant à des spécificités nationales, selon d’autres sociologues et hommes politiques. Des règles communes applicables dans toutes les sociétés comme le droit à l’égalité et à la liberté cultivent le goût du bien-être. Alexis de Tocqueville l’explique très bien : « Nous verrons que, parmi toutes les passions que l’égalité fait naître ou favorise, il en est une qu’elle rend particulièrement vive et qu’elle dépose en même temps dans le cœur de tous les hommes : c’est l’amour du bienêtre. Le goût du bien-être forme comme le trait saillant et indélébile des âges démocratiques ».

Le problème n’est pas encore réglé d’autant qu’à notre connaissance, aucun travail sérieux n’a été fait sur cette question. Faut-il adapter les règles démocratiques aux réalités nationales ou les plaquer telles quelles dans nos sociétés peu préparées à ce type d’opérations et ne possédant pas les mêmes conditions historiques et culturelles ?

 

 

[1] Claude Julien, Le Monde diplomatique, juillet 1987 : « (…) Bernard-Henri Lévy et [ses] semblables se tiennent sagement à l’écart des analyses économiques et monétaires, dont l’aridité les décourage en même temps que, ils le savent bien, elle nuirait à leur suprême ambition en limitant leur impact médiatique. Ils ont choisi de frapper l’opinion, et de frapper fort. Pour cela, ils doivent se contenter de rudimentaires affirmations. (…) En dépit de ce qui peut les séparer, toutes les démagogies se rejoignent dans le choix des moyens. ». Gilles Deleuze parle ainsi de ces « nouveaux philosophes » : « les concepts qui commençaient à fonctionner d'une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l'État, etc. C'est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c'est l'acte pur du penseur qui la pense impossible. Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l'histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu'un avec celle d'auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c'est nous les témoins...). Mais il n'y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d'amertume et de vanité morbide. »

 

[2] Dans les pays d’Afrique du Nord, les hommes d’affaires dominent les espaces exécutif et législatif contrôlant depuis déjà longtemps les leviers du pouvoir, ils y sont, orientant les choix politiques et économiques. Les choses ne sont pas si simples : Keynes avait bien saisi les choses en parlant de la nécessité de l’Etat-providence. Parce que ce type de situations gangrenées par l’argent et les hommes d’affaires pourraient engendrer de graves dérives.

[3] Ce qui s’était passé en Grèce est grave et interpelle la pratique démocratique. Le fait que les puissances de l’argent-cette trilatérale new-look-constituée de la communauté européenne, de la banque centrale européenne et du FMI- s’acharnât contre un pays qui osa élire un mouvement apparemment autonome, en porte-à-faux avec la hiérarchie dominante, Syriza ayant pour objectif de mettre en pratique des réformes de la société grecque ne correspondant pas aux canons du FMI et du capital financier international posent la question fondamentale du coup d’Etat fomenté depuis longtemps contre la démocratie. La démocratie ne serait bonne que si elle exclut les électeurs, le « peuple » qui ne serait pas mûr. Les souvenirs des renversements de Mossadegh, Soekarno ou Allende sont encore vivaces. Les scrutins référendaires engageant les peuples sont souvent évacués du langage dominant. Ainsi, ni le référendum sur Maastricht en France, ni celui de la Grèce n’ont été validés par les véritables décideurs. Lors de la crise grecque qui a sérieusement posé la question de la démocratie et de la validité du système électoral, les grands économistes, K. Galbraith, J.Stiglitz et P.Krugman avaient estimé que les membres de la troïka auraient une responsabilité « criminelle » dans le chaos actuel que connaitrait la Grèce. L’ancienne présidente de l’Argentine, Cristina Kirchner dont le pays avait connu une situation de faillite, après avoir suivi sept cures d’austérité (plan d’ajustement structurel) infructueuses et dommageables du FMI a félicité le peuple grec pour avoir dit non aux créanciers. Mais le référendum ne fut pas pris en considération par la troïka.

 

[4] Yanis Varoufakis, in Le Vent se lève, 7 août 2018

[5] Dans les sociétés d’aujourd’hui, avec la poussée des puissances de la finance dominant les économies mondiales, le système démocratique tombe en désuétude, vivant une crise sans précédent, les « peuples » fonctionnant comme un Sujet collectif, perçu comme passif, sans aucun pouvoir sérieux. La professionnalisation de la politique perçue comme une machinerie technique dont la clientèle se recrute dans les grandes écoles condamne les espaces étatiques à vivre en vas-clos par rapport au grand nombre, engendrant un profond fossé entre les différents pouvoirs et les autres espaces intermédiaires et subalternes.   

[6] C’est à partir justement de cette période des années 1980 que les structures économiques dans de nombreux pays africains, commençaient à être démantelées. C’est aussi, la période qui a vu le début d’une lente désintégration de l’appareil étatique marqué par l’instauration d’une économie sans grand projet, des premiers licenciements massifs et de la condamnation de l’espace culturel. Ainsi, il n’y a plus de salles de cinéma, de livres. C’était le moment où les grosses fortunes amassées à l’ombre de faux projets, anciens « socialistes », se mettaient à se tailler des lois sur mesure en tentant de mettre entre parenthèses les acquis sociaux. Ainsi, on mettait à mort l’Etat aujourd’hui, sérieusement handicapé. Le vocabulaire néo-libéral, souvent mal assimilé, commençait à se frayer un chemin dans les arcanes des pouvoirs corrompus et incompétents qui dénonçaient à longueur de discours « l’Etat-vache à traire ». Cette réalité a préparé le terrain à des pratiques mafieuses et à une violence extrême qui risquerait, à terme, de menacer les Etats comme structures de régulation et d’arbitrage. Dans ce contexte de déni des populations fonctionnant comme un Sujet collectif, les forces de l’argent alliées aux instances politique et militaire occupent les leviers décisifs de commande, remettant en cause les conquêtes sociales et évacuant toute possible participation du grand nombre à la prise de décision. L’apparition du discours sur le marché a accompagné toute une campagne de dévalorisation et de déstabilisation de l’Etat qualifié de tous les attributs négatifs à l’époque et même ces derniers temps par les chantres de l’économie néolibérale. La poussée néo-libérale qui a déstructuré la société en créant des situations manifestes de non-droit allait être extrêmement néfaste dans le fonctionnement étatique marqué par un discours mettant en avant la rentabilité et évacuant les investissements symboliques (école, université, culture), provoquant de sérieux déséquilibres sociaux (perte du pouvoir d’achat, abandon scolaire, migrations clandestines, guerres ethniques). L’appareil étatique était donc visé par les grandes entreprises qui voulaient le neutraliser en le dépouillant de sa fonction de régulation et de contrôle social.

 

[7] Les élections ne semblent pas intéresser le grand nombre, compte tenu du fait que les populations considèrent qu’ils sont impuissants et qu’ils ne peuvent changer les choses d’autant plus que la décision serait aux mains de structures extérieures à l’univers électif. Le référendum sur la ratification d’une constitution européenne (traité de Rome) qui eut lieu le 29 mai 2005 fut recueilli par un taux de 54, 68 de Non, mais il fut adopté, par la suite, par voie parlementaire, ne reconnaissant pas implicitement ainsi la souveraineté populaire. Le « peuple » devrait, selon l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing bien voter, sinon sa voix serait annulée : « C'est une bonne idée d'avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui. » (Le Monde, le 6 mai 2005) ; « Le rejet de la constitution était une erreur, qui doit être corrigée. » (Discours devant la London School of Economics, le 26 juin 2006). Le référendum grec du 5 juillet 2015 organisé par le gouvernement d'Aléxis Tsípras à la suite de l'échec des négociations avec la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne et FMI) dans le cadre de la crise de la dette publique grecque a pourtant recueilli 61,31% de voix de non à la proposition de décisions sévères de la troïka, mais il ne fut jamais reconnu.

[8] Francis Balle, Le mandarin et le marchand. Le juste pouvoir des médias, Le Monde Diplomatique, Mars 1996

[9] Quand des opérations répressives sont signalées dans des pays « occidentaux », elles sont considérées comme normales, mais si des faits similaires ont lieu dans des Etats du Sud, les condamnations pleuvent. On considèrerait que ces exactions commises sont le produit naturel de « sauvages » et de « barbares » qui n’auraient rien à voir avec la civilisation, partant de l’idée de l’hypertrophie du moi occidental.  

[10] Lucien Goldmann, Pour une sociologie du roman (1964), Gallimard, 1970, p. 297

[11] Ce mot est souvent employé pour mettre un terme à toute pensée critique et à un discours ne s’inscrivant pas dans la perspective du « politiquement correct ». Ainsi, ce qui est considéré comme relevant du complot en « Occident », ne l’est plus dès qu’il s’agit des pays dits d’ « Orient ». Le langage s’adapte ainsi à la géographie. Les populations des pays anciennement colonisés seraient, si on suit cette logique, congénitalement irresponsables et sauvages.

[12] Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001

[13] Plinio Prado, Le Principe d’Université, Editions Lignes, 2009

[14] La fin de l’histoire ou des idéologies, souvent mise en avant par certains intellectuels, n’est qu’une tentative idéologique qui ne peut-être qu’infructueuse, de mettre en œuvre un discours idéologique monophonique, unilatéral, ignorant la complexité et la multipolarité des sociétés, charriant une dynamique interne et un constant renouvellement. Les adeptes de cette « fin » de l’Histoire cherchent à en finir avec la pratique démocratique, légitimant les inégalités et les discriminations, ayant comme fin une pensée et un système uniques.

[15] Alexis de Tocqueville (1835, 1840), De la démocratie en Amérique, Paris, Éditions Gallimard, 1961, repris du texte de Jimena Hurtado, L'inégalité au temps de l'égalité : démocratie, industrialisation et paupérisme chez Alexis de Tocqueville, Cahiers d’économie politique, N°59, 2010/2

[16] La démocratie est une idée et une machine, elle n’appartient à nulle puissance ou autorité. Elle n’est pas d’origine « occidentale », mais tout simplement grecque. Même à Athènes, elle n’était nullement parfaite parce que lieu marqué de hiérarchies. La Grèce n’est pas Européenne. L’idée de démocratie a été, par la suite, tardivement adoptée en Europe, expurgée de nombreux éléments caractérisant son évolution. C’est à l’ombre de la « démocratie » que des populations ont été colonisées, d’autres massacrées, comme en Amérique, en Amérique Latine, en Afrique et ailleurs. La démocratie est l’espace, par excellence, de la mise en œuvre d’une équité sociale et politique. Elle a horreur de ces maquignons de la politique et de la finance qui, usant paradoxalement d’un discours fascisant, voudraient imposer tel ou tel modèle « démocratique » ou rejetant telles ou telles élections ne correspondant pas à leurs désirs. Le « peuple » devrait suivre l’avis du monde de la finance ou il serait indigne de jeu démocratique. On décrète l’élection présidentielle au Venezuela « illégitime » parce que tout simplement il fallait, selon eux, un autre président. Lula du Brésil serait indigne d’être président parce que tout simplement il permit à son « peuple » de conquérir d’autres territoires sociaux et de sortir un peu plus de la pauvreté. Poutine, même populaire, il est féru de libéralisme économique, serait ainsi peu digne d’être choisi par les électeurs. Si on suit cette logique, de nombreuses élections en « Occident » seraient à refaire. L’Amérique Latine a fait, en matière de jeux démocratiques, une extraordinaire avancée, après avoir connu des décennies de dictature. Aujourd’hui, la plupart des pays organisent des élections beaucoup plus justes et transparentes que celles que connaissent même les pays européens. Ce sont le plus souvent, les forces de gauche qui arrivent à s’imposer après avoir vécu les affres de la répression. Ceux qui triomphent depuis ces deux dernières décennies, proches de leurs peuples, ne semblent pas gagner les faveurs d’une grande partie de la presse et de nombreux politiques occidentaux. Seul Jimmy Carter, un homme juste, avait considéré que les élections au Venezuela du temps de Chavez (qui a remporté une quinzaine d’élections) étaient transparentes et exemplaires.

 

 

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