AU MALI ET EN CÔTE D'IVOIRE, L'HISTOIRE D'INDÉPENDANCES AFRICAINES CONFISQUÉES

Les événements du Mali, le coup d'Etat contre Ibrahim Boubacar Keïta ne serait-il pas aussi une tentative de neutraliser le mouvement de contestation qui regrouperait différentes tendances et professions? Ce qui se passe au Mali et en Côte d'Ivoire s'expliquerait par le mal-gouvernement caractérisant ces anciennes colonies et les conditions d'octroi de leurs indépendances. Une lecture

Ce qui se passe ces dernières années dans les pays anciennement colonisés était tout à fait prévisible. Les conditions de la colonisation et des indépendances ne pouvaient ne pas déboucher des décennies plus tard sur de véritables mouvements de changement permettant la prise en charge par les populations de leurs territoires souvent confisqués par des dirigeants ayant tout simplement pris la place de l’occupant étranger. Mais les dirigeants, sûrs du soutien de l’ancien occupant, refusent de jouer la carte démocratique. Tout commence pacifiquement jusqu’au moment, suite aux manœuvres des pouvoirs en place qui ne saisissent pas la réalité, où les populations n’en pouvant plus, décident d’user de l’arme de l’illégalité.

Il n’est nullement possible de saisir la situation actuelle des anciens pays colonisés et le cas du Mali, de la Côte d’Ivoire et d’autres territoires si on n’interroge pas les conditions de leurs « indépendances », ni ce désir des populations de passer du statut de sujet passif à citoyen. Le coup d'Etat militaire contre  Ibrahim Boubacar Keïta serait, peut-être, une réaction de militaires pour neutraliser le mouvement populaire qui chercher à changer les choses pacifiquement d'autant qu'il regroupe différentes catégories sociales, politiques, professionnelles, ethniques et religieuses. 

 Le passage de la période coloniale à l’ère post-coloniale s’est fait sans une réelle interrogation des territoires et des structures étatiques et institutionnels de la colonisation, reproduisant ses discours et ses pratiques. Une lecture attentive des textes et des déclarations politiques des dirigeants africains donnerait à constater de nombreuses similitudes entre les discours et les pratiques de la période coloniale et ceux d’après les indépendances. Le discours colonial est marqué par la profusion de champs lexicaux de la répression et de la violence, souvent teinté de paternalisme et de mépris à l’égard d’une foule réduite à l’état primaire.

Plus de cinquante ans après les indépendances, se dessine un processus de redécolonisation qui semble atteindre tous les pays africains. Ce processus est possible, surtout aujourd’hui, où le taux des populations scolarisées est relativement élevé, permettant aux uns et aux autres d’acquérir un savoir les aidant à lire les réalités politiques et culturelles et à revendiquer une place réelle dans leur société. La scolarisation et l’instruction, à côté de la libre information sur la Toile Internet sont des facteurs essentiels dans l’émergence de ce mouvement que ne semblent pas comprendre les dirigeants d’Afrique de l’Ouest, pris de vitesse par l’ampleur du mouvement et la qualité des revendications. Ainsi, plusieurs paramètres expliquent cette situation, justifient ce changement de ton des manifestants devant l’aphonie des dirigeants. Tout commence par un groupe restreint de personnes, vite considérées comme minoritaires, par les espaces médiatiques des gouvernants, puis subitement, le groupe se transforme en une incontrôlable multitude. L’émergence des réseaux sociaux provoque la mise en œuvre de plusieurs centres d’information et de communication et décrédibilise la parole officielle désormais périphérique. Le jeu de la latence permet le réveil d’attitudes, de réminiscences et d’agressions enfouies qui se libèrent vite, au contact de la foule ou d’une ultime injustice.

UNE PLONGÉE DANS LES INDÉPENDANCES AFRICAINES

L’Afrique ne semble pas avoir pris le départ. Elle végète dans ses contradictions, ses conflits internes et ses guerres sans fin, à l’instar de ce qui se déroule aujourd’hui au Mali et en Côte d’Ivoire. Que de tragédies connait depuis les « indépendances » ce continent tant convoité, restant encore la chasse gardée des puissances coloniales, provoquant des guerres civiles sans fin dans un continent marqué par des indépendances trop formelles acquises en 1960.

Souvent, les manifestations des populations, mécontentes de leur sort, sont violemment réprimées avec le soutien des puissances coloniales qui craignent pour leurs intérêts, préférant des régimes autoriraristes sans lien social à d’imprévisibles situations démocratiques. L’épisode électoral ivoirien  et la candidature de Ouattara met en lumière la fragilité des expériences « démocratiques » en Afrique, révèlant les pesanteurs de l’autoritarisme marquant le territoire politique et le déficit d’indépendance des territoires africains.

Mais ce qui se passe en Côte d’Ivoire, un pays longtemps dirigé par Félix Houphouët Boigny qui a même eu le culot de déplacer la capitale du pays dans son village, Yamassoukro, est symptomatique de la réalité des pouvoirs militaires et civils d’après les « indépendances », des jeux politiques malsains et de la grande implication de la Françafrique dans la gestion des affaires de leurs colonies. Le passage de la colonisation aux « indépendances » en 1960 après le fameux référendum de 1958 a succédé à l’élimination des partis patriotiques dont les dirigeants avaient été forcés à l’exil.

Frantz Fanon qui a eu le temps d’observer le processus de décolonisation de 1960 en Afrique ne se faisait nullement d’illusions sur l’Afrique des indépendances de pays traversés par une certaine malédiction et une corruption généralisée encouragée par les anciens collaborateurs de la colonisation métamorphosés en dirigeants de l’Afrique « indépendante ». Il écrivait déjà dans « Les damnés de la terre » ces propos prophétiques : « Disons-le, nous croyons que l’effort colossal auquel sont conviés les peuples sous-développés ne donnera pas les résultats escomptés ». Paroles, certes, prémonitoires, mais résultats d’une fine analyse de la situation des mouvements de décolonisation en Afrique, en passant par une violente critique de la négritude et de l’Europe.

Mais quels que soient les événements, les derniers changements opérés en Afrique sous la pression des transformations internationales, des organisations financières internationales (FMI et Banque Mondiale) et de certains pays occidentaux, enclins aujourd’hui à exiger un certain « vernis » démocratique, les choses sérieuses, trop têtues, ne semblent pas évoluer dans le bon sens.

Jusqu’à présent, les anciennes puissances coloniales font et défont les politiques africaines. Combien de coups d’Etat avaient été fomentés à partir de Paris, de Bruxelles et de Londres ? Aujourd’hui, les révélations se font trop insistantes. On sait, par exemple, que c’est le gouvernement belge qui a été à l’origine de l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien premier ministre du Congo, remplacé par Mobutu qui, était devenu non fréquentable pour les chancelleries occidentales, décidant enfin de mettre un terme à son règne. Les tensions interethniques sont souvent encouragées dans des périodes de crise et de conflits par les capitales européennes qui défendent tout simplement leurs intérêts au détriment d’une Afrique qui n’est jamais partie, contrairement à ce titre d’un ouvrage de René Dumont, « l’Afrique Noire est mal partie », écrit vers le début des années soixante.

Une légère virée dans l’Histoire récente de cette région de l’Afrique renseignerait sur les échecs des derniers changements « démocratiques » dictés par un mythique désir d’imiter le modèle occidental. Les populations étaient absentes. Ce mimétisme aberrant traverse les élites africaines qui, souvent, ont subi les pires brimades de dictateurs installés à la tête de ces pays après les fausses indépendances octroyées après la mascarade du référendum de 1958 mise en scène par Charles De Gaulle qui voulait lier éternellement l’Afrique à la France. Seule la Guinée de Sékou Touré avait refusé ce statut d’assisté permanent.

Les territoires d’outre-mer (T.O.M), issus de la Constitution de 1946 étaient pourvus d’assemblées territoriales marquées par l’existence d’un double collège où, paradoxalement, les Africains étaient minoritaires. C’est d’ailleurs dans ce vivier qu’allaient être être recrutés les nouveaux dirigeants africains qui vont sévir dans leurs pays en emprisonnant et en liquidant les opposants, en instituant le système du parti unique et en verrouillant toute possibilité d’expression, avec le soutien des puissance coloniales. Ainsi, allaient se mettre en œuvre deux groupes de pays, l’un avait emprunté un jargon « socialiste » (Mali, Guinée, Bénin, Congo, Madagascar…) et l’autre un vocabulaire « libéral » (Sénégal, Cameroun, Cote d’Ivoire…).

Mais il reste qu’ici et là, aucune ouverture démocratique n’était permise. Ni Senghor, Ahidjo ou Houphouët-Boigny ne pouvaient tolérer une quelconque contestation. L’exil devenait l’espace privilégié de certaines élites qui se mettaient, à partir de l’étranger, à vilipender les dirigeants et le néo-colonialisme et à dénoncer le parti unique et la corruption. Ainsi, de nombreux écrivains comme Sembene Ousmane, Mongo Béti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma  et bien d’autres se retrouvèrent installés en France.

Dès les indépendances de 1960, les dés étaient jetés. Les anciennes puissances coloniales ne pouvaient accepter l’instauration de régimes démocratiques risquant de constituer de sérieux dangers pour leurs intérêts. Que ce soit dans les pays anglophones ou francophones, la réalité était presque la même. Au Nigéria, au Ghana ou au Kenya ou dans les autres pays francophones, les choses étaient relativement similaires. Certes, quelques dirigeants comme Nkrumah, Kenyatta, Lumumba ou Modibo Keita, développaient un projet national ou une perspective africaine, mais ils furent vite chassés du pouvoir. Les expériences démocratiques n’ont, jusqu’à présent, pas permis l’émergence d’un sentiment national qui mettrait fin aux solidarités claniques et aux très forts liens ethniques. La communauté ethnique tient le haut du pavé.

Ces dernières années, les anciennes puissances coloniales ont senti la nécessité d’imposer un certain vernis démocratique à des dictatures qui commençaient à être trop impopulaires. C’est ainsi que fut décidée la mise à la retraite de Mobutu, devenu trop gênant. La revendication démocratique se faisait trop pressante dans un continent où plus d’une vingtaine de régimes sont issus de coups d’Etats militaires. Le texte du sommet réuni à Alger, il y a quelques années, où il était question de ne plus tolérer les coups d’Etat ne semble pas opératoire dans des territoires où l’armée, souvent marquée par des lézardes ethniques, est maîtresse du terrain. Aujourd’hui, la fiction démocratique devient une véritable mode qui, parfois, emporte sur sa lancée quelques dirigeants peu présentables, mais n’empêche nullement l’émergence d’un véritable mouvement de redécolonisation.

UN VERNIS « DÉMOCRATIQUE »

Les problèmes économiques et sociaux et les conditions du FMI et de la Banque Mondiale qui ont poussé de nombreux pays africains, trop pauvres à emprunter les sentiers de la gestion « démocratique », mais souvent les expériences tentées jusqu’à présent, ont lamentablement échoué. Les exemples de Côte d’Ivoire, du Niger, du Mali et du Nigéria par exemple sont frappants. Ces pays lourdement endettés ont engagé de très importantes opérations de privatisation. C’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui a une dette extérieure de plus de 24 milliards de dollars a privatisé plus de 90% de ses entreprises publiques. Ce territoire se trouve aujourd’hui piégé par la chute des cours du café et du cacao, les deux richesses de ce pays détenues en grande partie par la famille Houphouët-Boigny. La Côte d’Ivoire qui produit 40% de la production mondiale est le premier fournisseur de cacao. France Télécom détient 51% du marché des télécommunications dans ce pays. Les autres pays d’Afrique ne sont pas aussi riches que la Côte d’Ivoire.

Le franc CFA pose sérieusement problème, mettant en avant la question de la souveraineté de 14 pays africains qui l’utilisent et défavorise ces économies assujetties à la Banque de France qui continuent à fabriquer les billets et les pièces CFA un peu moins de soixante ans après les « indépendances ». Ces dernières années, de nombreux mouvements de contestation ont lieu, remettant en question ce déni de souveraineté économique et politique. Des intellectuels africains ne cessent de soulever la question, fustigeant la France qui profiterait de cette manne pour exploiter les richesses de ces 14 pays. L’économiste sénégalais, Ndongo Samba Silla, n’y va pas par trente-six chemins, pour dénoncer cette situation : « La France a accepté d'accorder l'indépendance à ses colonies d'Afrique subsaharienne à condition qu'elles acceptent d'utiliser le franc CFA et qu’elle conserve un monopole sur leurs matières premières ». Ces derniers temps, Macron voudrait, selon les dernières déclarations, en finir avec la Françafrique et le franc CFA. Est-ce possible ?

Il y a quelques années, des pays africains ont organisé des conférences nationales discutant des possibilités de mettre en œuvre un système démocratique où participaient partis, syndicats et associations. Ce sont de véritables états généraux des pays qui ont connu cette expérience entamée par le Bénin et stimulée par la France : Congo, Gabon, Comores, Togo, Mali, Niger…Ces conférences qui sonnent le glas du parti unique, disparu à la suite de l’effondrement de l’Union Soviétique et des inextricables problèmes économiques, ont favorisé la création d’une multitude de micro-partis qui sont souvent l’expression de groupes ethniques et claniques, l’installation de régimes parlementaires traversés par les solidarités ethniques et l’engendrement simultané de la république, certes, quelque peu singulière.

Dans tout ce continent, se pose la question de la légitimité, chose improbable dans des pays où le sentiment groupal convoque l’appartenance familiale ou clanique, marquée par une mentalité rurale des plus rétrogrades. C’est pour cette raison que trop souvent, les partis sont dépourvus de programmes politiques et idéologiques cohérents et clairs. Les conflits communautaires souvent entretenus désagrègent l’appareil d’Etat. Le président fonctionne tout simplement comme un chef de clan.

LES JEUX DE LA RÉPRESSION

 Cette poussée « démocratique », malgré ses trop nombreuses limites, a permis l’émergence d’une presse relativement libre, mais souvent aux prises avec de très sérieux problèmes économiques et financiers freinant toute ambition.  Des journalistes sont toujours emprisonnés dans des pays africains. Mais, les journalistes découvrent enfin après de longues années de plomb la libre expression, à la limite, sur les réseaux sociaux. Ces pays sont extrêmement fragiles, menacés par le spectre de la guerre civile et par leurs relations incestueuses avec l’ancien occupant, obsessionnellement présent.

L’Etat est surtout saisi dans sa fonction répressive, autoritaire, dirigé par des équipes s’autoproclamant uniques sauveurs de ces ex-colonies et n’admettant aucune parole différente. Les structures culturelles et politiques seront dominées par un discours unilatéral, univoque, excluant toute entreprise polyphonique, favorisant les fonctions de surveillance, de contrôle, de censure et de sanction et évacuant tout feedback possible entre la société et les élites, dans le sens des analyses de Jean-François Médard (Etats d’Afrique : formations, mécanismes, crises, sous la direction de J.F. Médard, Paris, Karthala, 1992) qui met en avant une sorte de compatibilité entre les structures étatiques dites modernes et la culture d’accueil. Reprenant le schéma de Shmuel Eisenstadt et partant des instances et des catégories de domination de Max Weber (Max Weber, La domination, Paris, La Découverte,2013), il considère que les Etats africains se caractérisent par un certain dualisme et par l’hyperpuissance du chef qui recourt souvent aux procédés du clientélisme et de l’allégeance.

L’Etat, paradoxalement démuni de ses prérogatives essentielles et de certaines de ses règles de fonctionnement, abandonne de nombreuses fonctions à un discours oral, manichéen, mais peu clair. Ce qui provoque de multiples malentendus et permet une sorte de confusion trop pernicieuse entre Etat et pouvoir d’Etat. Cet amalgame réduit l’Etat à  une simple fonction de police répressive comme si les appareils idéologiques le constituant étaient tout simplement exclus de sa composante. Dans les pays autoritaires ou rongés par la corruption et les pratiques mafieuses, l’Etat, affaibli et fragilisé, devient paradoxalement un simulacre, apportant une sorte de caution légale aux groupes de pression et aux espaces de corruption : l’Etat donne l’illusion de poursuivre les corrompus, en multipliant procès et campagnes médiatiques.

Il serait primordial de délimiter les contours de l’Etat, tout en cherchant à redéfinir les fonctions d’un système hérité de la colonisation, qui gagnerait à être sérieusement interrogé et réadapté en fonction des réalités sociologiques et politiques nationales. Le pouvoir exécutif considéré comme le lieu unique de gouvernement, neutralisant dangereusement les autres pouvoirs, se confond tragiquement avec l’Etat privé de sa force majeure d’organisation de la société.

L’Etat privatisé, c’est-à-dire doté d’un pouvoir ne tirant pas son autorité de fondements juridiques, investit le paysage et engendre une forte et préjudiciable distance avec les populations méfiantes et percevant l’autorité comme un espace trop peu crédible. L’articulation de ces éléments, une fois l’équilibre sociopolitique remis en question risquerait de provoquer l’érosion et le déficit en crédit de l’Etat menant le pays à une impasse faite de graves périls et de violences extrêmes. Aussi, se trouve-t-on dans une impossible rencontre entre des appareils de pouvoir trop éloignés de la culture de l’ordinaire condamnés à entrer en conflits internes et une société indifférente, malgré son dynamisme, rejetant tous les clans et les groupes considérés comme des spoliateurs. 

Cela pourrait paradoxalement encourager la production d’un discours d’opposition plus ou moins cohérent et l’apparition d’embryons et de mouvements puisant leur discours dans une autre légitimité, en dehors de celle du pouvoir, la rejetant, tout en construisant leur logique à partir d’une refondation du discours et des pratiques politiques. Le discrédit du régime politique permettrait l’émergence de ce type d’attitudes et de postures qui désarticuleraient l’appareil dominant qui emploierait tous les moyens pour neutraliser ces comportements et ce discours nouveau retournant contre le bloc gouvernant ses propres instruments tout en tentant de mettre en œuvre un discours autonome.

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