L'HISTOIRE DU PLAGIAT NE S’ARRÊTE PAS AUX PORTES DE L’UNIVERSITÉ PARIS 1

Le phénomène du plagiat gangrène la production intellectuelle. Partout, des universitaires, des personnalités médiatiques, artistiques et politiques ont été tentés par le confort de la reproduction de textes produits souvent difficilement, par de véritables créateurs. Une lecture

La dernière histoire de plagiat d’une thèse de doctorat soutenue par l’avocat et élu de Courbevoie, Arash Derambarsh en 2015 à l’université Paris 1- Sorbonne, pose au-delà du retrait du diplôme de doctorat, la délicate question du plagiat. Le mal ne concerne pas uniquement les universités, mais atteint tous les secteurs de la vie publique. Ce n’est pas une première. De nombreux scandales caractérisent le monde universitaire, médiatique et politique depuis très lontemps.

En 2019, un écrivain algérien, Salah Guemriche, auteur d’un « Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil) de 880 pages, avec une préface de Assia Djebar, de l’Académie française, avait eu gain de cause dans une affaire de plagiat impliquant le lexicographe et rédacteur en chef des éditions Le Robert, Alain Rey, auteur de l’ouvrage incriminé, Voyage des mots : de l'Orient arabe et persan vers la langue française, publié chez Trédaniel en 2013. L’éditeur d’Alain Rey avait été condamné par le TGI de Paris en 2019 pour « des actes fautifs de parasitisme" à verser 10000 euros à l’écrivain algérien. L’éditeur Trédaniel reconnaissant la faute en justifiant le choix de son auteur par le fait que « l’ouvrage de Salah Guemriche avait épuisé son attractivité ». Certes, le tribunal ne reconnaissait pas le plagiat, mais avait évoqué des « actes fautifs de parasitisme », indiquant qu’il y avait « une similitude dans les textes explicatifs ». L’éditeur avait aussi justifié la « faute » par la présence de « publics distincts » qui expliqueraient selon lui, ce « parasitisme », comme si la pluralité des publics autorisait cette pratique.

Cette affaire pose le problème de la définition du plagiat quand dans un texte, par exemple, un auteur puise des explications ou des idées. Il n’y a pas eu que cette affaire, ces dernières années, de nombreux auteurs ont été épinglés par la justice. Cette « délinquance en cols blancs » sévit un peu partout dans le monde et dans de nombreux secteurs. Si en Allemagne ou dans d’autres pays comme la Grande Bretagne et les Etats-Unis, il est sévèrement réprimé, on se souvient de l’affaire du ministre de la défense, Karl-Theodor zu Guttenberg, en 2011, qui finit par se retirer de la vie politique, en France, les choses ne semblent pas beaucoup évoluer. Un premier ministre roumain, Victor Ponta, avait été accusé en 2012 pour plagiat.

Certes, à l’université, avec l’obligation de vérifier tout travail à l’aide du logiciel anti-plagiat, les choses semblent aller dans le bon sens, malgré quelques affaires souvent traduites au pénal. En 2013, une maître de conférence à l’université de Toulouse est poursuivie en justice, reconnue avoir usé de « contrefaçon », le tribunal de grande instance de Paris considérait qu’il était  « d'autant plus inacceptable qu'elle a été commise dans le cadre d'une thèse portant sur le domaine de l'éthique médicale ». Elle aurait dans sa thèse d’odontologie présentée à l’université Paris V repris plusieurs pages d’un mémoire de master. Mais elle avait été relaxée en appel par la cour d’appel de Paris en 2015.

A l’époque, une experte appelée comme témoin par le TGI de Paris, Michelle Bergadaà avait lancé un véritable cri d’alerte: « Le plagiat universitaire est répandu – celui-là étant exceptionnel par son ampleur –, mais ils ne sont malheureusement pas traités par les universités. Or, c'est la première fois que la justice adresse un cinglant désaveu à des instances universitaires qui, dans ce cas de fraude grave, n'ont pas réagi depuis sept ans ».

Dans le monde éditorial et médiatique, des écrivains reconnus (Henri Troyat), des « intellectuels médiatiques » (Alain Minc), cinéastes (Luc Besson), journalistes (Patrick Poivre d’Arvor, Joseph Macé-Scaron,  Françoise Laborde et d'autres) ou les politiques (Rama Yade) ont été épinglés pour plagiat. Catherine Beyala avait, elle aussi, été condamnée par la justice. Le cinéma a connu également ses faussaires, à l’instar de Luc Besson qui a, en 2015, été condamné pour « contrefaçon » pour son long métrage « Lock Out » inspiré du film américain « New York 1997 ». C'est vrai que beaucoup de stars du sport, de la politique et des arts et d'"intellectuels" médiatiques emploient souvent des "prête-plumes". 

L’histoire de Patrick Poivre d’Arvor est singulière. Après avoir été accusé de plagiat par l’Express pour sa biographie sur Hemingway dont de nombreux passages auraient été puisés dans la biographie réalisée par Peter Griffin, en 1985, publiée aux éditions Oxford University Press, l’éditeur répond curieusement à l’hebdomadaire : « Suite à l'article publié par l'Express.fr, au sujet de la biographie à paraître de Patrick Poivre d'Arvor, Hemingway, la vie jusqu'à l'excès, les Editions Arthaud tiennent à préciser que le texte imprimé, qui a été diffusé par erreur à la presse en décembre, était une version de travail provisoire. Elle ne correspond pas à la version définitive validée par l'auteur, dont la commercialisation en librairie est prévue fin janvier.  Les éditions Arthaud présentent leurs excuses à l'auteur ainsi qu'aux journalistes destinataires de l'ouvrage ».  

Le plagiat qui est une pratique délinquante menace tragiquement la propriété intellectuelle et gangrène gravement toutes les institutions universitaires, médiatiques et éditoriales. Il y a quelques années, un professeur algérien a reçu le prix littéraire le plus prestigieux des Emirats, mais par la suite, on lui avait retiré le prix parce qu’on avait découvert que c’était un plagiat. En plus de cela, le plagiaire avait reproduit un texte que l’un des membres du jury avait déjà violé. En Algérie, une journaliste d’El Moudjahid avait, en pleine réunion dénoncé son collègue qui aurait reproduit l’intégralité de son article, le journaliste en question se rend à la documentation et présente à la rédaction le texte plagié, un article du quotidien Alger-Républicain que tous les deux ont tout simplement volés.

Les accusations de plagiat marquent sérieusement le territoire de la culture de l’ordinaire. Un peu partout dans le monde. Le plagiat est devenu une denrée plutôt fertile. Ce n’est pas une entreprise récente, mais très ancienne. Dans le monde de l’édition et de la politique, énormément de textes sont contrefaits, parfois repris intégralement. Il y eut beaucoup de cas dans de nombreuses structures. La source n’est jamais citée.

Dans les pays arabes par exemple, avec l’adoption des formes de représentation artistique et littéraire, de nombreux textes littéraires et artistiques sont plagiés. On ne peut que s'interroger sur l'"originalité" de certains textes qui ne font que reproduire des passages ou la structure architecturale de quelques romans ou pièces de théâtre français. Les différents genres littéraires actuels ont essentiellement été empruntés à la France et à l’Europe. Un auteur aussi célèbre que Tewfik El Hakim reprit pour une de ses pièces les principaux éléments de la construction dramaturgique d'un opéra français du dix-neuvième siècle (Busnach et Vanloo) et ignora complètement le texte originel, Les Mille et Une Nuits. Les écrivains reprirent souvent sans les interroger un certain nombre de structures reproduites d'ouvrages d'Alexandre Daudet ou Hugo par exemple. Hugo, Daudet, Bernardin de Saint Pierre, Molière, Rousseau, Shakespeare ou Scott avaient été sérieusement malmenés, souvent par des écrivains qui actualisaient les romans et leur donnaient un cachet local, ce qui les rendait méconnaissables. Les récits et les nouvelles d’un auteur très connu, Mustapha Lutfi El Manfalouti (1876-1924), n'étaient souvent que de simples reproductions des œuvres de Chateaubriand, d'Alexandre Dumas ou de François Coppée.

Qu’est-ce que le plagiat ? Quelle est la frontière entre plagiat et intertexte ? Ce sont des questions qui restent encore posées. A l’université, des enseignants et des étudiants sont devenus des maîtres en la matière. Des thèses de doctorat et de très nombreux mémoires de magister sont tout simplement une compilation de faits construits sous la forme du « copier-coller ». Certains universitaires reprennent l’architecture de travaux présentés ailleurs. Des professeurs reprennent parfois des mémoires de leurs étudiants ou cosignent des articles ou des ouvrages sans avoir contribué à son élaboration. Certains reproduisent des thèses et des mémoires soutenus dans des universités étrangères Des argumentaires de colloques sont reproduits tels quels. Dans le monde du théâtre et de la culture, la chose est évidente.

Les techniques du plagiat sont très nombreuses. Même les logiciels anti-plagiat n’arrivent souvent pas à détecter certaines transformations. L’apparition de ces logiciels avaient provoqué il y a quelques années des manifestations d’étudiants contre leur utilisation dans les universités Des auteurs, des metteurs n’arrêtent pas de jouer à cette confortable et paresseuse gymnastique.

Des enseignants reprennent tout simplement des cours directement d’Internet, sans citer la source. En Algérie, des cas de plagiat ont été rendus publics dans de nombreuses universités : Des universitaires se sont nourris illicitement de cette reproduction facile et confortable des travaux des autres, en reproduisant parfois de longs passages, l’architecture d’une thèse, les éléments bibliographiques ou parfois en changeant le nom de l’auteur. Des institutions universitaires et des centres de recherche étrangers ont, à plusieurs reprises, alerté sur ce mal qui ronge les universités.

Le plagiat devrait être considéré comme un crime devant mener son auteur à l’exclusion de l’université et au retrait des diplômes. Si on faisait le ménage à l’université, en partant de cette question éthique et de cette pratique délinquante, des enseignants seraient invités à quitter les lieux.

Tant que la transparence est absente, les choses resteront en l’état, d’autant plus qu’il existerait des jurys de complaisance. Il faudrait repenser profondément les conditions de soutenance et le choix des membres des différents jurys. Comme cette triste réalité d’accepter des thèses réduites à un simple travail de compilation, c’est-à-dire poussant à l’élaboration de « thèse de thèses », la négation même du doctorat. Cette manière de faire est surtout présente en lettres et langues et dans les sciences sociales où sévit une manière de faire désormais systématique, scindant la thèse en deux parties, « théorique » (tout simplement une simple synthèse) et pratique.

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