25_ LE CHOC DES OMBRES_ Extrait N 07

La présentation du roman LE CHOC DES OMBRES et les résumés des extraits précédents se trouvent en fin de texte

 

Aujourd’hui extrait 7 (pages 97 à 111):

Du balcon de sa chambre, Charly jette un regard appuyé sur la Marina. Il y a peu de monde en ce dernier dimanche d’août. Un dimanche presque ordinaire si ce n’est que la poussière, dans cette ville suppliciée plus que dans toute autre, envahit tous les espaces. La chaleur est aussi écrasante qu’à Tel-Aviv. Air sec et immobilité. On entend des tirs, sporadiques. La zone est sécurisée par les milices chrétiennes. Charly sait qu’à quelques dizaines de mètres se trouve la ligne verte, il eut à le vérifier récemment. De temps à autre une sirène d’ambulance hurle. Il ouvre le store extérieur, s’installe dans un transat de canne sous la toile de protection et plonge dans un livre. Charly occupe cette chambre numéro 26, au deuxième étage de l’hôtel Phoenicia depuis lundi dernier.

Il lui fallut plus de sept heures pour parcourir les 270 kms qui séparent Tel-Aviv de la capitale libanaise. Du cœur du Gush Dan il prit un autocar jusqu’à Haïfa, puis un autre jusqu’à Nathariya. De là il monta dans un taxi jusqu’à Rosh Hanikra, à la frontière libanaise. Pour la traverser, bien qu’il ait mis en avant sa carte de presse, il dut affronter des rafales de questions des agents frontaliers des deux pays. Pour atteindre Nakoura, il leva le pouce et composa avec la patience. Ici on ne prend pas un inconnu comme on le ferait dans un pays en paix. La méfiance est répandue, plus encore dans les zones reculées. Un taxi clandestin accepta de le conduire jusqu’à Sour, à la condition de ne pas discuter le prix, « 6000 £, le prix n’est pas négociable ». Charly ne peut dire pourquoi toutes les dix à quinze minutes le chauffeur ouvrait la vitre de sa vieille Mercedes 280, et crachait en l’air en rouspétant, en français, contre « les chiens du sud ». De Sour il prit un autocar jusqu’à Beyrouth. À Saïda il y eut près d’une heure d’arrêt que Charly mit à profit pour découvrir la ville. Au détour d’une ruelle, il se retrouva au cœur de la cité médiévale, devant une savonnerie artisanale qu’il ne put visiter pour cause de « fermeture pour travaux ». Arrivé dans Beyrouth, à Bourj Hammoud, avant même de pousser la porte de l’hôtel, Charly prit soin d’appeler le contact libanais pour l’informer de son arrivée. L’homme au bout du fil questionna : « Zeev ? » et Charly répondit « Zeev 972 ». L’homme lui donna en retour les informations attendues concernant la réunion du 24.

Charly voyage seul, avec pour seul bagage un grand sac de sport Palladium en simili cuir noir qu’il ne jugea pas utile de faire enregistrer au comptoir d’El-Al à Orly. Dans une main il tenait le sac et dans l’autre le premier tome de Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Dans son sac il avait un second ouvrage, Mesure de la France de Drieu La Rochelle dont il est étonnamment un fervent admirateur. C’est ce livre-ci qu’il parcourt, assis sur le balcon de la chambre d’hôtel. Il poursuit la lecture pendant un quart d’heure, puis se remet à l’article qu’il avait commencé à rédiger. Il biffe le titre qu’il lui avait donné, celui-là même qu’il avait trouvé plus attractif qu’un premier, le modifie par ce dernier, direct, et qu’il souligne de deux traits pour signifier à l’équipe rédactionnelle qu’il y tient : « Le massacre des chrétiens de Brih ». Le rédacteur en chef de L’Aurore, lui fait confiance et accepte l’anonymat de ses piges. Charly a son entrée dans le journal de Boussac. Il connaît depuis l’année dernière Jean-Michel Souen, un des responsables de l’information. Lorsqu’il y a quatorze mois les Israéliens opérèrent un raid sur l’aéroport d’Entebbe, Charly avait adressé une réaction « pour publication » au journal qu’il lisait régulièrement, mais dont il ne connaissait aucun journaliste ou autre salarié. L’Aurore ne publia pas son courrier, mais Jean-Michel Souen l’appela. Il le félicita pour la pertinence et l’engagement de sa lettre, « j’approuve totalement », tout en lui expliquant les raisons de sa non-publication. Des causes « purement matérielles ». Depuis, Jean-Michel Souen et Charly se rencontrent périodiquement pour boire un verre ou pour partager un repas et échanger leurs points de vue, ou plutôt pour les compléter, car entre la manière de l’un et celle de l’autre d’appréhender le monde il n’y a pas l’espace pour y glisser une feuille de papier à cigarette.

Aujourd’hui Charly répond a une commande ferme du journal, « un article sur la situation au Liban » qu’il est sur le point de communiquer. Demain, 29, il retournera à Tel-Aviv, mais il n’empruntera ni autocars ni taxis. Il y restera peut-être jusqu’à la fin de ses congés. Du balcon il voit des hommes ordinaires en armes qui arpentent l’avenue du front de mer jusqu’au-delà de l’université américaine. Certains portent un uniforme, d’autres non. « C’est donc ça », pense-t-il. Des ruines. Hormis quelques blocs de quartiers relativement épargnés, partout des immeubles éventrés et des nuages de poussière. Cette réalité ne surprend pas Charly et c’est machinalement, sans aucune raison ni aucun intérêt, qu’il pense « c’est donc ça ». Quatre jours plus tôt, le 24 août, une importante réunion secrète s’était tenue derrière le square Sodéco, à côté du cimetière juif. Étaient présents une dizaine de miliciens chrétiens, Zaki Bouznati le chef des phalanges, un militaire israélien de second ordre, ainsi que des personnes venues de France dont Charly (la plupart d’entre elles sont membres ou proches du Betar, du Crif, du CLESS, de Kach...) Ces personnes furent mandatées lors de la réunion qui s’était tenue rue Paradis à Paris au lendemain de l’assassinat de Kamel Joumblat. Charly et les autres Français ne voyagèrent pas ensemble, chacun se débrouilla par ses propres moyens, sachant qu’il fallait appeler un numéro de téléphone confidentiel dès l’arrivée à Beyrouth pour ne pas rater « la réunion du cimetière ». C’était la consigne numéro 2, la première étant de voyager seul. En plus du numéro de téléphone, on avait communiqué à chacun un code. Pour Charly ce fut « Zeev 972 ». Lors de la rencontre, il fut beaucoup question de l’élimination de l’OLP, l’organisation de Yasser Arafat. Les récents accords de paix de Chtaura entre les dirigeants libanais et l’OLP furent copieusement dénoncés par les milices chrétiennes qui pilonnent des villages dans le sud-est du pays comme celui de Nabatiyeh. Ces accords signés le 25 du mois dernier prévoient notamment le déploiement au Liban d’une force arabe de dissuasion. Lors de son intervention, Charly promit de tout faire pour « sensibiliser les Français contre les criminels palestiniens » et de revenir au Liban pour « venger les chrétiens, venger les morts de Brih de dimanche dernier et tous les autres. » À la fin de la réunion, Zaki Bouznati félicita Charly et tous les membres de la délégation française pour leur engagement. Le chef phalangiste impressionne par le regard noir qu’il pose sur chacun, comme une intimidation, une arme à feu sur la tempe. Sa rondeur est tout aussi provocante, son double-menton et bajoue, tout en lui est menace. Ce sont des conseillers de l’ambassade d’Israël à Paris qui avaient fortement suggéré aux uns et aux autres de se rapprocher de Bouznati.

Charly relit son article, à voix haute. Puis il s’empresse de rentrer dans la chambre, car les tirs reprennent. « Une balle perdue… » songe-t-il. Il lui faut joindre Paris. Avec son ami Jean-Michel Souen il échange des nouvelles avant de prendre le secrétaire de rédaction auquel il dicte son papier : « Dimanche dernier, le 21 août, des villages de la montagne du Chouf ont connu d’intenses combats. Des hommes du Mouvement national libanais appuyés par des milices palestiniennes ou pro-palestiniennes sont entrés dans le village de Mtayleh intimidant les villageois accusés de sympathie pour les Forces libanaises. À Brih ce sont vingt chrétiens qui ont été froidement assassinés par les mêmes groupes, parce que chrétiens… »

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