UN CLIN D'ŒIL A PATRICE CHEREAU, LA QUÊTE D'UN THÉÂTRE JUSTE

Un clin d’œil rapide à un grand artiste qui a marqué de son empreinte le monde du théâtre

Je n’ai jamais rencontré Chéreau, ce grand homme de théâtre qui a aussi marqué son empreinte dans le cinéma et l’opéra, mais j’ai longtemps suivi son parcours. C’est vrai qu’il est l’un des plus grands du théâtre du vingtième siècle, c’est vrai aussi qu’il a pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie. Il a participé à la manifestation de Charonne en 1962 appelant à la libération du peuple algérien. Chéreau n’a jamais badiné avec les principes, lui, qui a, très jeune, été séduit par le théâtre. D’ailleurs, très tôt, à peine la vingtaine, il va diriger le théâtre de Sartrouville. Là, il commence à se distinguer par la singularité de son écriture scénique où se mêlaient questionnements politiques, explorations humaines et constructions plastiques. Il se fait remarquer par son désir de changer les choses et de rompre avec les pratiques anciennes, que ce soit sur le plan de l’art ou de la politique. Il est séduit par Brecht et aussi par les techniques de Meyerhold et aussi les jeux de lumière.
Metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur de cinéma et acteur, il réussit la gageure de réussir là où il va. Il met en scène dès les premières années de son expérience plusieurs pièces dont les plus célèbres, Les soldats de Jacob Lenz, Richard II de Shakespeare et Don Juan de Molière. Mais bien avant le théâtre de Sartrouville, il avait déjà constitué une troupe au lycée, Groupe théâtre du lycée Louis-le Grand où il avait déjà monté des productions abouties, du Feydeau, du Lope de Vega et du Victor Hugo.
Après quelques mésaventures à Paris, ce n’est pas la première fois, il est appelé par le grand Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milano, l’un des plus grands théâtres du monde, avec lequel j’ai eu l’honneur de collaborer pour sa plateforme Dionys. Il faut le souligner, il a toujours été fasciné par le travail de Strehler. C’est une occasion exceptionnelle lui permettant d’apporter un plus sur le plan esthétique, d’associer dans son écriture Brecht et sa distance, Artaud et sa transe et des inventions techniques en rapport avec les jeux de lumières et les décors. On retrouve aussi dans ses travaux des techniques empruntées au cinéma, à Orson Welles et à Eisenstein.
Ce travail d’innovation esthétique marque toute son entreprise, théâtre, opéra et cinéma. Dans ses pièces, Don Juan, Richard II ou La dispute de Marivaux, il accordait une grande importance aux déplacements des comédiens, à leurs corps et aussi et surtout à la dimension des décors. C’est ce qu’il continuera à faire à Villeurbanne où il va codiriger avec Roger Planchon le théâtre national de Villeurbanne. Mais sa véritable expérience a eu lieu au théâtre des Amandiers qu’il codirigeait avec Catherine Tasca qui allait prendre le portefeuille de la culture du temps de François Mitterrand. Le théâtre va changer, Chéreau va apporter sa touche. Sa mise en scène de Hamlet au festival d’Avignon en 1989 est extraordinaire. Il découvre un auteur novateur, Bernard-Marie Koltès, il lui montera deux textes, « Combat de nègres et de chiens », « Quai Ouest », « Dans la solitudes des champs de coton » et « Le retour au désert ». Mais à côté de Koltès, il met en scène des classiques comme Marivaux, Shakespeare et Tchékhov, mais aussi Genet.
Chéreau est un génial touche. Au cinéma, il retient l’attention de la critique pour ses réalisations, notamment L’homme blessé, ou la Reine Margot, comme d’ailleurs pour son interprétation comme acteur de Napoléon dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine ou Camille Desmoulins dans Danton d’Andrej Wajda.
Chéreau a laissé un grand héritage. Antoine Vitez qui est effectivement l’auteur de ces mots (« la culture élitaire pour tous » a aussi quitté ce monde, il avait la même passion que Chéreau pour les jeux de lumière, la rigueur et la concision. Ils ont, tous les deux côtoyé Planchon et aimé l’Algérie et le Maghreb : Vitez a interprété le rôle de l’officier dans Le cadavre encerclé, mise en scène par Jean-Marie Serreau, Chéreau aida beaucoup d’Algériens et Maghrébins au théâtre des Amandiers. C'est vrai que Chéreau a touché à tout, comme Vitez: comédien, metteur en scène de théâtre et de cinéma, fouineur impénitent, opéra, etc. Les deux auteurs qui considéraient le théâtre comme un « champ de force » cherchaient à innover, partant de l’héritage de Brecht et d’Artaud tout en étant à l’écoute des nouvelles expériences permettant la mise en œuvre d’un théâtre où cohabitent des expressions et formes traditionnelles, les techniques du cirque, la distanciation, les jeux de corps et une direction originale d’acteurs. Chéreau était un véritable artiste, il déflora le temple de Vilar, le TNP en l’investissant de nouvelles formes. Ce comédien, metteur en scène, amoureux fou de la cinémathèque, ami de Godard et de Langlois est un monstre, quelqu’un qui a révolutionné l’art de la scène, considérant que la folie et l’imagination faisait un au théâtre. Notre ami Kacimi connait bien cet autre espace dirigé par Chéreau, Les Amandiers. Ziani est aussi bien passé par là-bas, quand le théâtre des Amandiers a monté des pièces de Fatima Gallaire. Chéreau a l’art exquis de réécrire de manière extraordinaire les classiques en leur apportant de sérieuses nouveautés, d’extraordinaires trouvailles, transformant le lieu théâtral et l’espace scénique. Il a apporté au théâtre une certaine fraicheur, juste après la dictature du Cartel qui se caractérisait par une écriture scénique et dramatique très classique. Il a fait du théâtre des Amandiers un lieu théâtral important.

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