8 mars : de la lutte contre les violences sexistes à la lutte contre la pauvreté

Les mouvements « me too » et «balance ton porc »  ont mis en exergue le phénomène du harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes en Europe et aux Etats-Unis. Certains se sont étonnés que les femmes africaines restent muettes face à cet élan, ce ras-le-bol collectif devant le harcèlement et les violences sexistes. Comme si, elles, les femmes africaines, n’étaient pas concernées par ce phénomène. Pourquoi ne parlent-elles pas ? Se demande t-on.

En réalité, les femmes africaines sont beaucoup plus exposées à la violence sexiste et sexuelle que celles des autres parties du monde. Non seulement elles sont exposées aux violences exacerbées pendant les conflits, dont le viol utilisé comme tactique de guerre (voir notre article intitulé Sida, une arme de guerre en Afrique ?), mais elles subissent des violences sexuelles liées au contexte culturel et aux préjugés existant dans les sociétés où elles vivent : Mutilations Génitales Féminines, coups et blessures infligés par le partenaire, mariage forcé, discrimination à l’embauche. Au sujet de la discrimination à l’embauche, mettons en relief la précarité, bien souvent, de l’emploi des femmes, du fait, en grande partie, de leur niveau d’éducation qui est souvent plus faible que celui des hommes. Cette précarité les expose au harcèlement en milieu professionnel. Le harcèlement sexuel que subissent les femmes et les jeunes filles est aussi présent en milieu scolaire, où il peut provenir aussi bien du personnel enseignant et administratif que des autres élèves de sexe masculin, constituant un facteur majeur de survenue de grossesses en milieu scolaire. Ces grossesses sont un frein important à la scolarisation de la jeune fille en Afrique.

Alors, une seule question : pourquoi les femmes ne parlent-elles pas ?

On parle de plus en plus féminisation de la pauvreté dans le monde et particulièrement en Afrique. Ce terme signifie que « les femmes sont plus touchées que les hommes par la pauvreté, que leur pauvreté est plus grande que celle des hommes et qu’il y a une tendance à l’accroissement de la pauvreté des femmes » (rapport de la Commission sur l’égalité des chances hommes et femmes de l’Assemblée parlementaire du conseil de l’Europe).  Nous reviendrons sur les causes de cette féminisation de la pauvreté et sur nos propositions pour y remédier.

Les femmes africaines ne parlent pas parce qu’elles ont peur. Les femmes africaines ne parlent pas parce qu’elles sont pauvres et qu’elles sont confrontées à la pauvreté des choix, des chances. Les femmes africaines ne parlent pas parce qu’elles croulent sous le poids des préjugés que les sociétés ont érigés en normes.

Elles ont peur parce qu’elles n’ont pas bénéficié de l’éducation (instruction) suffisante pour connaître et saisir les recours juridiques dont elles disposent. Elles sont pauvres parce que les politiques de genre n’ont pas suffisamment intégré l’approche multidimensionnelle pour le bien-être des femmes. Elles sont sous le poids des contraintes sociales car les moyens déployés pour les en délivrer sont encore faibles.

Comment faciliter l’autonomisation, le bien-être et la promotion des droits des femmes en Afrique ?

Avant d’initier la mise en œuvre de politiques du genre, il serait intéressant d’évoquer succinctement les raisons de cette féminisation de la pauvreté observée en Afrique.

Les pressions socio culturelles ont une forte influence sur la persistance des Mutilations Génitales Féminines, des coups et blessures que subissent les femmes, des viols et autres violences sexuelles. La pauvreté et le manque d’instruction des parents influent aussi sur la scolarisation des filles, ce taux de scolarisation peu élevé, ce faible niveau d’instruction favorisant à son tour la pauvreté des femmes. Concernant la santé des femmes, elle a une influence indéniable sur le niveau de développement des Etats, et vice versa (voire notre article intitulé La santé des femmes en Afrique, enjeu majeur des nouveaux ODD).

 La thématique du réchauffement climatique impacte également fortement la pauvreté des femmes, quand on sait qu’elles sont au cœur des questions d’approvisionnement en eau potable, en bois et en énergie (surtout en zone rurale) et qu’elles constituent au moins 60% de la main d’œuvre en termes d’agriculture. L’instabilité politique, quant à elle, favorise la mise en place d’un climat délétère et d’un contexte d’insécurité défavorable au déploiement des politiques du genre et à la protection des femmes. La mise à l’écart des femmes dans les processus décisionnels et de redressement au terme des conflits, ainsi que dans les politiques de prévention de ceux-ci et les processus des scrutins électoraux, sont d’autres freins à la mise en œuvre de cette politique du genre.

Ces causes nous laissent déjà deviner des solutions 

Les politiques du genre doivent se déployer suivant une approche systémique, transversale et intégrée. Cela veut dire qu’elles doivent prendre en compte plusieurs thématiques, à savoir celle de la santé, de l’autonomisation des femmes et de leur éducation à un  niveau avancé, de la protection juridique, de la lutte contre le réchauffement climatique et des actions à mettre en place pour un meilleur leadership des femmes.  Toutes ces stratégies passent par  la promotion de la santé des femmes, de l’agriculture bio-équitable et de l’auto suffisance alimentaire, la promotion de l’accès à l’eau potable, de la production d’énergie renouvelable, dans une démarche de lutte contre le réchauffement climatique.

Les politiques doivent aussi mettre en œuvre des programmes de santé, d’éducation dont la gestion se fera de manière intégrée. La législation pour la protection des droits des femmes doit être renforcée, de même que le plaidoyer pour leur leadership.

C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous pourrons engager l’humanité dans un cercle vertueux où l’épanouissement de la moitié du genre humain, participera à un bien-être pour tous et à un développement équitable et durable.

 

Dr Aïcha Yatabary,

Médecin, spécialiste en santé publique, aide humanitaire et coopération internationale,

Écrivain, Présidente  du mouvement Femmes Santé Solidarité Internationale

Sida, une arme de guerre en Afrique ? aichayatabary.over-blog.com,  Août  2014 

http://aichayatabary.over-blog.com/2014/08/sida-une-arme-de-guerre-en-afrique-viol-comme-tactique-de-guerre.html

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