MANIFESTATIONS EN TUNISIE : LES BRAISES TOUJOURS ARDENTES DU PRINTEMPS ARABE

La colère gronde en Tunisie suite à la loi de Finances 2018 promulguée par le gouvernement Chahed. Aux manifestations pacifiques appelées par le Front Populaire, coalition de l’opposition tunisienne, ont succédé des émeutes et des pillages après la mort d’un homme le 8 janvier. En état d’urgence depuis 2015, le pays voit un retour de la révolte sur les mêmes bases que celles du Printemps tunisien.

UNE ESCALADE DANS UN CONTEXTE REPRESSIF

La loi de Finance 2018 annoncée par le gouvernement de Youssef Chahed a mis le feu aux poudres. Ce Premier Ministre issu du premier parti du pays, Nidaa Tounes, conduit désormais une politique franchement libérale et plus affirmée qu’auparavant, en réalité depuis la rupture consommée de l’alliance majoritaire entre Nidaa Tounes et les islamistes d’Ennahdha le 6 janvier. Cette loi, qui marque la volonté austéritaire et libérale du gouvernement tunisien, combine hausses d’impôts pour combler la dette et inflation imposée sur de nombreux produits de consommation. Et alors que le pays subit toujours les affronts antidémocratiques d’un état d’urgence « permanent » depuis les attentats de 2015, il n’en fallait pas plus pour que les braises du Printemps Arabe ne ravivent la flamme de la contestation.

A Tunis, mais aussi à Meknassy, Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa ou encore à Tebourba, des manifestations pacifiques ont démarré le 8 janvier, notamment à l’appel de l’opposition coalisée au sein du Front Populaire. Etat d’urgence oblige, ces mouvements ont été massivement réprimés par les forces de l’ordre, à grands renforts de gaz lacrymogènes. A Tebourba, un homme est mort en inhalant les gaz répressifs, et la manifestation a tourné à l’émeute. Dans la nuit du 9 au 10 janvier, des agences, des magasins et des petits commerces ont été pillés à Tebourba comme à Tunis. Plusieurs postes de police ont été attaqués à Bouhsina et à Beja, tandis que deux synagogues brûlaient à Djerba. Le pays entier a été parcouru d’échauffourées, et la police tunisienne annonce compter 49 blessés dans ses rangs (https://francais.rt.com/international/47161-nouvelle-nuit-demeutes-tunisie-contre-la-vie-chere).

Et alors que près de deux cents personnes ont été arrêtées d’après le ministère de l’Intérieur, celui des Finances a déjà fait savoir que la loi serait maintenue coûte que coûte, assurant que de nombreux produits de première nécessité étaient épargnés. Les hausses de prix sont centrées sur les carburants, les télécommunications ou encore les voitures ; en parallèle de la hausse d’impôts, on peine à croire les déclarations rassurantes de l’exécutif. Et le Premier Ministre a lui condamné les violences tout en relativisant la difficulté de la situation des Tunisiens en marge d’une visite auprès de ses troupes... Tout un symbole.

UNE REVOLUTION PEUT EN CACHER UNE AUTRE !

Dans un pays qui compte plus de 15% de chômeurs et une inflation soutenue, affaibli par un tourisme en berne et une dette trop élevée aux yeux des marchés financiers, les revendications d’un peuple ayant déjà purgé une dictature récemment semblent bien révolutionnaires. Alors que le parti Nidaa Tounes est en perte de vitesse, déchiré par des conflits internes et un manque de vision politique autre que le respect des ordres des institutions internationales, les anciens alliés islamistes restent silencieux et attendent de pouvoir tirer leur épingle du jeu.

C’est bien par le besoin de répondre aux exigences de réformes économiques du Fonds Monétaire International que l’exécutif a justifié sa Loi de Finance, en réponse à l’appel aux manifestations lancé par le Front Populaire. Les témoignages évoquent un pays toujours soumis à la corruption des technocrates, alors que d’anciens proches de Ben Ali reviennent aux affaires, et à une féroce répression policière. La monnaie s’est effondrée depuis 2011, et les prix ont augmenté de 35% sans qu’un seul des gouvernements élus, islamistes y compris, n’arrivent à inverser la tendance. Et des années après que l’Afrique soit ruinée par l’application des politiques libérales du FMI issues du Consensus de Washington, une nouvelle vague de dirigeants semble à nouveau prête à pactiser avec les multinationales occidentales… D’aucuns appellent même à une nouvelle révolution, alors que de plus en plus de Tunisiens prennent le chemin de l’exil, notamment vers l’Algérie voisine (http://www.rfi.fr/afrique/20180109-tunisie-manifestations-vie-chere-colere).

Le feu continue de se propager, notamment grâce à l’appel aux rassemblements le 12 Janvier lancé par le collectif « Fech Nestanaou » (Qu’attendons-nous ?). Ce groupe d’activistes, dont les financements sont inconnus, semble solidement coordonné alors que plusieurs de ses membres ont été interpellés à travers le pays à cause de leurs tracts. L’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), mastodonte syndicale favorable au gouvernement Chahed, a même exprimé sa claire opposition à la loi de Finances. A leurs voix se joignent celles du parti Bani Watani ou encore du Courant Démocratique pour dénoncer l’incapacité et la corruption des dirigeants. Pour le fondateur de ce dernier, les jours du gouvernement sont comptés (http://www.jeuneafrique.com/508376/politique/tunisie-les-manifestations-contre-la-cherte-de-la-vie-tournent-a-laffrontement-violent/). Depuis la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011, rien n’a finalement changé du point de vue de la contestation sociale ; les revendications portent toujours sur l’emploi, et ainsi le niveau de développement des services publiques et de l’industrie, et plus largement sur la justice sociale et les libertés civiles. Si la situation peut sembler plus dégradée et moins porteuse d’espérances, le mouvement tunisien peut probablement compter sur l’expérience glanée lors de sa première Révolution pour en construire une nouvelle, se protégeant à la fois des sirènes réformistes soumises au capitalisme international et de la prise du pouvoir des fondamentalistes. Si la route est encore longue et les mouvements sociaux peu développés dans la région, le gouvernement Chahed a de sérieuses raisons d’user de la répression ; comme toujours, de 1848 à la Révolution Allemande en passant par le Printemps Egyptien, l’usage du talon de fer est une nécessité impérieuse pour la survie d’une élite déliquescente.

Par Lion Poli.

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