Qu'arrive-t-il au monde si nous l'expérimentons, non pas selon sa loi dominante, mais

à partir de quelque chose qui va se constituer comme une exception à ce monde ?

Comme dans le billet précédent, je vous propose la lecture d'un poème et d'un propos philosophique. René Char et Alain Badiou. Ce dernier aime recourir au poème pour nous parler ici de l'exception.

 Reconnaître deux sortes de possible : le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second ; les mettre sur la voie royal du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible. Fragment 47, Seuls demeurent, 1938-1944.

 Il y a le possible diurne, les possibilités ordinaires que nous propose le monde et il y a le possible déclaré interdit par le monde.

 Ce que Char dit, c'est qu'un travail de vérité nécessairement rapproche une possibilité diurne d'une possibilité interdite. C'est même un critère : si le monde ne vous interdit rien, il est probable que vous n'êtes pas une dangereuse exception.

 Le point de réel c'est l'impossible, car ce qui est possible du point d'une vérité, en exception immanente, est déclaré impossible par le monde. Mais comme l'impossible est la victoire d'une vérité dans le monde, de ce qu'on va universellement comprendre, c'est précisément cela qui est le plus compréhensible.

 

Certaines époques de la condition de l'homme subissent l'assaut glacé d'un mal qui prend appui sur les points des plus déshonorés de la nature humaine. Au centre de cet ouragan, le poète complètera par le refus de soi le sens de son message puis se joindra au parti de ceux qui, ayant ôté à la souffrance son masque de légitimité assurent le retour éternel de l'entêté portefaix, passeur de justice. Fragment 51, Seuls demeurent, 1938-1944.

 La première phrase est une description de notre monde : l'assaut glacé consonne (peut-être inconsciemment) avec les eaux glacées du calcul égoïste de Marx et, de fait, la finance, c'est totalement froid) et le mal prend appui sur les points les plus déshonorés de la nature humaine, car dans le mal héroïque, violent, il pourrait y avoir encore quelque chose, une grandeur sinistre, qui valorise l'humanité (par exemple dans les croisades), mais ce n'est aucunement le cas ici (puisqu'il ne s'agit que de la stricte figure de l'intérêt personnel).

La deuxième phrase est une injonction éthique concernant l'exception immanente. Il faut pratiquer une sorte de refus de soi (analogue à la lutte de Rimbaud contre l'égoïsme infini de l'adolescence) pour pouvoir être dans un minimum de distanciation par rapport à la quête éperdue des points les plus déshonorés de soi-même.

Enfin l'objectif est que la justice puisse passer.

 

Extrait du séminaire d'Alain Badiou, L'immanence des vérités, 2012-2013, notes de Daniel Fischer.

 

 

 

 

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