PAS DE TRÊVE POUR LA MISÈRE

Treizième jour de grèves. Vers midi. J’entreprends une marche de 45mn, pour un trajet où j’ai besoin de 20mn en métro. Il pleuvote. Froid humide donc.

 J’ai le regard planté dans l’asphalte, le pas décidé pour ne pas dire téméraire. Au milieu de la rue Daguerre, une ombre émerge de sous le porche d’entrée de l’ancien marché, en levant les bras dans l’air comme pour appeler à l’aide, et une voix grave, rauque et fatiguée, m’interpelle: “ Excusez-moi monsieur, je … 

Je n’en ai pas davantage entendu ni écouté, j’étais déjà dix pas plus loin. Dans la dynamique de la marche, dans un coup d’oeil latéral-arrière type James Bond en mission, j’ai aperçu en une fraction de seconde -qui dure encore quelques heures après-, un bonhomme trapu, rond, un vieux monsieur qui ressemblait à Hemingway où à un vieux marin de ses romans, le visage englouti dans des cheveux en bataille et une barbe touffue, grisonnants. L’oeil clair. Le blanc de l’oeil brûlé par le soleil, à moins que ce ne soit par la misère et le mauvais sommeil. Vêtu léger pour la saison, il lui manquait probablement une chaussette. Pas très brillant comme situation, un "sans-dents“ comme disait Hollande, un “rien“ comme dit l’autre.

Mais quand m’aime ! Pas un souffle de regard vers lui, pas un signe de “suerte“, pas de place, de temps, pour un sourire qui ne coûte pourtant rien … Mes baskets ont continué sur leur lancée, Hemingway m’a vu passé comme une fusée, “comme si je ne l’avais pas vu“ … Je me suis filé intérieurement un petit shoot de honte, en catimini, ça bouffe pas de pain. Mais n’empêche !!! Pourquoi l’ai-je traité comme un rien. Quel genre de crevure je suis ? Quel genre de crevure je serai dans la grande débâcle en marche? Quel genre de crevure je n’aurai pas dû être quand on avait encore le droit de penser et de crier ?

Où sera le vieux marin au moment où je lui écris ce mot pour lui demander pardon.

Un peu plus loin, sur le parvis de la gare RER de Denfert-Rochereau, je tombe sur Tati Personne que je n’avais pas revue depuis le jour du top de la canicule l’été dernier. (Voir: https://blogs.mediapart.fr/alain-gilles-bastide/blog/250719/canicule-et-gilets-jaunes-meme-combat ). Elle me reconnaît, je lui propose de faire un bout de chemin ensemble. Je la sens un peu désabusée, dans un état de lassitude … 

- Alors vous avez retrouvé votre ventilateur ? … Elle sourit. 

- Non, les salauds !!! Mais vous avez entendu ? Ils demandent une trêve pour Noël. Le roi a peur de ne plus avoir d’essence pour son hélicoptère de survie. Ils montent les misères les une contre les autres. Faut rien lâcher. Faut pas les écouter. Au contraire faut qu’ils comprennent une fois pour toutes que plus personne ne croit au Papa Noël. La farce est terminée. C’est de notre dignité dont il s’agit. Nous ne serons plus des marchandises… À demain à la manif me dit-elle. La grève est générale. Et doit rester illimitée ! 

Et elle disparaît à la hauteur du Jardin de l’Observatoire.

... Paris 14ème / 16 déc.2019

 

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