Saint-Malo, laboratoire électoral de la macronie

Saint Malo reste sous les radars des politologues qui observent les élections municipales. Ils sont plus intéressés par les joutes entre les maires sortants de grandes villes et leurs concurrents écologistes et macronistes comme c'est le cas à Rennes. D'intéressants enseignements pourraient pourtant être tirés de ce qui se passe dans une ville moyenne bretonne (48000 habitants) comme Saint-Malo.

Une inflation de listes

 Sept listes avec des potentiels de résultats assez équilibrés, vont se disputer la succession de Claude Renoult, maire divers droites d'inspiration très libérale qui n'a pas voulu ou pas pu, tellement il est impopulaire, briguer un second mandat. Alors que se passe-t-il ici de si remarquable ?

 A gauche, deux listes pour un réservoir de 25 à 30 % d'électeurs s'exprimant habituellement.

La liste d'union de la gauche écologique et sociale, largement ouverte aux citoyens,"Saint-Malo, cité verte et solidaire - Ce rassemblement est initié et porté par Christine Bourquard chef de file du groupe local EELV. Après de longs débats internes au mouvement écologiste entre partisans d'une union à gauche et ceux d'une liste autonomes, ouverte à des alliances opportunes de second tour, Christine Bourquard a réussi, non sans mal, à imposer sa stratégie : empêcher la multiplication de listes à gauche et imposer "l'écologie politique" comme référentiel politique.

En Septembre dernier la plateforme réunissait huit organisations politiques qui répondaient à l'invitation de EELV arrivée largement en tête de la gauche aux élections Européennes. Résistant à se rallier sans discussion à la charte concoctée par EELV, les organisations invitées ont imposé une discussion sur une charte commune et la mise en place d'un comité de pilotage politique de la plateforme. Elles se sont ensuite impliquées dans une démarche d'élaboration citoyenne des grandes orientations du programme. En cours de route il y eu des pertes. Le collectif s'est récemment stabilisé à cinq partis (EELV, UDB (parti régionaliste à gauche), PS, Génération.s et la France insoumise) deux citoyen.ne.s siègent au comité de pilotage. La liste a recueilli aussi le soutien de Nouvelle Donne et de Bretagne écologie.

 En cours de route donc, le NPA d'abord, puis Place Publique et enfin le PCF se sont retirés. Pour les deux derniers partis la rupture tient moins à des désaccords politiques de fond sur le programme qu'à une difficulté à réguler un fonctionnement collectif, à la hauteur de l'ambition exprimée de faire démocratie autrement. Comme le dit elle même Christine Bourquard dans un auto portrait diffusé par l'hebdomadaire "Le Pays Malouin" : "je suis assez pugnace, je lâche rarement l'affaire..." Quitte à bousculer ses partenaires !

La liste citoyenne apartidaire, "Saint-Malo Autrement" -  Alain Guillard, son initiateur, fondateur et animateur de Osons, une association de défense citoyenne, refuse la représentation partidaire et ambitionne un autre fonctionnement démocratique. Une liste de 45 personnes a été désignée en assemblée générale par tirage au sort (un peu plus d'une cinquantaine de candidat.e.s pour 45 places). Ensuite l'ordonnancement de la liste s'est fait par vote sur candidatures individuelles. Engagé depuis cinq ans, le travail d'opposition citoyenne très frontale avec la municipalité Renoult a créé une dynamique unitaire entre des militants rassemblés sur un large spectre. Cette liste rassemble de nombreux militants de gauche adhérents ou sympathisants du NPA, LFI, PCF et même PS et des citoyen.ne.s très sensibilisés aux combats pour la préservation de la qualité de l'air, du littoral...

 Aspect remarquable, les deux listes de gauche ont accueilli et bien intégré des "Gilets jaunes" dont la stratégie avouée et coordonnée est de jouer le jeu de la démocratie représentative et de se donner les chances de siéger au conseil municipal.

 Entre ces deux listes se joue un duel de "frères ennemis" qui affaiblit leur potentiel commun. Alain Guillard (Saint-Malo Autrement) qui a tellement pilonné la municipalité sortante durant le dernier mandat, utilise une stratégie offensive (fortement inspirée par le NPA) qui indifférencie la liste de gauche et toutes les autres du centre et de la droite dans une même critique : "Vous avez laissé faire le maire Claude Renoult par vos votes ou votre manque d'opposition claire". Pour lui, les deux oppositions (de droite et de gauche) au sein du conseil ne se sont pas opposées... seules les associations citoyennes se sont mises en travers de la route de la majorité municipale.

 

Les 70 à 75 % d'électeurs potentiels restant sont convoités par les cinq autres listes.

 La droite introuvable - La droite qui s'affirme comme telle, a pratiquement disparue de cette élection sur le Pays de Saint Malo. Alors (depuis deux élections) pointe l'extrême droite (RN) conduite par un colonel de gendarmerie en retraite Mr Philippe Mialhes, bien propre sur lui et en voie de notabilisation (il est déjà conseiller régional). Il pourrait bien franchir le plafond de verre et entrer au conseil municipal porté par un vote des quartiers populaire (mais qui pourrait en partie être ramené à gauche par les gilets jaunes) et surtout par un vieux fond de droite radicale présent dans la bourgeoisie traditionnelle vieillissante.

 Bien sûr Gilles Lurton, le député LR se situe à la droite de l'échiquier mais ce n'est pas l'image qu'il renvoie. Il s'inscrit dans la tradition de la droite bretonne humaniste et républicaine (à l'image de son mentor l'ancien maire René Couasneau). Il a la réputation d'être un des députés les plus assidus et travailleur de l'assemblée. Ce qui ne l'empêche pas de labourer le terrain et d'être apprécié dans les quartiers populaires. Il a des relais dans le milieu associatif et fonde sa réputation sur sa capacité à intervenir pour résoudre les petites difficultés de la vie quotidienne de celles et ceux qui frappent à la porte de sa permanence et ils ou elles sont nombreux. Il a longtemps hésité face à la perspective de devoir abandonner son mandat de député et en définitive s'est lancé, il y a six mois, portant le dossard de favori de l'élection ; certains prédisaient même une élection dès le premier tour.

 Mais c'était faire abstraction du contexte national et de la stratégie du président Macron pour faire face à une élection de tous les dangers et s'assurer des marges de manœuvre dans la perspective des présidentielles. C'est en cela que Saint-Malo est un laboratoire.

 

L'émergence de la nébuleuse macroniène centriste : ni droite ni gauche, de droite et de gauche.

 Le score de Emmanuel Macron aux présidentielle de 2017 était élevé à Saint-Malo (30 % au premier tour et 78 % au second). Bizarrement dans cette élection municipale de 2020, plus personne n'est investi ou ne réclame l'onction présidentielle. La seule qui ait demandé l'investiture LREM, Valérie Fribolle, ancienne candidate aux législative, a été rejetée par la commission de sélection du parti présidentiel.

 L'ancien Maire, Claude Renoult, au moment où il s'interrogeait encore sur ses chances d'être réélu, avait signé un appel de 70 Maires pour se signaler disponible au président Macron. Son tropisme très libéral et sa distance avec LR, le mettaient effectivement en bonne position. Mais il n'allait pas poursuivre l'aventure et laisse orphelin une garde rapprochée bien peu valorisée.

 C'est alors que se sont déclarés trois leaders de listes sur le segment centriste :

 - Au centre le plus droit, Jean Coudray. Le plus jeune candidat de l'élection reprend le flambeau de Claude Renoult sur un registre gendre idéal, avec un faux air du premier ministre Philippe (en beaucoup moins expérimenté et stratège...). On le sent tenté parfois par le "meurtre du père" mais non !

 - Au centre du centre, Anne Legagne, conseillère générale et médecin chef de service à l'hôpital public. Elle se réclame de François Bayrou et intitule sa liste "au cœur des possibles", une vraie stratégie ! Elle partait au départ sur la liste de Gilles Lurton puis ce fut une rupture brutale et un démarrage sur les chapeaux de roue en solo (en récupérant au passage Valérie Fribolle la prétendante éconduite de l'investiture macroniène. Sa partition est bien réglée et elle la joue avec talent. Elle ajoute l'enjeu d'une femme Maire pour Saint-Malo, volant ainsi l'exclusivité à Christine Bourquard qu'elle veut aussi concurrencer sur le registre d'une "écologie appliquée".

 - Enfin au centre gauche Stéphane Perrin, président départemental et régional du nouveau Mouvement Radical Social Libéral (il siège au bureau exécutif national). Ces radicaux refondés (ou plutôt fondus...) sont des soutiens déclarés du président Macron.

 En région Monsieur Perrin est une des pièces maîtresses du jeu de Jean Yves Le Drian (et accessoirement de Richard Ferrand). Le ministre d'état expérimente dans son laboratoire breton (Le Breizh lab) la structuration nationale de la gauche macroniste. C'est donc un élément clé du dispositif inventé par le président de la république pour aborder l'élection présidentielle en ayant définitivement dynamité ce qui reste encore de la gauche (PS PC) et de la droite (PR), dites de gouvernement.

Dans ce jeu à trois bandes, Stéphane Perrin est un as de la diversion. Il rappelle à qui veut bien l'entendre qu'il est Radical "de gauche" (la presse locale ne le dément jamais d'ailleurs...) et que c'est à ce titre qu'il était le chef de l'opposition de gauche sortante, alors que le groupe politique de gauche au conseil municipal a éclaté depuis deux ans.

 

Voila donc ce qui se joue à Saint-Malo : pour les trois centristes macroniens l'adversaire principal est le candidat LR, Gilles Lurton. Il faut absolument l'affaiblir au premier tour pour, au second tour soit le circonscrire dans une fusion de sa liste avec celle des deux centristes de droite Legagne et Coudray ;  soit le renvoyer à l'assemblée en jouant une fusion des trois listes centristes, autour d'un noyau Legagne/Perrin. A condition bien sûr que le radical social libéral réussisse un bon score au premier tour et en comptant sur un report de voix d'une proportion significative d'électeurs écologistes (voire socialistes...) qui auront voté pour une des listes de gauche au premier tour. Il faut noter que pour cela, Mr Perrin a su associer à sa liste une forte personnalité de la nébuleuse écologiste locale en lui promettant d'en faire sa première adjointe. Mais elle devra sans doute se pousser pour laisser la place à Mme Legagne qui, plus que jamais se verra "au cœur des possibles" !

L'enjeu de ce second scénario centriste est la modernisation (du moins en façade) du personnel politique du centre et de la droite qui domine la scène politique locale (ville et agglomération) depuis des lustres. Gilles Lurton, idole du troisième âge malouin, a une image bonhomme, mais les traits tirés d'un homme fatigué. Le trio Perrin, Legagne, Coudray conviendrait certainement mieux à ces "messieurs de Saint-Malo" - c'est ainsi que l'on nomme le petit groupe d'industriels/commerçants qui, avec quelques promoteurs immobiliers, dominent l'économie locale - et au delà à la jeune et nouvelle bourgeoisie d'esprit start-up qui lorgne sur le développement de cette magnifique ville balnéaire et historique, désormais à deux heures de la capitale grâce au TGV.

 Dans ces deux cas de figure, le président Macron et son ministre, le duc de Bretagne, Jean Yves Le Drian, auront gagné et déblayé le terrain pour les prochaines échéances électorales, dans la perspective des régionales et de la présidentielle.

 

Ce contexte est difficile pour les deux listes de gauche.

A la lecture des programmes ou à l'analyse les débats entre les sept listes on éprouve un certain malaise : où sont les réelles lignes de fractures entre la gauche et la droite pour la gouvernance municipale. Toutes les listes (même celle du RN) font assaut d'écologie et de démocratie participative, utilisant les mêmes mots, mettant en avant les mêmes projets clés et utilisant comme repoussoir les pratiques urbanistiques et de communication de la municipalité sortante, se copiant parfois de manière éhontée, notamment en pillant le programme des écologistes...

 Le reste est question de personnalité, de notoriété, d'image, de compétences supposées, d'expérience réelle et là le trio centriste a quelques avantages.

 A gauche on sent comme une sorte de retenue : le besoin de policer son image pour Guillard, de ne pas paraître trop contraignante, trop punitive, trop clivante, voire trop à gauche pour la leader de l'écologie politique, Christine Bourquard...

 Les deux listes ont en commun un certain amateurisme. Les leaders installés (tous les "professionnels de la politique" ou candidats expérimentés) ont disparu des deux listes au profits de militants émergents ou de citoyens enthousiastes et novices, souvent très hostiles aux "jeux politiques".

 Cela devrait être un avantage au moment où le rejet "des politiques" fait rage ! Mais il faudrait communiquer fortement là dessus et en faire un argument politique, un facteur différenciant. Mais dans le jeu convenu de la campagne officielle - médiatisée et dirigée par la presse locale qui fait un gros travail mais impose le questionnement - il n'est pas facile de faire émerger des pratiques dissonantes.

 Et puis rien ne prouve qu'au moment de mettre le bulletin dans l'urne les citoyen.ne.s qui votent (62 % des inscrits aux dernières municipales, plutôt âgés) soient si sensibles à cet argument ? Les maires sont les politiques dont l'indice de confiance est le plus fort mais on attend beaucoup d'eux : qu'ils soient présents, proches, à l'écoute, compétents, décisionnels, influents, rassurants, désintéressés, qu'ils aient de l'autorité mais ne soient pas autoritaires... 

Le 15 Mars au soir peut-être, le 22 Mars sûrement, on connaîtra les vainqueurs et les perdants devront tirer les leçons de l'aventure. Mais tout est encore possible à l'issue d'une drôle de campagne assez atone mais en fait très politique.

Alain JAUNAULT*

 * Par cette tribune, l'auteur, analyste politique néophyte mais "embarqué" (il est un des acteurs impliqués de l'union de la gauche malouine depuis 2017), espère donner envie à de brillants politologues de se pencher sur le laboratoire politique Malouin. 

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