Prolétaires de tous les pays...

La présidentielle de 2017 aura été une dramatique caricature démocratique. Il en résulte un pouvoir sans légitimité politique autre qu’un credo libéral et de profondes impasses sociétales et écologiques qui nécessitent un changement de modèle économique.

Le point de départ de la mascarade présidentielle date du discours programmatique de Fillon pour la primaire de la droite, discours en principe destiné à appâter des électeurs en vu de l’éventuel mandat national auquel il était censé postuler.
Or s’il est d’évidence que le plus piètre candidat ne saurait engager son parcours en se mettant à dos une bonne moitié du corps électoral, c’est pourtant bien ce que fait l’inénarrable Fillon en menaçant d’abord de substituer des assurances privées aux mutuelles de santé, en promettant ensuite de supprimer cinq cent mille fonctionnaires voire d’augmenter la TVA de deux points et en suggérant enfin que l’avortement faudrait peut-être en reparler.

Alors Fillon candidat à la Présidence de la République? Que nenni! Fillon le frustré n’a tout simplement qu’un seul objectif, battre Sarkozy qui l’a humilié pendant cinq ans, Juppé paraissant d’après les sondages hors de portée. On aura noté que la frustration est encore le moteur de Fillon qui après avoir été viré par Chirac en 2005 alors qu’il fut un ministre fidèle de Raffarin, se précipita, oubliant qu’il fut un gaulliste social auprès de Séguin, dans le giron de Sarkozy pour confectionner un programme de droite décomplexée.
Alors comment battre Sarkozy, Juppé ou pas Juppé? Simple, en sachant que se mobiliseront pour une primaire surtout les électeurs les plus engagés et qu’il convient donc de racoler les intégristes de tout poil, des réacs avérés, cathos férocement anti avortement et manif pour tous, aux libéraux réfractaires à la dépense publique et à l’impôt. Façon plus à droite que moi, tu meurs !

La suite était écrite. Quatre millions de votants, presque deux d’ultra réacs sur Fillion, quelques centristes et des naïfs pour Juppé sans compter ceux de gauche qui n’ayant rien compris sont venus faire barrage à Sarkozy, pauvre diable réduit à un carré de grognards.
Et les mêmes au second tour, Fillion candidat sans l’avoir voulu, n’imaginant même pas qu’il risquait d’inquiéter Juppé et sans doute trop conscient d’une batterie de casseroles inévitablement exhibées et dont le tintamarre couvrirait n’importe quel discours fut-il recentré. Ce fut effectivement bruyant.

Hollande replié pour cause de sens du devoir puisque, dit-il, sa candidature aurait divisé un camp déjà largement émietté, il ne resta à gauche que Hamon et Vals, lesquels entretenaient notoirement les meilleures relations politiques possibles. De plus le positionnement de Hamon rapport à la politique menée par Hollande lui avait valu une placardisation certes consentie mais pour autant frustrante.
La revanche ne pouvait là encore venir que d’une victoire sur Vals, sans pour autant de risque de viser au delà, encore pour cause de Juppé. Et surtout, car il sait que les radicalisés se déplacent majoritairement pour une primaire, convenait-il de gauchiser un discours que Vals ne pourrait suivre eu égard à son positionnement politique de Premier Ministre et ses affichages sociaux-démocrates. On connait la suite.

Passons sur la comédie entre Hamon et Jadot, lequel dispute obstinément à Wauquiez la pole position du crétinisme politique, en lieu et place d’une hypothétique alternative qu’aurait été un deal alors encore parfaitement praticable avec Mélenchon. Rappelons tristement que le cumul des deux au premier tour atteignit vingt cinq pour cent…

Résultat des courses, Juppé et Vals écartés, l’espace au centre gauche et au centre droit devenait béant, et un Macron sorti de nulle part n’a plus eu qu’à s’engouffrer suivi d’une bande de marcheurs cadencés et de quelques vieux caciques obstinés rapidement rapatriés à Pau et à Lyon.
Toujours est-il que là où Macron opposé à Vals et à Juppé aurait récolté à peine quelques pour cent, il se retrouva bombardé au second tour face à une déplorable Marine Le Pen, enfin révélée, et dont il ne fit qu’une bouchée pour seule cause d’une discipline républicaine que beaucoup, nonobstant les conséquences évitées, regrettent amèrement d’avoir si scrupuleusement suivie.

L’arithmétique étant incontestable, Macron est électoralement légitime comme il l’est du reste à titre personnel car il s’agit manifestement d’un homme de grande valeur, tous aspects confondus.
Pour autant il est politiquement illégitime car avant tout progéniture innocente de Fillion et de Hamon, façon Moïse et la Mer Rouge, et que de surcroît ce que ses suppôts résiduels nomment son programme n’a d’abord été qu’une suite d’énoncés censés préparer un « nouveau monde », appellation volée à Henri Emmanuelli, finalement regroupés à peine un mois avant le premier tour.
Ajoutées à la discipline républicaine désabusée pour cause de Le Pen, après le père la fille mais bien moins nettement, les voix qui l’ont posé sur la plus haute marche de la République procèdent donc bien au total d’une avalanche de circonstances fortuites, sans cohérence, et conduisent in fine à une élection sans légitimité politique.
Les élections législatives qui ont suivi ont sans doute momentanément occulté cette perception de par le matraquage systématique en faveur de l’avènement d’une représentation issue de la société civile rompant avec le vieux monde politicien et de facto proche des gens. On sait le gouffre qui advint.

La stature qu’il s’est donnée, ou qu’il s’est vue, gamin immature qui croie que la Terre s’est mise à tourner lorsqu’il y a posé son auguste peton, lui a alors fait commettre une kyrielle de fautes politiques qui expliquent en partie, ne serait-ce que comme déclencheur, la fronde que nous vivons.

Cette fronde ne sort pas de nulle part. C’est un mouvement de fond, le premier digne de cette appellation depuis Mai 68, il y a cinquante ans. Et comme Mai dure depuis cinquante ans, car même si les pavés ont cessé de voler, les idées volent encore, sans quoi du reste la contestation actuelle ne serait pas aussi libérée.
Et comme pour Mai, même si la fronde se dissipe, le mouvement durera cinquante ans car il traduit le besoin d’une véritable inflexion économique redistributive qui renforcera celle que réclame la mal-nommée transition écologique et qui devra bien s’étendre sur des décennies, que nous en sortions finalement vainqueurs ou du reste pas.

D’autant que l’une comme l’autre plongent leurs racines il y près de cinquante ans, encore cette période d’un demi siècle qui rythme notre évolution moderne.
Ce fut le premier choc pétrolier qui sans la stopper a commencé subrepticement à infléchir ce que l’on nomme les trente glorieuses. Tant la désindustrialisation que le chômage démarrent à ce moment, marqué par une inflation record, et que rien ne freinera. C’est aussi, il faut le rappeler, l’envol de l’informatique qui passe des laboratoires aux applications industrielles et commerciales puis, à peine plus tard, parvient dans les chaumières.
Ce furent aussi les premières alertes écologiques, la découverte du soleil et du vent, peut-être trop peu encouragée du fait d’une dépendance persistante au pétrole et du poids écrasant d’un investissement nucléaire alors et jusqu’ici justifiable.

Qu’elle soit sociétale ou écologique, l’urgence est d’autant plus réelle que les transitions ne sauraient se réaliser que sur des temps longs. Or, et comme l’a énoncé plutôt pudiquement Nicolas Hulot, nombre d’observateurs prétendent que seul un changement, en tout cas une inflexion significative, de modèle économique serait susceptible d’engranger un cycle vertueux, d’une part en réduisant les gaspillages et pollutions de toute nature, d’autre part en redistribuant plus équitablement une richesse alors forcément réduite.

Le challenge est redoutable. Il ne se résoudra pas par des ajustements de curseurs déplacés au gré des événements ou des opportunités politiciennes. Les doxa primitives de financiarisation au service du seul profit cumulatif et de consumérisme mondialisé doivent alors être renvoyées aux oubliettes d’un temps où le productivisme était justifié car indispensable au sortir de conflits qui avaient rendus exsangues des territoires entiers.

La question est donc posée de savoir si la monstruosité d’un capitalisme anthropophage au prétexte du marché peut être aménagée ou, sinon, s’il ne faut pas se souvenir qu’il existe une alternative collectivisée que la modernité rend praticable.
En substance, si l’expérience collectiviste des pays dits communistes a notoirement conduit à des catastrophes humaines et économiques, il faudrait savoir contextualiser les conditions géopolitiques et sociétales pour faire la part de déficiences organiques et de paramètres aujourd’hui vraisemblablement obsolètes.
L’exégèse serait ici impraticable mais si on peut se limiter à l’essentiel, il semble qu’une planification bureaucratique sans rapport avec les besoins réels d’une part et la rigidité autoritaire au prétexte de menaces réactionnaires, caractéristiques propres aux pays totalitaires, d’autre part, puissent être identifiées comme les tares majeurs d’un système dont il n’est pas prouvé que la viabilité économique ne puisse être, expurgé de ces obstacles, parfaitement réelle.

Les deux tares évoquées, planification et rigidité, sont aisément surmontables aujourd’hui. D’une part les moyens de communication et d’expression, alors utilisés dans le meilleur sens, permettent à quasiment tous d’exprimer des besoins à partir desquels une perspective de planification réaliste devient vraisemblable. D’autre part les consciences individuelles et collectives des pays développés, et qui déteignent chaque jour sur les autres, n’autorisent plus une rigidité qui rendrait chaque voie unique au risque de finir dans un mur.
La propriété collective des principaux moyens industriels et logistiques sera la meilleure garantie de la frugalité énergétique car sous le contrôle de tous et, de même, une gamme de rémunérations, pour rester conformiste, dont les écarts seraient limités et justifiés.

Bien entendu, si l’appropriation collective, pour faire classique, des grands moyens de production et d’échange, demeure une pierre angulaire incontournable, elle ne devrait supprimer en aucun cas les initiatives individuelles ou plus collectives parce que la nature humaine comportera toujours cet instinct de liberté qui restera une source majeure d’innovation et de création.
La cohabitation de ces formes économiques est tout sauf impraticable du moment que la conviction de l’impossibilité d’une alternative qui reviendrait à un suicide collectif est comprise et partagée. Bien entendu elle suppose un espace d’application qui recouvrirait bien au-delà du pays et même du continent.
Prolétaires de tous les pays, unissez vous !

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