Grenoble, un jour en novembre.

Tôt ce matin, un bordel épouvantable retentit sur le cours Berriat, là où j'habite, à Grenoble. Je regarde à la fenêtre, et je vois un tas de fourgons de police. C'est à 50 mètres de chez moi, je descend. Il viennent pour expulser le camp des SDF qui campent sous la voie ferrée.

Tôt ce matin, un bordel épouvantable retentit sur le cours Berriat, là où j'habite, à Grenoble.

Je regarde à la fenêtre, et je vois un tas de fourgons de police. C'est à 50 mètres de chez moi, je descend. Il viennent pour expulser le camp des SDF qui campent sous la voie ferrée.


Les z'otorités avaient prévenu : il fallait évacuer le camp, car ces gens là encombrent le passage ; ils font peur aux honnêtes gens, et puis ils sont sales.
Le camp est insalubre, c'est le maire qui l'a dit.

Ou le préfet.

Ou les deux, je ne sais plus.

C'est vrai que les lavabo, les douches, et les wc, dans la rue, il n'y en a guère.

Et puis le ramassage des ordures, c'est prévu pour les immeubles bien entretenus, pas pour les SDF. Les SDF, ils n'ont qu'à habiter dans des appartement propres pour qu'on ramasse leurs ordures.

 

Alors ils sont venus : 12 ou 15 camions remplis de CRS ; et des voitures de la police urbaine, et celles de la police municipale.

Il y a ceux en uniforme, et ceux avec des brassards, et sûrement ceux en civil pour surveiller discrètement les quelques dizaines de manifestants, des militants du DAL ou des simples passants et sympathisants.
Il y a au moins un camion de CRS par tente répertoriée, 10 cerbères sur-armés par homme, ou par femme avec enfants.

Tous les accès étaient barrés, les boucliers et les lance-grenades bien en évidence dans les mains policières.

Faut ce qu'il faut.



Virés de leurs tentes à 7 heures du matin par 3 ou 4 degré.

Les hommes, les femmes, les enfants, ceux qui pouvaient marcher, et ceux, trop jeunes, qui ne le pouvaient pas.

Enfin, ils n'ont pas eu trop à se plaindre, il n'y avait ni vent, ni pluie, ni neige.

Ils sont partis par petits groupes, par familles, après les «indispensables» formalités de vérification des pièces d'identité.

On peut facilement supposer qu'il y aura bien deux ou trois clando qui se feront expulser. C'est bon pour les stats.

Ils sont partis, mais ils reviendront.
Tout le monde le sait !

Ils étaient déjà là il y a quelques mois, exactement au même endroit, et ils se sont déjà fait expulser. Alors ils sont revenus.

Où iraient-ils de toute façon ?


Dans mon immeuble, un appartement, celui contigu au mien, a été aménagé il y a quelques mois pour être en location AirB'n'B. Un autre est en travaux pour la même utilisation future. Les petits hôtels peuvent bien fermer, les migrant et les SDF peuvent bien crever faute de toit, le bulldozer de l'économie numérique des plates-formes doit passer. La «start-up nation» est en marche.


En me promenant pour longer le camp je prenais des photos du démantèlement en cours. On pouvait voir tous les pauvres objets de la vie quotidienne de la précarité abandonnés à même le sol, en vrac, un peu comme dans ces vignettes de BD, ou ces dessins animés, ou ces scènes apocalyptiques de «The Walking Dead ». Les tentes éventrées, les matelas de mousse jetés par terre. J'ai même vu une paire de bottes de femme, des belles bottes, comme abandonnées par sa propriétaire suite à une fuite éperdue.


Les employés municipaux chargés du nettoyage étaient vêtus de « shadoks », des combinaisons intégrales comme s'il s'agissait d'une décontamination nucléaire. Je pouvais les voir balancer des affaires et des tentes avec rage, comme s'ils avaient un compte personnel à régler. De temps en temps, l'un ou l'autre riait vulgairement de tel objet incongru, objet qui n'était peut-être que la seule richesse d'un enfant perdu.


A un moment, je me suis rendu compte qu'il y avait dans l'air une vilaine odeur, entêtante, qui prenait les narines.

Ce n'était pas l'odeur du SDF mal lavé.
C'était l'odeur du gas-oil des camions de CRS. Tous les camions, tous, avaient leurs moteurs en marche depuis leur arrivée avant le lever du jour. Ces moteurs ont tourné pendant des heures et des heures et des heures. Pour rien puisque les camions étaient garés, à l'arrêt. Alors ?

C'était sans doute pour mettre la touche finale, la cerise sur le gâteau, le petit must qui rendrait parfaite et sans tâche l'abjection du jour.

Une fois les SDF évacués on ne sais où et les flics de toutes obédiences retournés dans leur baraquements respectifs, je suis rentré chez moi un peu secoué et je me suis dis : "Bon, on va faire comme si la journée commençait maintenant", et c'est alors que j'ai réalisé :
Ah, zut ! Il reste encore à supporter les déclarations auto-satisfaites des z'otorités et celles, grassements pontifiantes, du petit monde politico-médiatique.

 

Fait à Grenoble, Primidi 1 Frimaire, An 228 de la République

Voir  le petit reportage photos : https://drive.google.com/open?id=1I595RIBLLWNWvlEIRh371QJZvohpm6zZ

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