Alain VERNET
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Billet de blog 24 mars 2016

A corps perdu, encore retrouvée! Petite philosophie d'un corps qu'on fait souffrir

A travers l'exemple d'une adolescente qui met son corps à mal (scarifications, anorexie, automutilations) une réflexion philosophique sur les rapports qu'ont les adolescents avec leur corps - travail de Master 2 recherche en philosophie - Direction Eric FIAT - université de Paris/Est - MLV

Alain VERNET
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

INTRODUCTION

            « Elle sera laide » ! De sa voix chuchotée des couvents féminins, Mère Innocente[1], supérieure du couvent des Bernardines de Picpus, fit tomber à l’oreille de la mère vocale qui l’accompagnait ce jugement définitif sur Cosette, que Jean Valjean, tout à son idolâtrie d’un amour paternel, - de substitution et de réparation – d’autant plus massif qu’il était tardif, n’entendit pas, et qu’il aurait, de toute façon, compris comme un encouragement et un pronostic favorable, s’il avait pu l’écouter, à supposer qu’il fut encore mentalement présent à la situation, tant il est vrai que confit dans une reconnaissance confinant à la béatitude et à l’imbécillité, il ne disposait plus guère de ses sens, sans doute plus de sa raison, certainement pas de son entendement. Par ces paroles tranchées la prieure décidait de l’avenir, se livrant à une anticipation correspondant à son désir, mais aussi aux nécessités de la vie monacale, décidant de rêver une réalité conforme à ses besoins, en contraignant le présent à devenir, progressivement, ce qu’elle souhaitait pour l’avenir. Les canons de l’époque voulaient qu’en effet il ne soit point souhaitable, au contraire, que l’on fût beau pour se donner à Dieu, peut-être pour garantir une forme d’exclusivité, une non concurrence, et pour qu’il n’y ait aucun risque qu’il se trouve, dans le siècle, dans une quelconque compétition avec des mortels, prêts à risquer leur salut pour quelques instants, de trouble, de bonheur ou d’extase. Si Dieu doit être sagesse, force et beauté, s’il est la mesure de toutes ces qualités humaines, la qualité des qualités, l’étalon indépassable et inatteignable de celles-ci, à l’évidence, son service ne requiert pas, de ceux qui l’assurent, les mêmes caractères physiques, car, pour ce qui serait d’une esquisse ou d’une approximation de la perfection, seule importe la sphère de la moralité, plus éloignée de la chair et de son expressivité toujours un peu désordonnée. Faut-il supposer, dès lors, que Dieu serait jaloux ? Ces trois mots introductifs avaient, assuremment, la force d’un oracle. Sans être vraiment une malédiction, l’annonce et l’énonciation d’un avenir désespérant, pouvaient-ils engager un destin, une trajectoire absolument déterminée ? Disaient-ils l’irrépressible d’un désir avec lequel nul autre ne peut rivaliser ? Quel était la vigueur de leur style, creusant la substance d’une marque indélébile, inscrivant comme une scarification, plus qu’esquisse en tout cas, déjà pars pro toto, agissant comme un organisateur du devenir ? 

            Ces trois mots, qu'on eut pu supposer méchants, trempés dans l'aigreur des renoncements, filtrant d'un corps perçu peut être comme inutile, d'où tout plaisir paraissait définitivement écarté, à moins de se consumer d'une passion mystique, qui, en l'espèce, ne semble pas avoir été vécue, à peine peut être envisagée, éventuellement rêvée au creux des lits d'insomnie, que le doute parfois inonde, ne l'étaient pas forcément. On peut même supposer qu'ils étaient compatissants, regrettant un état à venir, ou cherchant à faire que se superposent deux situations : un état de fait, c'est à dire une vie monacale, ou éventuellement, le moment venu, ménagère, faite d'abnégation, d'oubli, voire de don de soi, et une apparence physique, n'emportant pas le regard concupiscent chez l'autre, au point de se mirer dans ses yeux, possiblement admiratifs, en désirant s'y perdre, ou éventuellement s'y trouver, s'y découvrir, s'y convertir, comme Aragon chantant les yeux d'Elsa[2]. Mais bien plutôt des yeux comme les invente le poète espagnol Antonio Machado[3] écrivant « Tus ojos me recuerdan / las noches de verano / Negra noche sin luna/ Orilla al mar salado / Y un chispean de estrellas / De un cielo negro y bajo. / Tu ojos me recuerdan / Las noches de verano », qui sont des yeux faisant renaître, recomposer, refonder le monde, comme le sont toujours peu ou prou les yeux de la passion, passion amoureuse aveugle aux réalités, mais qui imagine un ailleurs, un autrement, un absolument, tout autant que la passion venimeuse des haines et des rancoeurs.

            Le roman de Hugo ne décrit pas les origines, ni la finalité, ni même la force de ce désir, que suggérait, sussurait, suppurait Mère Innocente. En tout cas son expression remplit totalement la brièveté de l'échange que la religieuse eut avec Cosette. C'est dire s'il était envahissant, au point d'interdire toute autre parole, et d'être, ou peu s'en faut, l'unique manifestation d'un intérêt de la supérieure pour Cosette. Il s'imposait totalement dans l'espace de cette rencontre, ne laissant d'autre alternative, pari sur l'avenir enfermant complètement dans ses déterminations, au point d'empêcher qu'on puisse emprunter d'autres voies, effectuer un autre cheminement, concevoir un futur différent. Il postulait l'avènement d'une réalité dont rien ne permettait d'augurer qu'il fut possible d'y échapper. Un logos, énoncé se voulant annoncé, traçait par avance ce que deviendrait la réalité, informant une matière, encore vierge de toute inscription, pour la façonner, afin qu'elle s'emboîte, s'insère, se fonde, dans la trame d'une pensée extérieure, non pas seulement d'une manière adhésive, en creux, mais aussi d'une manière identificatoire, en se faisant acteur d'un destin pensé par l'autre, forgeron d'un acier trempé d'abord dans une autre volonté, une autre intentionnalité que la sienne, logos voulant pour l'autre, et voulant l'autre, qui devient alors instrument, à son corps plus ou moins défendant, d'une projection qui devient réalisation, d'un imaginaire s'imposant progressivement, et le plus souvent sans en avoir l'air, dans le réel, qu'il constitue en même temps qu'il le pense, désir incarné, d'abord celui de l'autre, qui finalement devient appropriation.

            Dans le roman « Les Misérables », on le sait, un tel souhait sera tenu en échec, car Cosette deviendra une belle jeune fille. C'est que nous sommes là dans la compétition des désirs, car à celui de mère Innocente s'opposent les désirs successifs de jean Valjean puis de Marius Pontmercy, qui souhaitaient, chacun à leur façon, et de manière antagoniste, un autre avenir pour Cosette, se retrouvant cependant l'un et l'autre pour penser que cet avenir doit être radieux, nimbée d'une beauté qui réparera le mal initial, beauté témoignant d'un retournement et pour tout dire d'une rédemption.

            Certes y-a-t-il, dans le roman, une concordance entre l'enveloppe physique et les valeurs morales imprégnant la personne. Cosette, pure et sans tâche, ne saurait être laide, et la blancheur de son teint, le velouté de son grain de peau, figurent la blancheur de son âme ainsi que la douceur de son tempérament. Confirmant cette perspective, Eponine, fille des Thénardier, qui pourtant se livre à des actions criminelles marquées du sceau du mal, ne deviendra pas non plus laide, malgré sa vie de « patachon », car toute humanité et tout désir de faire le bien n'ont pas disparu en elle, comme le montre le sentiment qu'elle éprouve envers Marius, n'étant repoussante que d'une manière superficielle, à cause de sa posture, et plus encore de ses parures et vêtures, qui ne la mettent pas en valeur. La persistance, malgré tout, et par delà ses attitudes immédiates, démontre la possibilité d'une évolution, d'un double en elle, qui n'est pas complètement superposé, identifié à sa présentation manifeste, permettant une marge de jeu et de variation, donc d'évolution.

            Les figures de ce double sont constamment présentes dans notre univers, à l'oeuvre toujours, à la manœuvre sans cesse, agissant sur nous, nous faisant agir malgré nous, guidant nos actes et nos comportements, sans pour autant jamais pouvoir complètement nous réduire.

            Ce double, insistant, incisif, est une part de nous-mêmes, sans cesse présent, sans même que nous nous en rendions compte, et nous  ressentons ses manifestations comme étranges, ce qui nous permet de la considérer comme un étranger, et cela, au fur et à mesure que se construit notre personnalité. Car ce double, à l'origine de notre vie, est totalement nous-mêmes, avant que, progressivement, nous nous efforcions de plus en plus de le tenir à distance, de l'éloigner, de le mettre à nos côtés, mais à nos lisières, à notre frontière. L'enfant, chacun le sait, et le plus souvent, avant d'être un corps, avant d'avoir une existence propre, avant d'apparaître comme une substance physique, existe cependant déjà, dans la pensée de ses parents, grâce aux désirs de ceux-ci, qui déjà se le représentent, le font vivre, l'incarnent dans des images, l'inscrivent dans des actions, une trajectoire et un destin.

            Ce désir, qui s'expose de manière consciente, rationnelle, logique, même s'il s'agit d'une logique possiblement passionnelle et sentimentale, est le reflet d'un autre, ombre portée sur le développement de l'enfant, ce qui permettra un processus de personnification, d'identification, plus ou moins réussi, ce que, le plus fréquemment, la mise en place des enveloppes psychiques, de l'image de soi, de l'intégration du schéma corporel[4], de la mise en place de l'image de soi[5], que métaphorise « le stade du miroir » de Lacan[6], qui explique que l'on prend conscience de soi à travers un autre, dans une anticipation s'installant dans la distanciation qu'inaugure les premières frustrations, la non réponse instantané, le délai qui devient distance, et sensation dès lors de l'altérité. Cet autre projectif a une réalité physique, mais il a aussi une réalité psychique, visible et perceptible à travers un discours explicite, invisible, détournée, déguisée, multiples stratégies processuelles d'un Inconscient qui est pur discours, pur logos, sans matérialité aucune[7]. Mais pour rendre ce désir, qu'il soit conscient ou inconscient, il faut un intermédiaire, une médiation, qui l'incarne. Ce désir, déterminé souvent par un passé, projection dans un futur, nécessite, pour être présent, de se réaliser, c'est à dire de prendre une forme matérielle : cette forme matérielle est le corps, à la fois contenu et contenant de pensée, support et surface d'émotions et de sentiments, délimité par une enveloppe, donc un espace, mais aussi par une temporalité : la naissance et la mort, l'une et l'autre marquées de l'incertitude et de la contingence : une apparition qui aurait pu ne jamais se faire, une disparition programmée, certaine dans son effectivité, mais incertaine quant au moment et aux modalités de celles-ci.[8]. Ce corps est à la fois un réel, une matérialité, qui incarne un désir, c'est à dire un imaginaire, une manière de rêver ce que sera ce corps, dans ses formes physiques, dans ses postures, dans son déroulé existentiel, images toujours multiples, changeantes, éventuellement contradictoires, lequel désir est la projection d'un logos, c'est à dire d'une pensée consciente, mais aussi de projections inconscientes, c'est à dire un réseau, un entrelacs, d'articulations symboliques, agissantes à son insu, et même malgré soi, comme un style, une inscription, qui s'insinuent dans un réseau, un maillage, un cheminement de traces préalables, et qui creusent des repères, des sillons, des marques, qui permettent et la reconnaissance et la distinction, ces différences étant des préalables nécessaires à la mise en place de l'altérité, qui s'impose à soi, en même temps qu'on se pense soi-même, qu'on se possède et s'approprie comme tel. Cette médiation du corps est tellement indispensable que Dieu lui même fut contraint de prendre cette forme, de se réaliser comme corps, à travers la métaphore du fils, pour rendre effectif un logos, une rédemption, refonte, reconstruction, réparation de la distorsion originelle, pour réinscrire une pulsion de vie, du côté du Bien, lui redonner force et vigueur, par rapport à une pulsion de mort, iconisée comme péché originel, et figurée sous la forme de la tentation du malin[9], qui donne figure et image au mal, remettant en quelque sorte sur le métier son ouvrage des débuts, imparfait, imperfection que n'avait pas effacé le déluge, sans doute à cause d'une faute de Noé, qui, s'étant livré à une exhibition sexuelle dans sa vigne et devant ses fils, n'avait pu mettre en place un Surmoi adapté face à l'irruption du Ça[10].

            La matérialité du corps apparaît donc indispensable, sa réalisation incontournable, sa présentification inévitable, et il faut que le Verbe se fasse Chair pour qu'un désir, c'est à dire de multiples figures d'un logos entrelaçant des chaînes de sens, visibles ou non, perceptibles ou non, puissent avoir une efficacité procédurale. Mais on perçoit combien ce corps est kaléïdoscopique, énigmatique, insaisissable, et peut-être même indéfinissable, toujours plus que lui-même, et que ce qu'il donne à voir. Matière il l'est assurément, mais cette matière est ou non vivante, et quand elle est vivante, elle n'est pas obligatoirement homme[11]. Mais une forme humaine n'est pas nécessairement vivante, même si elle est un corps matière, représenté, figuré, à travers des images, que peuvent être des œuvres d'art, toujours transposition, même si elles ont une prétention figurative et réaliste, même si l'on utilise des techniques qui vise à saisir le réel au vol, dans son surgissement,, son apparition, de son instantanéité, comme avec la photographie, car il y faut toujours le filtre de celui qui observe et sélectionne dans le réel. Le cadavre, encore matière, a bien lui aussi forme humaine, et pourtant, s'il a vécu, la vie s'en est retirée. Le corps a donc besoin d'être matière et d'être forme, mais en plus il doit être animé, doué d'une force de vie. Ceci pour autant ne suffira pas à le définir, et on constatera qu'il existe un corps biologique, un corps pour soi, un corps pour autrui[12], Ce corps, dont Platon nous dit, qu'il est « ce tombeau que sous le nom de corps nous promenons (…) avec nous, attachés à lui, comme l'huître à sa coquille [13]» par conséquent masque, symptôme, signe, vecteur, présence, composants, de nous-même, ce qui le fait un multiple ayant une forme unique, mais chaque fois différente, selon qu'il habille l'un ou l'autre, pourrait donc se décliner comme corps physique, corps biologique, corps anthropologique, métaphorique, fantasmé, extériorité, intériorité, stabile et mobile, état et processus[14].

            Il est des situations où l'énigme de ce corps s'impose à nous, comme une possession, une interpellation constante, une espèce d'agression permanente. D'une certaine manière toute vie sociale nous impose le corps de l'autre, que nous croisons, frôlons, côtoyons, le voyant, le touchant, le sentant, l'écoutant, qu'il soit physiquement présent, qu'il soit absent à travers la pensée ou le souvenir. Cette rencontre des corps suffirait presque à définir ce qu'est la vie sociale, ce qu'est aussi sa pérennité, puisqu'il y faut une sexualité, qui oblige à cette proximité. Mais cette rencontre, qu'on pourrait croire purement matérielle, est aussi faite d'échanges, ce qui la place dans un cadre symbolique, fait d'attente, de projection, d'anticipation, de répétition, donc d'une dimension de temporalité qui met en place un logos. Ce corps matériel est donc d'emblée un corps de langage, et avant même qu'il soit corps parlant, il est corps parlé, par la reconnaissance qu'en fait l'autre, de la même façon que nous parlons le corps de l'autre. Corps de langage, il est pensé par l'autre, comparé à d'autres, comparé à des modèles, doubles divers, positifs ou négatifs, idéalisés ou dévalorisés, assimilés à Dieu ou au diable. C'est le travail de l'interprétation. Mais ce faisant il est construit par l'autre, qui le détermine, à la fois dans sa forme et ses processus. Mais ces déterminations, du fait de la vie sociale, qui fait que l'autre est multiple, pluriel, sont souvent antagonistes, pouvant s'équilibrer, laissant finalement toute sa place à la liberté de l'individu, qui l'exprime dans, avec et par son corps. Mais à cette multiplicité des paroles des autres correspond souvent la multiplicité de ses propres paroles, expressions incompréhensibles d'un corps qui verbalise, à travers un agir, qui peut être paradoxal, et qui en dévient déroutant, voire inquiétant. C'est particulièrement le cas à l'adolescence, et ,ce, d'autant plus qu'alors le corps est mis en avant, qu'il devient totalitaire, dans le ressenti, du fait des émois affectifs en rapport avec la puberté, la présentation, du fait des transformations pubertaires, dans les comportements, marqués par une toute-puissance de l'agir, qui instrumentalise le corps, lequel en même temps dit la souffrance que génère cette situation de passage, de limitation des possibles, de raréfaction des probables, l'exprimant par une mise en jeu, un en avant du corps, à la fois dans l'excès et dans l'extraordinaire, cultivant l'étrangeté, pour mieux percevoir ses frontières, ses limites, sa surface de contact, sa différence, ses ressemblances, donc ce qui reste d'ouverture, de marges de variations, dans les déterminations préalables, qui rassurent en même temps qu'elles aliènent, adolescence qui rejoue en précipité et en accéléré, tout ce qui fait sens, individuel et collectif, et cherche à contempler, enlacer, incorporer, toute les dimensions du monde, ici et ailleurs, passé, présente, et future.

            Le corps dans tous ses états et toutes ses dimensions est la raison d'être, la justification, la légitimation, des professions soignantes. Le rapport qu'entretiennent les soignants avec lui reste cependant complexe, complexité majorée lorsqu'il s'agit du corps des adolescents, qui plus est lorsqu'il s'agit du corps d'un adolescent malade, et encore plus, quand il s'agit d'une maladie psychique. L'adolescence est en effet promesse  en cours de réalisation, et la toute-puissance de l'action qui le caractérise, est comme une force brutale de vie, vie qui cherche à s'investir, toute entière mobilisée, mais non encore attribuée, non encore appliquée. C'est pourquoi les conduites suicidaires, ou d'apparence suicidaires, des adolescents, peuvent désarçonner et susciter de la perplexité. L'observation prétexte à la réflexion décrit une adolescente que ses comportements avaient failli conduire à la mort, sans qu'on ait pu être certain que c'était véritablement son souhait. Elle a ce faisant mis en échec le logos de l'équipe, mais aussi celui de sa famille, dont toutes les interprétations furent inopérantes, et dont toutes les projections, c'est à dire les tentatives de déterminations, à travers les thérapeutiques instituées, furent des échecs. Il était impossible de parler le corps de cette adolescente, et toutes les tentatives pour l'imaginer, la faire adhérer à d'autres représentations, images, figures d'elle-même, furent impossibles. Et pourtant elle paraissait chercher ce qui pouvait constituer son double, essayant de le visualiser à travers des clichés radiographiques, et à l'extirper grâce à une intervention chirurgicale. C'est dire que ce double était agissant en elle, mais qu'en même temps elle ne pouvait pas l'imaginer, pas se le représenter, pas le construire ou le reconstruire, en lui donnant un quelconque sens. Il en résultait une confusion, une désorientation, qui infiltrait l'équipe, comme si le corps désorganisé de la patiente influençait, de manière mimétique, le corps symbolique de l'équipe, incapable alors d'assumer son rôle thérapeutique. Ce double ne se laissait pas nommer, pas piéger, pas approcher, et c'est toujours lui qui avait l'initiative de la surprise, à travers les multiples transformations des comportements présentés par la patiente, dont le corps parlait, exprimant une parole inaudible et incompréhensible, même pour elle, parole tellement paradoxale, qu'elle conduisait à des impasses et des erreurs, comme celle de prendre une attitude de mise en danger extrême, pour un désir de mort, alors qu'elle était d'abord une protestation de vie.

            Cette observation permet en effet de penser que le corps, écrin de la pulsion de vie, théâtre de l'affrontement entre pulsion de vie et pulsion de mort, est aussi l'écran de cette confrontation, qui pourrait être la définition de l'inconscient, qu'on ne perçoit qu'au moyen de détours compliqués, moins profonds qu'on ne croit, si évidents, qu'ils passent inaperçus[15], qu'on a besoin d'imager, d'imaginer, de métaphoriser, pour qu'il nous apparaisse, inconscient devenant alors double imaginaire, iconique, sans perdre de sa puissance prescriptive, inconscient symbolique, agissant à la manière d'un oracle, pour se réaliser, s'incarner, sans pour autant se faire plus lisible, et dont on peut penser qu'il est souvent plus de l'ordre du corps que de la pensée. Et pourtant que n'a-t-on fait, et d'abord la psychiatrie, pour tenter d'inscrire l'inconscient dans l'ordre de la pensée, tenant alors à distance un corps qui, cependant, refusait de s'effacer, de se laisser totalement contraindre et néantiser, et qui toujours, dès qu'on l'enferme ou le nie, fait retour, comme un refoulé, sur le mode de la compulsion de répétition, qui se manifeste comme une expression caricaturale dans notre observation, mais qu'il faut peut être entendre comme un crie dans la nuit des disparitions, et qui appelle, comme Rachel appelant ses enfants assassinés par le roi Hérode.

ANAÏS, ADO A L'EXTREME

            Elle avalait n'importe quoi : des bijoux, des pièces de monnaie, ainsi que des couverts ; que du métal ; ou presque ! Elle avalait n'importe quoi : des aiguilles, des épingles, et des lames de rasoir ; ce fut fatal ; ou presque ! Car elle n’en mourut pas, quand bien même cela aurait pu être, et cela aurait dû se faire, tellement elle s’approcha de cet instant infinitésimal quand tout bascule de vie à trépas. Pas cette fois, et pas une autre, déjouant tous les pronostics, faisant mentir les prévisions, inscrites en faux contre les oracles ! C’était il y a plus d’un an, deux peut-être, aujourd’hui une éternité, et, malgré de multiples agressions contre son corps, aux conséquences moins dramatiques que celles qui auraient pu résulter de cet épisode, mais qui confortaient dans cette appréciation qu'un jour viendrait qui pourrait être son dernier, elle vit encore, miraculée de la chirurgie et de la réanimation, continuant cependant, d’une manière certes moins radicale, à mettre en balance sa vie, en jeu son corps, en de multiples manifestations, comme autant d’expressions d’une existence toujours hésitante et précaire, mais qui se poursuit, sans qu’on sache bien la comprendre, la saisir, expliciter ses difficultés, percevoir ses ressorts intimes, sans qu'on puisse, finalement, apprécier ce qui la fait vivre, tellement pour le sens commun il est évident -ou en tout cas il en fut ainsi) qu'elle n'aspire qu'à mourir. C'est en tout cas ce qui pourrait se déduire de l'analyse clinique de sa situation, et de la comparaison qui pourrait être faite avec d'autres situations analogues, par conséquent de ce que l'expérience enseigne. Pour ceux qui l'entourent, ou simplement la côtoient, que sa vie soit, encore et toujours, relève de l'improbable, de l'inexplicable, et même de l'impensable, et donc du mystère. Si bien qu'elle demeure pour l’équipe soignante une énigme, une question sans réponse, une interrogation constante, pour tout dire une étrangeté, d’une autre nature, hors des mesures communes, appartenant à un monde différent, à la fois proche et lointaine, caricaturale dans ses manifestations, qui restent toujours dans l’excès, la démesure, une façon d’énormité, comme si on les voyait à travers un effet de loupe, au point d’envahir tout l’espace de vision, de ne plus permettre de percevoir autre chose que ce qu’elle montre : ce corps qu’elle agresse de multiples façons, qu’elle martyrise pour, par hypothèse, rendre visible un invisible. Elle échappe à notre entendement alors même qu’aucune des explications habituelles permettant de rendre compte de ces situations ne s’impose, qu'aucune n'est jamais pertinente, en tout cas définitivement, puisqu’il n'est aucun des moyens thérapeutiques proposés sur la base de ces explications, des grilles de lecture utilisées, qui soit durablement efficace.

            Tout ceci a produit un état de perplexité pour l’équipe soignante, confrontée à l’échec, mais aussi au mouvant, à l’incertain, à l'inhabituel, toujours sur le qui-vive, dans l’attente d’un imprévu, et toujours mise en défaut, dans ses efforts de surveillance, dans ses tentatives d’analyse, dans ses mécanismes de défense, et finalement mise à mal dans son identité professionnelle, dans ses capacités contenantes, apaisantes, aidantes. C'était comme si les attaques de la patiente contre son corps, qu’elle cherchait à mettre en pièces, en miettes, à réduire en bouillie, et, somme toute, à travers lui, contre l’unité de sa personnalité, son individualité, qu’elle morcelait, disjoignait, découpait, affectait aussi le corps symbolique de l’équipe, sa cohérence, son unité, sa possibilité d’être pour autrui Moi Auxiliaire, notamment pour les patients à la personnalité fragilisée, désordonnée, désorganisée, par la maladie psychique, et qui avaient besoin de cet étayage, de ce contenant annexe, extérieur, pour reprendre, retisser, reconstruire, leur enveloppe psychique personnelle S’il est en effet fréquent que les patients, dans un service de psychiatrie, puissent se confronter au cadre thérapeutique, l’attaquer en quelque sorte, pour éprouver sa solidité, et ce faisant se rassurer en constatant qu’il peut servir de point d’ancrage, et si de telles modalités fonctionnelles sont encore plus manifestes dans un service de psychiatrie de l’adolescent, puisque c’est déjà une des particularités des adolescents que de chercher à s’affirmer, et donc à exister, par l’opposition, la contestation, la critique et la remise en cause des normes, modèles, autorités, qui sont autant de moyens permettant le passage entre deux mondes, de l’enfant vers l’homme[16], celui qu’on refuse, celui qu’on recherche, nous étions là dans une situation singulière, particulière, peu fréquente, du fait de l'aspect totalement irrationnels des comportements présentées par la jeune patiente. Et pourtant l'adolescence est un moment de quête intense, un moment d’expérimentation au cours duquel s’essayent divers comportements, qui se succèdent, pour beaucoup vite abandonnés, dans une incessante consommation[17], d’objets, d’espaces, de postures, de modèles, et d'activités. Aussi cette période de l'adolescence est, par excellence, le temps de l’agir[18], qui, de ce fait, place le corps en avant, moins comme enveloppe, support, surface, que comme puissance, et même « volonté de puissance », tant il paraît développer des conduites pour ne pas passer inaperçu, pour se faire remarquer, pour éprouver, exercer, vérifier, ses capacités à agir sur les autres, à susciter leur intérêt, attention, mais aussi appréhension, que ce soit par le moyen de conduites de provocation, plus ou moins agressives, de conduites séductrices aussi, mais qui mettent en place des rapports de force, plus ou moins simulacre de parades destinées à s'inscrire dans une relation sociale, et à trouver ou conforter une place dans l'entrelacs des relations.. C’est un moment de mobilisation des émois affectifs, qui fait du corps de l’adolescent un corps éminemment pulsionnel, corps de désirs multiples, et donc continuellement frustré, que l’on accédât ou non à la satisfaction de son désir, puisque pour exister, s’éprouver, s’expérimenter comme désir celui-ci doit demeurer insatisfait. Cette gestion de la frustration, qui s’accompagne d’une canalisation du désir, et de la transformation de celui-ci en plaisirs, satisfactions, savoirs, connaissances, est sans doute ce qui fait la spécificité du soignant dans un service de psychiatrie de l’adolescent[19]. Son intervention va se situer dans les moments critiques du rapport de force, de la confrontation, qu’entretiennent les adolescents avec leur environnement : soit qu’ils ne peuvent sortir de la période de l’enfance, se trouvant alors en dissonance, en discordance, entre un corps adulte et des préoccupations d’enfants, les amenant à se sentir décalés par rapport aux autres, d’où un possible repli dans un monde imaginaire, autistique, psychotique, annulant de fait la possibilité qu’ils se confrontent au monde extérieur ; soit qu’ils s’y confrontent d’une manière trop excessive et trop brutale, ne considérant que la force, sans percevoir que celle-ci doit s’installer dans un rapport, dans un contexte relationnel, dans une relation d’échanges, dans une circulation de dons et contre-dons ; soit que le cadre extérieur auquel ils s’affrontent est inexistant, fragile, ambiguë, contradictoire, ou tellement rigide qu’il est incapable de la moindre souplesse adaptative. Ces différentes modalités du cadre, qui le rendent défectueux et inopérant, facilitent d’ailleurs les perturbations des rapports entretenus avec lui, de la relation à la réalité, de l’articulation du désir avec les contraintes de l’environnement. Dans cette période de l’adolescence, étape intermédiaire, passage (et qui dit passage, indique qu’il faut le franchir, ce qui suppose du mouvement, de l’action, un déplacement, donc une mobilisation du corps) entre l’enfant et l’adulte, entre un moment qui pourrait s’imager comme un état larvaire (incomplètement développé) et un état d’imago, on peut se représenter l’adolescence comme l’état de nymphe ou de chrysalide, dont il faut fendre l’enveloppe, pour accéder à la plénitude des possibles. Certes la chrysalide est comme un cocon qui paraît inanimé, alors que l’adolescent est presque exclusivement mouvement. Mais au sein de ce cocon faisant écrin protecteur à la nymphe s’opèrent une transformation, un déplacement, un changement,  une métamorphose, qui pourraient, mutatis mutandis, être comparées aux modifications que vit et ressent l’adolescent, pour qui le cocon est ce cadre contenant auquel il s’oppose, mais dont la solidité lui permettra qu’il ne le déchire pas et ne fende, le moment venu,  cette carapace (c’est-à-dire « prenne son envol », s’autonomise, puisse s’appartenir, se montrant capable d’inscrire son désir, de l’installer dans des objets qui le satisfassent, aussi bien sur le plan matériel, qu’émotionnel et narcissique) dans les conditions, qui permettront son épanouissement, afin qu’il éprouve un certain bonheur, et ressente au moins une ataraxie, une absence de douleur et de tension, un état de plénitude. Peut-être alors faut-il considérer que les soignants d’un service de psychiatrie de l’adolescent comme les alliés du kairos, qui, par leur bienveillance, leur disponibilité, leur solidité, par leur résistance aux attaques du cadre thérapeutique, qu’ils s’efforcent de maintenir, sont des accompagnateurs, des facilitateurs, et finalement des passeurs, assistant, aidant, épaulant, ces jeunes, pour qui tout est mouvant, incertain, inquiétant, angoissant, et qui ont besoin de sécurité pour fendre l’armure en se sentant suffisamment garantis et sécurisés pour prendre ce risque, et accepter cette mise en danger de soi, qu’est l’autonomie, et la responsabilité qu’elle implique.

            Il reste qu’à la vouloir trop bien remplir, et si l’on n’y prend suffisamment garde, cette fonction contenante peut glisser insensiblement vers des attitudes contraignantes, le soignant en psychiatrie, de porte-parole d’une règle communautaire, nécessaire dans toute collectivité, déjà porteuse de plus qu’elle-même, puisque pouvant avoir pour fonction de transmettre des modalités du vivre-ensemble, de témoin de certaines valeurs éthiques : empathie, bienveillance, tolérance, respect, attention à l’autre, offertes comme un don gratuit à emprunter sans conditions, peut vouloir, de simple facilitateur offrant une aide et des possibilités pour se construire, devenir le gardien d’une norme rigide, figée, intangible, l’interdit se substituant à l’inter-dit, au point de remplacer la relation transférentielle, faite de spontanéité, de sincérité, d’authenticité, de disponibilité dans l’accueil de la surprise et de l’inattendu, par une distance qui se veut neutralité , certes respectueuse, évidemment bienveillante, mais tellement vigilante quant aux attitudes et contre-attitudes, par une mise à distance des émotions derrière le filet protecteur des interprétations, d’un discours sur, d’un logos à propos, arc-bouté dans une posture de distanciation, qu’elle ne permet plus d’installer une relation avec, puisque privée d’un des termes de l’échange.

            Ces règles, évidemment, n'auront rien d'arbitraires et pourront se légitimer de diverses manières. Elles se feront au nom du respect du cadre thérapeutique, (incluant le cadre institutionnel, par conséquent respect des lieux et des personnes), qui, de moyen garantissant la relation, et permettant l'épanouissement des fonctionnements transférentiels, devient fin en soi, sorte de structure autonome, qui finit par s'absorber dans les lieux d'hospitalisation ou de soins, adhérer aux espaces, coller au mur, qui ainsi, d'espace symbolique devient espace dans la réalité, espace figé, fixé, et clos, dans lequel pourrait ne plus se dérouler que du formel. Dans ces conditions, ce qui faisait effet transférentiel, basculement de l'un vers l'autre, croisements de singularités, dualité d'individualités en interaction et dans des liens d'échange, ou dans un effort pour aller à la rencontre l'une de l'autre, devient procédure, stéréotypie, apparence, desquelles tout affect, toute émotion, toute spontanéité pourraient s'être retirés. Ainsi le cadre thérapeutique, d'outil et moyen adaptés aux circonstances particulières créées par les patients hospitalisés, pensés pour eux, incarnés dans des situations singulières, pourrait accéder au statut d'Idée, anhistorique, préexistant aux effets des interactions concrètes entre les personnalités présentes, qui doit fonctionner de manière standard, comme une règle absolue et universelle, qui, d'aide à la réalisation de soi, informe d'une manière unidimensionnelle, sélectionnant des comportement appropriés, qui, ce faisant sont érigés au rang d'une norme abolissant la créativité et la liberté individuelles. Il pourrait, dans ces conditions, devenir une fin en soi, être pensé a priori, et non plus en situation, imposé d'emblée, comme une limite préalable à l'expression de toute spontanéité, au risque de rendre impossible toute mise en place d'une relation transférentielle, qui est d'abord résonance de deux émotions singulières, articulation constante des effets de surprise et d'inattendu produits par la rencontre de singularités nécessairement dissemblables, qui ne peuvent se percevoir, donc se rencontrer, donc s'aider, que dans des circonstances de déséquilibre, et peu ou prou de mise en danger, donc de déformation, d'aménagement, de transgression, des règles initiales. C'est pourquoi un cadre thérapeutique ne peut qu'être métaphorique, et comme tel évanescent, et dès lors changeant, mouvant, sans cesse différent. Mais il faut reconnaître que, bien souvent, cette notions de cadre thérapeutique, se cristallise, se réifie, devient chose en soi, affectée de caractéristiques immuables, durables, pérennes, et ce, d'autant plus, qu'une équipe soignante, c'est à dire une autre abstraction collective, en devient le garant. Cette équipe soignante, amalgamant des personnes de chair et de sang, dont toute particularité s'efface derrière cette entité nouvelle, dont le plus grand commun dénominateur est sans doute un esprit d'équipe, c'est à dire une force de résistance, au changement, comme aux agressions des patients, le plus souvent mises en œuvre par le biais de projections d'angoisse psychotique, et dont le plus petit commun multiple pourrait être un habitus professionnel, symbolisé par la blouse blanche, séparation, distinction, différenciation, entre deux mondes, deux pensées, deux discours, incarne le cadre thérapeutique, d'une manière visible, tangible, palpable, presque topographique, géographique, ligne de front et de démarcation, d'une manière durable, par rapport à la communauté éphémère et toujours différente des patients, et par là-même d'une façon dure, point fixe, solide, immobile, qui ne peut qu'être dans une opposition à l'habitus des patients adolescent, dans le mouvant, le mouvement, l'agir, tandis que l'équipe restera le pérenne, l'énonciation, le discours, le langage, l'interprétation par rapport à l'action. Tout ceci aboutira finalement à une sacralisation de l'équipe soignante, ce qui renforcera la distinction, la séparation, la différence, d'avec les patients, la blouse blanche de ses membres, faisant comme un écran, commun mur, comme au théâtre le rideau qui sépare la scène de la salle, comme le jubé des cathédrales séparait le chœur de la nef, les officiants des assistants, les clercs, initiés forcément, des laïcs profanes, de la même façon que dans le temple de Salomon tous n'accédaient pas au Saint des Saints, Dhébir et Nadir s'opposant comme l'orient à l'occident, blouse blanche tout aussi symbolique que la couronne pour le roi ou la mitre pour l'évêque, et disant pour l'un la puissance publique, et pour l'autre la puissance divine, cette sacralisation du Roi assurant son immortalité symbolique, par-delà sa mortalité physique[20], ainsi que l'a montré Ernst Kantorowitz[21], qui identifie un corps mystique du Roi, parallèle et dépassement de son corps réel, s'incarnant progressivement dans l'idée de nation, s'organisant autour de mythes fondateurs, tels Clovis ou Jeanne d'Arc, ou plus tard jean Moulin, et mise en œuvre par le fisc, à la fois gardien du trésor, mais aussi des règles du vivre ensemble.[22]

            De telles règles pourront aussi se légitimer au nom du fonctionnement d'un groupe[23], représenté comme une entité, constitué une fois pour toute, et devant évoluer selon des modalités précises, une dynamique propre, qui devra, si possible, et autant que possible, s'accorder à la théorie. Mais les théories[24] décrivent un fonctionnement de groupe, toujours en cours de constitution, et non un groupe constitué, qui n'est qu'une forme, qu'une organisation, jamais achevée, au sein de laquelle se déroulent des processus de régulation, qui, successivement ont pour fonction de faire vivre l'agrégat des individus, qui vont et viennent en son sein, au moins symboliquement, tentant d'en assurer le fonctionnement, ou alors se plaçant en retrait, non concernés par ce qui s'y passe et s'y produit[25], le seul groupe constitué étant celui qui n'existe plus, et qui se remémore son passé[26]. Un groupe en situation, concret, n'existe donc pas, ou comme une Idée, une vue de l'esprit, et il est donc vain de chercher, tant qu'il vit, se cherche, s'expérimente, à le constituer, sauf comme réminiscence d'une Idée, qui, de toute façon, ne pourra pas s'incarner dans la matière des faits. Mais comme l'Idée du cadre thérapeutique empêche souvent toute mise en place effective d'une relation transférentielle, comme l'Idée que l'équipe soit soignante par essence et par définition, ne fait de celle-ci qu'une force de résistance, cristallisée dans des rituels vides d'efficacité pratique, l'Idée de groupe qui fait qu'on ne peut modifier sa composition, au nom d'une dynamique de groupe pensée comme état, achèvement, et non processus, déroulement, empêche souvent que se mettent en place, au sein de l'agrégat censé s'homogénéiser, les processus de régulation susceptibles de produire un effet d'osmose, de cohésion, et de constitution d'un groupe. Ce balancement qu'on constate dans tous les services de psychiatrie, et plus encore dans les services de psychiatrie de l'adolescent, puisque les adolescents (à l'inverse de certaines psychopathologies adultes qui évoluent sur le mode de la chronicité) privilégient, le plus souvent, l'action, la modification, le changement, ce qui est aussi en phase avec leurs rapides transformations physiologiques et anatomiques, est celui, récurrent, qui sous-tend la vie sociale, alternative entre conservatisme et progrès, dans la sphère politique, alternative entre l'immobilisme et le mouvement, dans la sphère psychosociale, alternative entre l'état et le processus, entre l'essence et le phénomène, entre le cercle et la ligne, le cycle et le continu, l'éternel retour du même, et la modification permanente, telle qu'elle apparaît, presque caricaturale, dans l'opposition qu'on pourrait souligner entre Parménide et Héraclite. Parménide, en effet, nous suggère que rien ne change vraiment, puisqu'il nous chante au fragment 3, de son poème « De la Nature »[27] « Peu importe par où je commence car je reviendrai ici », tandis qu'Héraclite, c'est bien connu, indique au fragment 91[28] « on ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve », faisant du changement une qualité substantielle de notre monde, ce qu'il confirme dans le fragment 126 « le froid devient chaud, le chaud froid, l'humide sec, et le sec humide ».[29]Ainsi pouvait-on considérer que les modèles thérapeutiques s'orchestraient dans ce même tempo du statique et du mobile, ramassés dans un monde clos ou étiré dans l'espace infini, passage ou permanence, toujours passage pour un patient qui ne peut être hospitalisé qu'à temps, toujours permanence pour l'équipe soignante, assurant une continuité des soins, quelles que soient les conditions, les aléas, les circonstances. Dans notre situation, on pourrait considérer qu'Anaïs possédait le mouvement, qu'elle animait, mobilisait, mettait en acte, tandis que l'équipe soignante était la gardienne de l'immobilisme, le malaise ressenti par cette dernière face aux comportements d'Anaïs pouvant s'expliquer comme des résistances au changement, comme une défense face à la nouveauté, l'imprévu possiblement dangereux (et l'imprévu causé par Anaïs l'avait été, assurément), une tentative de ramener l'inconnu au connu. La situation d' Anaïs en devenait paradoxale ; en effet, elle qui avait failli mourir, sans pour autant l'avoir voulu, pouvait apparaître par ses excès, par l'hubris de ses conduites, par ce qui semblait être de l'expressivité pulsionnelle à l'état brut, non associée à une représentation, ou, en tout cas, dont la représentation associée n'était pas en accord avec l'expression pulsionnel, pulsion n'ayant pas investi un quelconque affect de plaisir ou de déplaisir, dans un surgissement de vie, assez brutal même, désorienté et chaotique, mais irrépressible, comparable, mutatis mutandis, au conatus, tel que le concept en a été dégagé par Spinoza, que  Roger Scruton[30] définit ainsi « notre essence est l'effort (conatus) par lequel nous tâchons de durer et de persévérer dans notre être » effort dont il précise que s'il ne concerne que l'intelligence, il sera nommé volonté, tandis que s'il concerne le corps et l'esprit, il sera nommé désir, lequel désir est l'essence véritable de l'homme[31]; alors que l'équipe soignante, qui tentait de réguler l'incohérence des conduites d'Anaïs, en les ramenant à du connu, en les inscrivant dans une trame de sens presque systématiquement mise en échec, et qui, par son action, tentait de prévenir les mises en danger d'Anaïs, semblait parfois, par ses efforts de neutralisation de ce qui était pure spontanéité, presque pure apparition, dans une tentative contraignante d'écrêtement, d'affaiblissement, d'anéantissement, du côté de la mort pour être alliée de la vie, mais d'une vie n'étant plus totipotente[32]. D'une certaine manière on pourrait considérer qu'Anaïs manifestait l'irruption de sa puissance vitale jusque dans l'anéantissement de celle-ci, mettant en œuvre des conduites d'expérimentation, de vérification, qui, à travers des épreuves successives, démontraient que, malgré tout, « la vie est la vie, c'est à dire un combat »[33], combat paradoxal contre elle-même, combat contre son propre corps martyrisé, témoin de cette vie malgré tout, combat contre le corps symbolique de l'équipe soignante. Mais postuler l'idée d'un combat suppose déjà une intentionnalité, une volonté, qui, certes, n'était pas explicite chez Anaïs, volonté très inconsciente, en deçà d'elle-même, étrangère à tout désir, similaire à la définition que, selon Dominique Folscheid[34], en donne Schopenhauer, « Pour Schopenhauer, au fond de tout, il y a une volonté, un vouloir vivre, qui est pure spontanéité, sans raison, sans fond, sans fin, qui s'exprime dans le monde par une multiplicité d'individualités provisoires ». Ce qui pourrait laisser penser que la vie ne saurait être un état, mais qu'elle n'est qu'un processus, un mouvement, qu'elle ne pourrait donc se définir que comme un « se faisant ». C'est peut-être là une perspective vitaliste, à propos de laquelle Chantal Jacquet[35] écrit « Le vitalisme repose essentiellement sur l'idée que l'être vivant possède en lui un principe qui l'oppose aux lois physiques tendant à le détruire. Ce principe n'a rien de spirituel, c'est une force vtiale qui résiste aux agressions internes et externes du corps. La vie est alors définie, selon la célèbre formule de Bichat, comme " l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort"[36]. (…) "Ce principe est celui de la vie ; inconnu dans sa nature, il ne peut être apprécié que par ses phénomènes[37]" ». Ce vitalisme, qui pourrait sembler une doctrine archaïque sert de fondement, non peut être présenté comme tel, à des pratiques nouvelles, qui deviennent à la mode, qu'elles soient des pratiques de méditation (et notamment la pratique de méditation dite en pleine conscience), qui, contrairement aux représentations qu'on s'en fait souvent, d'une sorte de dilution dans la réflexion ou la pensée pure, est une centration sur son corps, sa vie intime, la perception et l'appropriation de ses processus organiques[38], ce qui se retrouve dans les techniques de bio-danse[39], qui ressemblent à ces pratiques, qui, un temps, fut aussi à la mode sous ne nom de bio- énergie ou de cri primal[40], mais avec une tentative de validation scientifique, fournie par l'imagerie médicale et les neurosciences, objectivant les effets de ces techniques sur le fonctionnement du cerveau. D'une certaine manière elles réactualisent, en les désexualisant, en sublimant leurs composantes érotiques, les intuitions de Wilhelm Reich[41], dont l'organon était une sorte de canalisation, d'utilisation, de l'énergie sexuelle, d'objectivation, d'inscription, d'incarnation de la libido. Mais ces conceptions vitalistes, énergétiques même, ne font que développer, ou exprimer différemment, des propositions plus anciennes, qu'on trouve déjà chez Aristote, quand il écrit que la vie est une activité, et non une forme, un processus et non une structure, laquelle n'est que puissance, potentialité, ou même simulacre, et spécialement « un corps mort a exactement la même configuration qu'un corps vivant, et avec cela, il n'est pas un homme[42] ». corps humain dont la finalité ne peut qu'être la vie, qui s'actualise à travers un corps qui n'est qu'en puissance, au moyen de l'âme qui lui est consubstantielle, car « des corps naturels, les uns ont la vie, et les autres ne l'ont pas, et par vie nous entendons le fait de se nourrir, de grandir et de dépérir par soi-même[43], toute définition de la vie humaine supposant l'existence d'un mouvement, d'un déroulement, d'un écoulement, d'une durée, donc d'une énergie mise en acte. De là pourrait se déduire que la toute-puissance de l'agir chez les adolescents est une protestation de vie, une incarnation de celle-ci, dans un corps qui n'était qu'en puissance, vie, qui peut n'être pas que motrice, mais qui cherche à s'investir dans des objets, dans des projets, qui feront ensuite définition de soi, l'acte faisant exister ce qui n'était qu'en puissance, cette médiation du corps qui expérimente agissant comme une sorte de révélateur de ce qui était en puissance, invisible pour les yeux, mais déjà là, comme une pellicule photographique en négatif que le bain fera apparaître. L'investissement de la libido freudienne, métaphore énergétique des désirs, qui en s'investissant dans des objets, de moins en moins partiels, de plus en plus articulés, peut se penser selon un schéma identique : une personnalité en puissance, qui se construit par investissements successifs, en transformant l'énergie libidinale en désirs, par l'effet du plaisir/déplaisir procuré par la mère, laquelle peut faire, en fonction de la qualité des attachements qu'elle développera avec son enfant, que celui-ci se développe harmonieusement, ou au contraire, stagne ou régresse, la mère (conçue ici comme parentalité) pouvant être comparé au concept de l'âme aristotélicienne, celle qui met en acte, par rapport à un projet, donc une finalité, donc un telos. Cette importance structurante du mouvement, comme force de construction, et qui sous-tend, en psychologie les théories de la motivation, comme aussi toutes les théories de l'interaction, qui permettent la personnification, donc le développement de la personnalité, qui fait de cet apprentissage de la vie par essais et erreurs, qu'est peu ou prou cette période de l'adolescence, au cours de laquelle tout se réorganise, se précipite, se réinstalle, se désinstalle, se cale, mais aussi se décale, mais aussi toute les conceptualisations de la notion de progrès, sans lesquelles aucune science, et peut être aucune technique, n'auraient pu être développées, trouve certainement sa source chez Démocrite, dont les propos ne sont pas très éloignés de ce que seront les principes de la thermodynamique, processus de transformation de l'énergie, ici physique, mais que Freud applique, à travers ce qu'il définit comme une métaphore économique[44], à l'appareil psychique, que Diogène Laërce[45] rapporte de la façon suivante « A l'origine de toutes choses, il y a les atomes et le vide (tout le reste n'est que supposition). Les mondes sont illimités, engendrés et périssables. Rien ne naît du néant ni ne retourne au néant. Les atomes sont illimités en grandeur et en nombre et ils sont emportés dans le tout en un tourbillon. Ainsi naissent tous les composés : le feu, l'air, l'eau, la terre. ».

1°) COMME UN OURAGAN...

            L’observation présentée, qui relate une atteinte majeure, presque paroxystique, de son corps, par Anaïs, une jeune patiente, adolescente, âgée de 17 ans au moment des faits, se déroule donc dans un service de psychiatrie de l’adolescent. L’événement, agression contre son corps, qui faillit n’y point résister, tellement il y eut désorganisation et altération des processus vitaux, même s’il faillit la pousser vers la mort, n’était pas forcément la manifestation d'un désir de mourir ; en tout cas une telle idéation n’était pas explicitement verbalisée ; au contraire même elle était refusée. Ceci participa de la perplexité, car aucune évidence ne s’imposait. Comment considérer les actes posés ? Quel sens avaient-ils ? Que pouvaient-ils signifier ? Que disaient-ils ? Comment traduire ce langage comportemental, comment entendre et comprendre ces actes ? C’était là toute la difficulté, car toutes les tentatives d’analyse se révélaient des échecs, preuve en étant apportée par l’inefficacité de toutes les modalités thérapeutiques essayées, rapidement, et systématiquement confrontées à l’échec. La seule certitude, dans cet océan d’interrogation, était que ce langage comportemental était véhiculé par le corps, toujours utilisé, mis en scène jusqu’à l’obscène, qu’il soit moyen d’expression, surface ou support d’expression, action, inaction, ou inscription. Anaïs en effet présentait de multiples symptômes à expression corporelle, mais cette multiplicité même empêchait qu’on pût les réduire à des figures connues, des cadres nosologiques éprouvés, des fonctionnements psychopathologiques standardisés. Elle résistait à toutes les protocolisations, et donc à tous les efforts pour installer du logos dans son existence, pour comprendre ses manifestations, c’est-à-dire les insérer dans des schémas préétablis, s’échappant constamment de ces conceptualisations, de ces interprétations, corps affichant une expression de liberté, contestant toutes les paroles qu’on pouvait tenter de lui appliquer, montrant exemplairement, caricaturalement le caractère protéiforme de ce concept de corps, qui ne se laissait aucunement approprier. Son corps était toujours posé là où on ne l’avait pas placé, devenant ainsi envahissant, mobilisant les énergies et les attentions, occupant tout l’espace du service, et beaucoup du temps des réunions et des différents intervenants qui y épuisaient leurs méthodes, y usant leurs patiences, progressivement gagnés par la perplexité, le doute et le découragement. On peut se demander si elle ne percevait pas cet effet de perplexité et d’envahissement, puisqu’elle aimait se placer derrière les portes, ou dans les coins, pour surprendre en tentant de faire peur aux soignants du service, qu’elle essayait, ce faisant, de déstabiliser encore plus, tandis qu’elle faisait l’accueil des entrants (nouveaux patients hospitalisés) comme si c’est elle finalement qui fût devenue la garante du cadre thérapeutique, qu’elle cherchait à modifier, transformer, pervertir, circonvenir, afin de le rendre inactif et inopérant, ajoutant encore au vécu d’échec, au sentiment d’inefficacité de l’équipe.

            En cette fin de soirée, comme en d’autres, elle annonça à l’équipe soignante du service de psychiatrie de l’adolescent dans lequel elle était hospitalisée depuis de nombreux mois, qu’elle venait d’avaler une lame de rasoir. Cette affirmation méritait, en soi, car un tel propos n’est pas anodin, et pour tout dire plutôt inhabituel (même dans un service de psychiatrie, où il arrive tout de même, hélas qu’on puisse l’entendre, et qu’il s’accompagne, parfois, d’une mise en acte), qu’on lui prêtât attention, d’autant plus qu’elle avait déjà été surprise avec des lames de rasoir (qu’elle arrivait à introduire dans le service malgré toutes les précautions prises) qu’elle menaçait d’avaler, ou posait sur sa langue, ce qui pouvait toujours faire redouter qu’elle les ingérât, intentionnellement ou par mégarde, tandis qu’elle les utilisait aussi pour se scarifier et s’infliger des phlébotomies, au point que ses bras, avant-bras, mais aussi cuisses et abdomen, n’étaient plus que cicatrices, témoignant d’entailles plus ou moins profondes, et de blessures plus ou moins récentes. Il convenait donc, face à une telle menace, et conformément au protocole prévu dans ces situations, de faire appel au médecin de garde, habilité à prescrire une radiographie permettant de confirmer ou d’infirmer les propos tenus par le patient. A plusieurs reprises, et malgré ses affirmations, dont elle paraissait convaincues, cette radiographie de contrôle avait invalidé ces déclarations, et soulagé la tenson de l’équipe soignante, toujours un peu culpabilisé d’un acte qui aurait pu souligner un défaut dans sa vigilance, et qui aurait pu alors être peu ou prou ressenti comme une forme d’échec. Cette répétition d’une affirmation fausse suffisait à faire considérer qu’elle relevait de la fabulation, qu’elle présentait un caractère de mythomanie, qu’elle s’apparentait à une manière d’attirer l’attention, ou correspondait à une tentative pour mettre en difficulté l’équipe soignante, pour attaquer le cadre contenant et sécurisant qu’elle considérait comme un outil thérapeutique institutionnel, en inquiétant les soignants, leur suscitant de l’anxiété, afin de les mettre en danger et de les fragiliser. Somme toute ce comportement, par sa répétition, prenait un sens, susceptible d’être interprété, et à partir duquel il était possible d’inférer le fonctionnement psychologique de la patiente, d’établir des hypothèses psychopathologiques, qui, en l’espèce, étaient doubles : une insincérité de l’énoncé, mais qui témoignait d’une demande d’aide, d’appui, d’attention, d’intérêt, sincère, ou une projection de son angoisse adolescente sur le cadre thérapeutique, cherchant ainsi à s’éprouver, se ressentir, se contenir et se rassembler, unifier par conséquent ses affects pour en faire une unité, une identité, un indivis, construire par conséquent un contenant, à travers l’opposition à cet autre contenant représenté par l’institution incarnée par l’équipe soignante, garante du projet thérapeutique (forme d’unité postulée, a priori, voulu pour l’autre, sorte de Moi auxiliaire soutenant un moi encore défaillant, et lui offrant un modèle à imiter, et auquel s’identifier) établi pour la patiente.

            « Oh nuit désastreuse ! Oh nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle » ; comme l’Aigle de Meaux du haut de sa chaire, prononçant l’oraison funèbre de Henriette d’Angleterre, s’écriant « Madame se meurt, Madame est morte ![46] », l’équipe soignante aurait pu manifester d’une manière identique son étonnement, sa surprise, sa crainte. La radiographie avait confirmé les propos de la patiente ; Anaïs avait effectivement avalé non pas une, mais deux lames de rasoir, et celles-ci, compte tenu du délai écoulé, entre la commission du fait, sa révélation par la patiente et sa confirmation par la radiographie, avaient déjà provoqué des dégâts dans l’intérieur du corps, encore invisibles, mais qui engageaient le pronostic vital : déchirures internes, sectionnements de vaisseaux sanguins, hémorragies internes débutantes. S’engageait alors une lutte contre la montre, lutte titanesque entre les forces de vie et les puissances de mort, et chaque minute qui s’écoulait rapprochait un peu plus Anaïs de la saison du sommeil, de l’ultime instant létal. Transfert en hélicoptère vers un service parisien, bloc opératoire, longue intervention chirurgicale, réanimation ; c’était comme si à l’hubris de l’acte avait correspondu un hubris de la mobilisation des moyens techniques, sous le regard sidéré de l’équipe soignante, surprise d’un passage à l’acte autolytique qu’elle redoutait certes, mais sans plus y croire, tellement souvent l’annonce de l’acte leur en avait été faite par Anaïs que les soignants avaient fini par ne plus y croire. Comme il leur était impossible désormais de croire que la vie, aidée par la technique, épaulée par la science et le savoir-faire médicaux, finiraient, malgré tout, par triompher de la mort. L’acte en effet, par sa démesure, son caractère étonnant, ses conséquences dramatiques, revêtait en effet un aspect monstrueux, le rejetant hors des mesures communes, lui ôtant sa part d’humanité. Elle était donc une miraculée de la technique, miraculée de la chirurgie et de la réanimation, et changeait en quelque sorte de nature et d’essence, n’appartenant plus tout à fait à la communauté humaine (à supposer qu’elle ait jamais complètement fait partie – en tout cas depuis que les symptômes d’un déséquilibre psychique se faisaient voyants, visibles, bruyants, ne permettant plus une vie sociale habituelle, et la rejetant vers les artifices d’une vie en institution, vie dans un service de psychiatrie, dans un espace marqué par la différence, l’anormal, lieu d’un temps sans temps, d’un visible dissimulé, d’un écartement -), mais à un autre monde, celui des limbes, qu’elle n’avait pu que croiser dans ce qui aurait pu être considéré comme une descente aux enfers, peuplé de créatures inconnues et inquiétantes, cherchant à accaparer ceux qui s’aventureraient en ces confins, monde étrange, à la fois ridicule et redoutable, comme un immense éclat de rire jaune, comme le suggère Jérôme Bosch, dans son panneau l’Enfer, aide droite du triptyque « Le jardin des délices »[47], ou, comme l’écrit Malraux, agité « par le vent jaune qui crie comme dans toutes les nuits étrangères »[48], ou comme aussi peuvent tenter de le représenter certains tableaux surréalistes, et peut être plus particulièrement certains de ceux de Salvador Dali, notamment « les premiers jours du printemps »[49], qui est comme un précipité, un condensé, de toute l’?ouvre à venir de Dali, qui déroulera ces mêmes obsessions venues d’ailleurs, et, en ce qui le concerne, de l’Inconscient. Fallait-il qu’elle ait abordé aux rivages du Styx, jusqu’à s’y tremper, pour échapper ainsi à la saison du sommeil ?

            Revenue à une vie qu’elle n’avait peut-être pas voulu quitter, dont rien n’indique en effet  qu’elle souhaitait qu’elle finisse[50], on aurait pu penser (et tel était le souhait de l’équipe), qu’un tel geste aussi radical prît sens pour elle, et que, modifiant son comportement, comme par enchantement, d’une manière magique, sous l’effet peut-être d’un quelconque sortilège découvert, au plus profond d’elle-même, dans cet entre deux mondes, ce passage de vie à trépas, et qu’au moins, la réparation de son corps aurait pu, métaphoriquement, lui permettre d’entrevoir une possible réparation de son être, qu’on se représentait à l’image de ce corps, malmené, morcelé. Puisqu’on prenait soin de son corps, qu’on s’occupait d’elle, elle pouvait, pensait-on, percevoir, à travers toutes les mises en geste compassionnelles, l’intérêt qu’on lui portait, souhaitant qu’en réponse elle fasse preuve envers elle-même de la même bienveillance et de la même sollicitude. Les espoirs furent rapidement déçus. Revenue dans le service, dès le début de sa convalescence, elle recommença ses mêmes comportements, sans aller jusqu’à la même extrémité, grâce en grande partie, faut-il le dire, à la vigilance décuplée de l’équipe. L’événement n’était pourtant pas gommé, occulté, oublié, car, au contraire, elle l’exhibait, montrant à qui voulait les voir (et même imposant cette vision à qui ne voulait pas les voir) les cicatrices résultat de l’intervention chirurgicale, un peu comme on arbore une décoration, à la manière d’une blessure de guerre, témoignant d’un haut fait d’armes et valant une citation. Cette mise en avant des conséquences de son geste (ainsi que la narration qu’elle faisait, reconstruite plus que perçue sur le moment, de son transfert en hélicoptère), avait un effet de distinction, contribuant à souligner sa différence par rapport aux autres personnes du services, et spécialement les autres jeunes hospitalisés, accentuant cette impression d’étrangeté qu’elle suscitait, comme si elle avait été faite d’une autre pâte, avait été d’une autre nature, n’ayant plus avec la nôtre qu’un façade, une apparence, comme si elle avait été la projection holographique d’une image disparue.

            Anaïs désorientait, rendait confus, dilacérait les théories, les malmenant, les bousculant, les explosant, comme elle faisait avec son corps. Elle mettait à mal toutes les interprétations, invalidant l’une après l’autre, celles qu’il fallait malgré tout échafauder, bâtir, construire, pour ne pas sombrer dans le marasme du découragement, de la lassitude, de la fatigue, d’une dépression institutionnelle susceptible de dissoudre le cadre thérapeutique. Elle apparaissait en effet en absolue contradiction avec les interprétations préalables qui avaient fini par s’imposer, au point de les invalider,  Tout les discours, mises en mots, mises en sens, qui avaient pu être formulées, n’arrivaient pas, en effet, à se situer en amont de l’acte, comme facteurs explicatifs, (qui certes permettent alors d’inférer l’avenir, au moins sur le mode probabiliste), mais ne pouvaient que considérer l’aval de celui-ci, une répétition assurée de l’acte, qui, quasi nécessairement, aboutirait, la prochaine fois ou une autre fois, à une issue fatale. C’était comme si l’acte d’Anaïs avait asséché les capacités à penser de l’équipe soignante, mais aussi ses capacités à être soignante, et aussi sa capacité à être. L'équipe soignante apparaissait très affectée par l'acte, comme mutilée elle-même, à la manière de ce qu'on peut lire dans le prophète Ézéchiel[51], « Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple, de douleur et d'étonnement », équipe mise à mal, qui peut-être avait physiquement mal, car inscrivant dans l'ordre symbolique, l'inscription qu'Anaïs laissait dans le seul registre du physique, du matériel, l'affectant d'un sens, et par là-même d'une valence sentimentale, donc sensorielle, valence de plaisir et de déplaisir, donc de souffrance, une souffrance à la fois physique et morale, laquelle souffrance morale est un vécu dépressif par excellence, dépression qui englue, dépression qui enkyste, dépression qui enferme, qui donc altère toute capacité d'empathie, et tout élan vers l'autre, et donc en l'espèce neutralise toute capacité thérapeutique. Il faut dire que l'équipe soignante, bien plus que la famille d'Anaïs, était affectée par la dépression, due peut-être à un sentiment d'échec, celui de n'avoir rien pu empêcher, rien pu prévenir, ni dans l'instant de l'acte, ni en amont, et de n'avoir pas pu lui permettre d'évoluer plus favorablement, mais aussi au fait qu'elle avait mesuré plus exactement la gravité de l'acte, et des caractéristiques presque irréductibles de ses conséquences. L'équipe était figée par l’acte, qui ne paraissait plus qu’avoir un lien ténu avec le passé, et qui ne pouvait plus qu’avoir un avenir immédiat, de l’ordre d’un futur antérieur, c’est-à-dire un futur qui ne pourrait qu’être récapitulatif, futur totalement dirigé, déterminé, par un déjà passé, dont il ne pourrait être qu’une réminiscence, futur antérieur, temps métaphysique pour Jean d'Ormesson[52], qui  indique que « le présent est pratique ; l'imparfait, descriptif avec une nuance de mélancolie ; le passé simple (…) conquérant et allègre ; l'impératif, militaire (…). Le futur antérieur (…) se jette dans un avenir lointain pour contempler le présent ou l'aveni proche sous les espèces du passé », temps panoramique s'il en est, et qui, comme l’écrit Jean Oury[53]  ne peut qu’être du déjà-là, du maintenant, de l’inscription, et donc du déjà vu, qui ne peut s’effacer que difficilement, tant il est profondément incrusté, ce que Lacan  définit comme « faire sillon dans le réel », et que Michel Balat[54] , reprenant la sémiotique de Peirce nomme « feuille d’assertion », trace apposée par « le scribe » et grâce à laquelle « le museur », c’est-à-dire l’individu singulier qui déroule sa trajectoire propre et personnelle, advient par l’effet de cette reconnaissance, qui lui permet de s’appartenir, et de devenir ce qu’il est. Ce futur antérieur, par conséquent, ne peut être que celui de la compulsion de répétition, celui de l’éternel retour du même, sans surprise, totalement stéréotypé, qui emprisonne et dévitalise, et c’est pourquoi l’atteinte faite par Anaïs à son corps propre, physique et psychique, sa tentative de les anéantir, de les détruire, de les faire mourir, paraissait avoir les mêmes effets délétères sur le corps symbolique de l’équipe, comme frappé d’inhibition, de perte de repères, de perte du sentiment d’estime de soi. C’est comme si chacun avait été tétanisé, glacé, enseveli, sous la brutalité de l’événement, frappé, happé, avalé, par Thanatos, pulsion de mort à laquelle rien ne pouvait résister. Et, dans ces conditions, il était à peu près impossible de concevoir qu’Anaïs ne reproduisît pas son acte, un peu plus tôt, un peu plus tard. Si bien qu’il en résultait comme un à quoi bon, une lassitude, une fatigue, qui soulignait encore plus nettement l’hubris des moyens mis en ?œuvre pour la sauver, quand tous les moyens mis en œuvre pour la guérir de ses troubles mentaux semblaient avoir échoué l’un après l’autre[55]

2°) L'ECHEC DES ATTRIBUTIONS NOSOGRAPHIQUES

            Il est vrai qu’on pouvait considérer sa problématique comme une énigme, tant les symptômes présentés étaient multiformes, difficiles à rattacher à quelques hypothèses explicatives, permettant de lier symptômes présentés, histoire du développement, contexte familial et social, événements de vie, en une monade psychopathologique, à la fois nosographie descriptive statique, mais aussi processus de fonctionnement psychiques, dans une perspective historicisée et multifactorielle. C’est ainsi que sur le plan comportemental, du visible, de l’expression phénoménologique, elle alternait des périodes de boulimie et des périodes d’anorexie, des moments d’euphorie et de tristesse, des conduites de repli et d’isolement alternant avec des attitudes de quête affective, des moments d’agitation et des moments d’inhibition, des moments d’agression contre le corps, principalement des scarifications, avec des épisodes où, au contraire, elle pouvait chercher à l’embellir, par des parures coûteuses de vêtements ou de bijoux, des coiffures recherchées, voyantes, ceci créant des apparences, des looks, toujours recherchés, des maquillages, voire même des tatouages. Elle mentionnait aussi, à l’occasion, des hallucinations sensorielles, auditives aussi bien que visuelles, envahissement de la pensée par des productions mentales parasites et automatiques, ou des antécédents de viol et d’agressions sexuelles, effraction, envahissement du corps propre par un corps étranger. Toutes ces manifestations mettaient en jeu son corps, soit qu’il lui échappât, envahi de productions hallucinatoire ou du désir de l’autre, comme dans les agressions sexuelles qu’elle disait avoir subi, soit qu’elle le maîtrisât, comme dans ses états d’inhibition, soit qu’à l’inverse elle cessât de le contrôler comme lors des épisodes d’agitation, soit qu’elle cherchât à le transformer, par les tatouages, maquillages, parures, coiffures, mais aussi grossissements ou amaigrissements, boulimie et anorexie, soit qu’elle l’agressât, le blessât, le mutilât, comme avec les scarifications – encore qu’on puisse considérer ces comportements comme des modalités de transformation, à la façon des tatouages -, mais aussi avec ses tentatives de suicide[56], en tout cas ce qui s'apparentait à des tentatives de suicide, tant par le mode opératoire, que les effets, plus ou moins décisifs et définitifs, et que l'équipe considérait comme telles, encore qu'elle-même ne donnait pas ce sens à ces comportements, puisque, finalement, elle ne les expliquait pas, ne leur attribuant aucun sens, ou alors un sens si fréquemment changé qu'il en devenait insignifiant. On ne pouvait pas, par ailleurs, considérer ces conduites de mise en danger de soi comme des tentatives de suicides, ni comme des équivalents de tels comportements, puisque rien ne permettait de les rattacher à une problématique dépressive, ou même à des angoisses de morcellement de dimension psychotique, moins évidentes à détecter, pas plus qu'elles ne répondaient aux hypothèses sociologiques concernant  ces manifestations, et en particulier on ne pouvait considérer qu'elle se trouvait dans une situation d'anomie[57], c'est à dire une fragilisation des cadres extérieurs censés ritualiser la vie en société, et par voie de conséquences faciliter les interactions sociales en apaisant l'angoisse existentielle qui surgit du contact avec l'autre, dont la présence est un enfer et dont l'absence est un malheur. Ou fallait-il considérer ces comportements comme des attitudes ordaliques, comme un rapport de force avec la mort, dans le but de l'apprivoiser, de lui donner une expression, une image, des figures, pour qu'elle soit moins chargée d'inquiétude, la rendre moins étrange en l'inscrivant déjà dans son univers, dans sa ligne de mire et d'horizon, de façon à la jouer, pour se jouer d'elle, et la maîtrise comme n'importe quel objet, la faisant ainsi plus familière, et moins terrorisante, apaisant l'angoisse et calmant les terreurs que  renforce l'inconnu. C'est là l'hypothèse que soutient le sociologue David Le Breton[58].Une telle hypothèse, induite d'un rassemblement, d'une collection de faits individuels apparentés, réduite à un concept plus abstrait, différent des faits initiaux, qui essaient d'en rendre compte, de les expliquer, de les résumer, est une généralisation qui contient et dépasse chacun des faits individuels, en même temps qu'elle focalise le grossissement de la vision, sur tel ou tel plus grand commun dénominateur. Cette méthode, spécifique des recherches en sciences humaines[59], cherche à avoir une valeur prédictive, en cherchant à éliminer la bruyance, les scories, les particularismes des situations individuelles, pour les ramener à des schémas connus, facilitant la compréhension, la décision, l'action, éliminant l'incertitude et la perplexité. Pour autant cette réduction, à l'évidence rassurante et efficiente, dont l'effet de loupe grossissant permet de faire la synthèse de situations spécifiques, par sa grossièreté même, par son point de vue macroscopique, occulte les différences, les aspects particuliers, les multiples touches, sans lesquelles il ne pourrait exister aucune globalité, qui n'en est que l'agencement, l'addition, la sommation. C'est comme une cuisine sans condiment, qui certes nourrit (et ici informe), mais sans la délicatesse des saveurs multiples, la finesse des sensations gustatives, qui font de nécessité plaisir, et de quotidienneté fête (et dans notre cas d'espèce explique)[60].

            Les multiples symptômes d'Anaïs, à l'évidence, ne pouvaient se réduire à une explication sociologique, même si, à certains moments, elle pouvait chercher à maîtriser sa propre perplexité, dans une maîtrise de son corps, du destin de celui-ci, donc de la mort. Mais si l'on peut admettre cette considération, la persistance même, et la multiplicité, de ces conduites, auraient pu faire penser que l'hypothèse qu'elle cherchait, à travers ses attitudes, à apprivoiser la mort, et donc à préserver la vie, l'expérimentation de la pulsion de mort étant destinée à soutenir et garantir la pulsion de vie, était insuffisante, et qu'en tout cas elle n'avait pas d'effet pratique. En effet sans que ceci ait pu résulter d’une délibération rationnelle, et sans qu’elle ait pu, par des mots, expliquer ses attitudes, son corps, jusqu’à l’obscène, était mis en scène, exposé, porteur des expressions de ses difficultés, témoin de son malaise, en même temps qu’il était la scène, la surface sur laquelle elle transcrivait ses difficultés, inscrivait son histoire, gravait ses maux, informait de ses souffrances, qu’il présentait d’une manière brutale, même si cette expression de soi, pour n’être pas muette, restait difficilement accessible. Il parlait, à en crier, une langue des signes, langues de stigmates, maux dits, d’un discours sans parole immédiatement accessibles et compréhensibles, et qui, en face, laissait aussi sans voix, dans une impossibilité des mots dits. Il était pur corps parlant, qu’il était impossible de ne pas écouter, mais qui ne pouvait se faire entendre, dès l’instant où, malgré les apparences, entre Anaïs et l’équipe saignante les langues étaient étrangères, vocabulaires différents, grammaires dissemblables, syntaxes incommunicables.

Pour autant, ses propos n’étaient pas particulièrement décousus, pas particulièrement délirants, et s'ils n'étaient pas toujours le reflet du réel, s'ils pouvaient le travestir, énoncer ce qui n'était pas, ils n'étaient nécessairement un mensonge, ou en tout cas ne l'étaient pas systématiquement, car il arrivait qu'ils fussent vrais, qu'ils retraduisent aussi des situations avérées, réalisées, mais passées, non présentes, mais pas improbables, pouvant dès lors apparaître comme des pronostics, des annonces, des oracles, c'est à dire un événement futur, à la réalisation différée sous certaines conditions, et qui, à partir du moment où il a été énoncé, forge un destin, et peut conditionner des conduites. Et en l'espèce, ce qu'elle pouvait dire, et dire qu'elle ferait, même si elle ne le faisait pas, pas toujours, et pas au moment où elle le disait, pouvant traduire une vérité, cela déterminait les attitudes de l'équipe soignante. Car s’il arrivait que ses énoncés, lancés à la cantonade, comme une sorte de farce, comme une forme d’humour, comme des provocations, disant des ingestions multiples et diversifiés, se révélassent, à l’examen, des faux, ils pouvaient aussi s’avérer justes, et les clichés radiographiques objectivaient des consommations qui n’avaient rien d’alimentaires. Une nécessaire prudence s’imposait, même si, jusqu’à cet événement gravissime, toute ingurgitation annoncée de lames de rasoir, n’avait jamais été effective. Mais l’idée était là, qui pouvait révéler une intention, et laisser supposer, craindre, redouter, une probabilité de passage à l’acte. Elle faisait concorder les mots avec les choses, sans que pour autant on pût considérer qu''il y avait une aggravation de son état psychique, sans qu'on put trouver un quelconque fait générateur, qui eût pu fournir un commencement d'explication. Il aurait présenté un caractère d’aggravation s’il avait été le symptôme d’un état dépressif majeur, avec un désir suicidaire marqué. Or rien n’indiquait qu’elle souhaitait mourir, ce qui interrogeait sur l’intentionnalité de l’acte, et sur le sens à lui donner. Elle n’exprimait rien de tel, mais il est vrai qu’elle se montrait incapable de fournir une quelconque explication de ce geste, qu’elle ne motivait pas, et par rapport auquel elle restait purement factuelle, même pas descriptive. En tout cas les examens psychiatriques et psychologiques ne révélaient pas une aggravation de la douleur morale, du sentiment d’indignité, ni même tout simplement de la tristesse. En revanche la dépression avait gagné l’équipe soignante, sidérée, sous le choc, sans voix, incapable de penser un événement placé d’un coup hors des mesures communes, envahissant l’esprit de telle façon qu’il occupait l’intégralité de l’espace d’une réflexion figée, coagulée, cristallisée dans ce qui aurait pu être un instant fatal, au point de ne pouvoir prendre aucun recul, aucune distance, comme si tout à coup l’esprit s’était dérobé. En quelque sorte l’équipe éprouvait la souffrance mortifère que ne semblait pas ressentir la jeune fille. Ce n’est pas qu’elle était indifférente à la situation, puisqu’elle en parlait, sans cesse, et même avec une logorrhée épuisante, mais ce qu’elle en racontait était si banal, si anodin, ses propos présentaient une telle apparence de détachement qu’on pouvait considérer qu’ils étaient, comme nous avons  dit déjà,  insignifiants, dépourvus de tout lien avec une réalité dont elle n’avait pas pris conscience, à tel point qu’on pouvait craindre qu’ils ne s’intègrent pas à son histoire, qu’ils demeurent comme une scorie juxtaposée, par conséquent étrangère à elle-même (et sans même envisager qu’elle tirât quelque leçon ou enseignement d’une telle expérience). C’est une telle impossibilité à construire du lien qui affectait pareillement l’équipe soignante, qui, sans doute, replaçait ce qui s’était passé dans le cadre d’un trouble psychiatrique, mais sans identifier une modification, une transformation, un fait particulier, qui auraient pu fournir une causalité, un point focal, initial, inaugural, à partir duquel dérouler le fil rouge d’une compréhension, d’une interprétation, d’une explication. Demeurant ce qu’elle avait toujours été, elle était pourtant devenue plus insaisissable, déchirant les mailles d’un filet conceptuel rendu inopérant. Identique à elle-même, avant comme après, il était difficile de considérer qu’il y avait eu dégradation de son équilibre psychique, et de poser une hypothèse d’aggravation. Les conséquences possibles de l’acte effectué auraient pu être graves, et avaient bien failli être décisives, et si elles permettaient de qualifier l’acte comme grave, elles ne traduisaient pas des circonstances aggravantes. Ce hiatus, cette dissonance, étaient à l’équipe insupportable, et c’est comme si elle s’était sentie écrasée au fond d’un trou noir duquel il était difficile de rebondir. Lassitude, découragement, fatigue aussi, accompagnés d’un sentiment d’injustice, avaient saisi les soignants, qui auraient pu développer des contre attitudes de rejet, d’abandon, de délaissement, mais qui ne trouvèrent peut-être même plus l’énergie suffisante pour l’expression de telles réactions. A travers ce désinvestissement des soignants, s’incarnait le seul changement visible, car les attitudes et façons d’être de la jeunes fille demeuraient inchangées, identiques à ce qu’elles étaient depuis le début de son hospitalisations, figures de la répétition, familiarités ordinaires d’un comportement relevant de l’habitude. En effet, si la jeune fille parlait de son acte à qui voulait l’entendre, un peu comme si elle avait voulu agresser ses interlocuteurs avec le récit de cette agression faite à elle-même, jusqu’à susciter chez eux une impression de malaise, elle se limitait à un constat ponctuel, redit d’une manière circulaire et presque sans aucune variation : - «  j’ai avalé des lames de rasoir ; j’ai été opérée  » -, sans être jamais plus descriptive, et sans fournir aucune piste pour une analyse. Ce disant il n’y avait pas déni, mais cette façon de l’exposer laissait complètement à l’extérieur d’elle-même ce qui s’était pourtant passé à l’intérieur de son corps. Mais elle ne vivait pas comme une césure, une rupture, une coupure dans son histoire les coupures et déchirures exercées dans la réalité, du fait des blessures causées par cet intrus métallique et coupant à l’intérieur d’elle-même, doublées de celles opérées par l’acte chirurgical.

            Elle présentait cet acte comme anodin, en tout cas non exposé, non investi, non affecté d’une forte valeur affective, émotionnelle, sentimentale, tout en faisant en sorte qu’il soit inoubliable, à travers ce rappel permanent, qui, parce qu’il ne semblait pas s’être inscrit, s’être incarné, faire rupture, donc repère, donc sens, incapable d’accéder à un statut de «  première-dernière fois  », allait et revenait sans cesse, comme la vague au ressac qui sans fin fracasse à la grève, compulsion de répétition, stéréotypie, dont toute signification se dissout dans le mouvement qui l'épuise, tout en s'auto-entretenant, inlassable et insistante interrogation concédée à perpétuité au mouvement qui la ressassera d'une manière permanente. Il était pure effectivité, comme surgi de nulle part, comme venu du néant, et ce qu’elle en disait n’était qu’un bavardage n’épuisant pas cette interrogation, muette, qui, chez les soignants, résonnait comme en écho à la logorrhée creuse qui la saisissait, plus sur le mode d’une motricité verbale, que d’une communication. Cette parole à propos[61] n’était donc qu’à peine un langage, cache misère d’un trou noir dans lequel s’engouffrait la pensée, entraînée dans ce vertige d’un vide occulté derrière l’aspect d’un trop plein. Le discours de la jeune ressemblait alors à une sorte de vis sans fin, mécanique plaquée sur un semblant de vie, sans même pouvoir faire totalement illusion.  On pouvait donc penser que ce qu’elle avait fait ne différait en rien des autres comportements qui avaient justifié son hospitalisation en psychiatrie. L’ingestion d’une lame de rasoir était pour elle de même nature que tous les autres symptômes présentés jusqu’alors, qui, multiples, changeants, diversifiés, recouvraient l’intégralité des descriptions sémiologiques, des syndromes nosographiques, des pathologies. Elle était comme un livre ouvert de psychiatrie, comme des pages qui se tournent, «  apparitions-disparaissantes[62]  »  de signes pathologiques qui allaient et revenaient, la traversaient, se déployant à travers son corps qui y adhérait, les présentait, les incarnait. Car c’est son corps qu’elle agressait sans cesse, corps qui était comme un catalogue de toutes les atteintes que peuvent lui faire subir les adolescents, qui était comme une illustration, un résumé, un témoin, de toutes les agressions auxquelles ils peuvent le soumettre, le martyrisant en quelque sorte, sans pour autant pouvoir, apparemment, témoigner de quoi que ce soit d’elle-même, autrement que dans cette juxtaposition d’attitudes, incompréhensibles pour les autres, malgré leurs efforts d’interprétations, hypothèses nécessairement différentes difficiles à réunir, et donc partiales, partielles et parcellaires, en écho à ce qui pouvait être pour elle un corps morcelé. Et malgré toutes ces agressions, jamais ce corps ne disparaissait, au contraire, puisqu’on finissait par ne plus voir que lui, ni disparaissant pas du regard, le provoquant finalement, sans lui être insupportable ;  car rien n’avait réussi à faire qu’elle devînt laide.

            Elle était belle en effet, d’une beauté qui s’épanouissait à l’adolescence, son corps de petite fille qui, sans être obèse, était plantureuse, se dénouant rapidement, s’amincissant en grandissant, le teint lumineux résultant d’un métissage antillais, la lourde chevelure noire s’allongeant dans une succession de boucles frisées. On aurait pu la croire modelée par le pinceau de Gauguin ou celui de Seurat, quoique sa somptuosité de corps projeté au regard de l’autre paraissait de Toulouse-Lautrec, ou encore tracée par le crayon de Baudelaire, «  Au pays parfumé que le soleil caresse, / J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés / Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse, / Une dame créole aux charmes ignorés. // Son teint est pâle et chaud ; la brume enchanteresse / A dans le cou des airs noblement maniérés ; / Grande et svelte en marchant comme une chasseresse, / Son sourire est tranquille et ses yeux assurés (…)[63] ».  Son hospitalisation, qui durait depuis plusieurs mois, aucune sortie n’ayant jamais dépassé quelques jours, et renouvelée au rythme de ses multiples atteintes au corps, permettait en effet de constater ces changements, larve devenant nymphe et chrysalide, transformations successives aboutissant à cette sorte de papillon virevoltant, sans cesse en mouvement, passant d’un propos à l’autre, d’une idée à l’autre, butinant à peine le miel d’un intérêt qu’il disparaissait et qu’elle en trouvait un autre, jamais fixée, toujours ailleurs, dans un en avant sans fin, épuisant pour l’entourage, insatisfaisant pour elle. C’est pourquoi on pouvait craindre qu’elle n’ait du papillon que son aspect éphémère, éclatante beauté ne durant guère plus longtemps que les roses sur lesquelles il se pose, et que cet âge de l’entre-deux, mais aussi de l’incertain, qui ouvre à tous les possibles, ne soit que celui des promesses avortées et des grâces inutiles, risquant d’être happée vers un destin médiocre, que l’entourage, soignant comme familial, anticipait comme inéluctable, celui d’une probable chronicité psychiatrique, carré ou cube de l’image que donne des adultes Louise de Vilmorin dans sa nouvelle « Sainte – Une fois » , «  elle perd ses dons et son génie, et il ne reste d’elle qu’une assez belle jeune fille qui vous sert le cœur [64] ». Mais cette crainte ne l’effleurait pas, et ne concernait que son entourage adulte, peut-être parce que l’adolescence est l’âge d’un immédiat sans recul, pur présent, essentiellement action, la dissociant de la réflexion, celle-ci pouvant dès lors fonctionner pour elle-même, dans une gratuité favorisant les apprentissages, mais en même temps toutes les expériences, qui peuvent, de ce fait, être sans lendemain, sans engagement, purement gratuites, comme peuvent apparaître tant de comportements des adolescents .

            En elle, comme en tout jeune du même âge, s’opéraient les transformations pubertaires, qui rendent cet âge à la fois si malaisé, ambivalent, incertain et prometteur, cette rapidité dans la succession des apparences faisant l’effet d’un coup de théâtre, ainsi que le constate Marius Pontmercy, lorsque, dans le jardin du Luxembourg, il retrouve, sur un banc, cette silhouette familière d’un homme aux cheveux blancs, accompagné, jusqu’alors d’une enfant, «  toujours sur le même banc, ce couple connu. Seulement quand il approcha, c’était bien le même homme ; mais il lui parut que ce n’était plus la même fille. La personne qu’il voyait maintenant était une belle et grande créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la femme à ce moment précis où elles se combinent encore avec toutes les grâces les plus naïves de l’enfant ; moment fugitif et pur que peuvent seuls traduire ces deux mots : quinze ans. C’étaient d’admirables cheveux châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblaient fait de marbre, des joues qui semblaient faites d’une feuille de rose, un incarnât pâle, une blancheur émue, une bouche exquise d’où le sourire sortait comme une clarté et la parole comme une musique   (…)[65] [66]».  

            Ainsi l’adolescence de Cosette avait déjoué les prévisions de Mère Innocente, supérieure du couvent des Bernardines de Picpus qui, dans un souffle chuchoté en direction d’une mère vocale, pour que ni Valjean-Fauchelevent ni Cosette n’entendissent avait murmuré «  elle sera laide !  », ce qui, peut-être moins qu’une anticipation, reflétait un souhait, celui qu’elle devînt religieuse, préservé du siècle, à l’écart du monde, la laideur étant une assurance contre ce risque, perspective très utilitariste par conséquent, même si l’on pouvait s’interroger, à partir du moment où l’homme est à la ressemblance et à l’image de Dieu, sur l’idée qu’elle s’en faisait, la représentation qu’elle en avait, à moins de considérer la laideur comme une métaphore du crucifié. A moins que l’amour paternel, d’autant plus fort qu’il procédait du rachat de turpitudes antérieures, n’ait été le plus fort, créant Cosette à la ressemblance de son rêve, celle-ci existant conformément à ce que celui-là exprimait par l’implicite discours de ses attentes, bientôt relayées par Marius. Ce conflit des déterminations, celle de mère Innocente, tardive et détachée, celle de Jean Valjean, substitutive et fusionnelle, celle de Fantine, biologique et distanciée, soulignait combien nous sommes plus que nous-mêmes, placés, malgré nous, dans des rets de désignation, des trames de projections, des engendrements de pensée, produits transgénérationnels, à la croisée de la nature et de la culture, de la matière et du langage, de la contingence et de la volonté. Nous sommes nommés et prénommés, et si le nom reste marqué de l’aléa des rencontres et des circonstances, le prénom est l’expression d’un désir, d’une anticipation, d’un éclat d’avenir, ce qui dépasse le rôle que Françoise Dolto[67] lui concède, quoi qu’essentiel, celui d’être le premier phonème de l’existence, celui qui accueille la naissance et qui  baigne et enveloppe les premiers moments de la vie aérienne, l’organisateur premier de l’individuation, de l’identité, de la personnification, celui par lequel je deviens singulier, porteur certes de plus que moi-même, mais en quelque sorte différenciateur sémantique, grâce auquel j’esquisse une liberté d’être, en devenant une unité, une individualité, qui n’appartient plus au magmas symbiotique, qui prend son autonomie en m’éloignant de la fusion d’avec la mère, et de la confusion avec le Monde, qui m’englobe sans me faire disparaître, qui m’incorpore sans me dissoudre, qui m’admet sans me détruire. 

            En tout cas, par sa beauté elle était fidèle à son prénom, lequel en langue araméenne signifiait la grâce[68], de plus prénom attribué à la mère de la Vierge Marie. C’est dire qu’il supportait une part de l’histoire universelle, Ce disant, il ne faudrait pas croire que le prénom, élément de la singularité, puisse transfuser en nous, à notre corps défendant ou ignorant, des valeurs intrinsèques, sans qu’elles aient été inscrites à partir des résonances de cette histoire universelle pour et dans la famille. Il ne faut pas les affecter d’une clef d’interprétation, qui vaudrait pour tous, d’une manière identique, en tout temps, tout lieu, toute circonstance, ramenant chacun à un état d’indifférence, à la fusion dont sa fonction même est de nous écarter. Cette fonction «  scribe  »  du prénom, qui permet d’identifier la personne, de la dissocier des autres, de la faire différente, de la rendre unique, bien, que ressemblante à d’autres, encore que pas tout à fait semblable, a besoin, de cette autre fonction, identifiée par Michel Balat[69], celle du «  museur  », celui qui laisse dérouler sa pensée au gré de ses associations libres, de ses essais et erreurs, envies et hésitations, souvenirs, repentirs et espoirs, qui est pétri de prénotions, d’opinions, de représentations, d’instants heureux ou malheureux, de secrets inavoués, de passions tristes, de pulsions évitées, de colères contenues, d’emballements assumés ou culpabilisés, ces couleurs de l’existence, chatoyantes ou ternes, de gris nuancés, ombres et lumières de la vie, à la fois préconscient et inconscient freudien, l’intime agissant, et l’extime affichant, «  sol y sombra  » des arènes d’une corrida, dans lesquelles se déroule, cadencée, rythmée, ritualisée, le tempo des romans familiaux, avec ses peines, ses joies, ses drames, ses emballements d’allégresse, ses extases de joie, ses abandons de détresse.

            Son prénom avait été choisi par sa famille. C’était ce prénom et pas un autre, même si, comme pour beaucoup, il résultait d’une ultime sélection entre plusieurs possibles. Il n’était donc pas le simple effet du hasard, même si les motivations qui l’avaient fait retenir n’étaient pas clairement explicitées. Résultant d’une délibération, même implicite, il avait fait l’objet d’arbitrages, et des considérants avaient dû prévaloir sur d’autres, qu’il était impossible de clarifier, et même de mettre en évidence. On pouvait donc considérer que ce choix était plus émotif, impulsif, intuitif, que réfléchi. Mais s’il résistait à l’interprétation, et à la rationalité, si aucune sapience à proprement parler ne l’étayait d’un délibéré argumenté et motivé, il n’en restait pas moins indubitable qu’il était le résultat d’un choix.

            Elle avait un père, une mère, des grands-parents, des frères, des sœurs. Comme les parents s’étaient séparés, puis avaient chacun de leur côté recomposé une famille, elle avait aussi frère consanguin, sœur utérine. On ne pouvait guère tirer argument de cette situation, ô combien banale, pour trouver une explication immédiate à ses difficultés. En effet la fréquence de cette configuration familiale ne pouvait faire qu’elle soit considérée comme cause réelle et sérieuse de multiples cas particuliers différents. A la rigueur on aurait pu l’invoquer comme cause déclenchante, cause immédiate susceptible de provoquer un ébranlement, temporaire, passager, mais le bouleversement durable et important constaté indiquait des failles plus anciennes dans la personnalité, non réductibles à cette explication sociologique grossière, un peu facile, et pour tout dire empreinte d’un relent de misérabilisme et d’une onctuosité d’ordre moral inavoué. Elle résidait chez sa mère. Que le compagnon de cette dernière fût alcoolique, qu’il conduisît son véhicule de nombreuses fois en état d’ivresse, sans qu’on puisse considérer cela comme normal – au moins était-ce illégal -, que ceci ait pu induire un sentiment d’insécurité, certainement  ; à l’évidence on pouvait retenir un autre facteur d’ébranlement, sans pouvoir non plus le considérer comme suffisant, à lui seul, pour  expliquer les troubles du comportement et de la personnalité d'Anaïs., et pour justifier d’une hospitalisation de plusieurs mois dans un service de psychiatrie. La mère d'Anaïs. désespérait de l’évolution de sa fille, n’y voyant nul progrès, nulle évolution, mais une succession de difficultés nouvelles, qui apparaissaient sans qu’on comprît pourquoi, si bien qu’on pouvait considérer qu’après avoir été dans la compassion, puis l’invigoration, puis l’injonction, puis un peu le chantage (« tu reviendras à la maison si tu guéris  ! »), elle se trouvait dans un lâcher-prise qui confinait au rejet et à l'abandon. Bien sûr elle l’acceptait à son domicile pour des sorties de fin de semaine, voire un peu plus longues, en vue de tester des hypothèses de sortie définitive et de retour au domicile. Mais il était rare que ces permissions se déroulassent sans tension, sans incident, sans crise, et bien souvent Anaïs revenait dans le service hospitalier avant même le terme de son autorisation de sortie, après avoir fugué de chez elle, après avoir brisé des objets, après s’être montrée agressive et même violente envers ses proches, après avoir absorbé ses médicaments psychotropes ou ceux de sa mère. Anaïs. était si coutumière de ces absorptions médicamenteuses que l’équipe soignante finissait par se poser la question d’un désir de mort implicite chez la mère, mort réelle ou symbolique, c’est-à-dire un souhait de non-retour à domicile, au moyen d’un placement définitif en institution, au-delà même de l’admission dans un établissement médico-éducatif (ITEP – Institut Thérapeutique Educatif Pédagogique), en vue d’y suivre une scolarité adaptée et aménagée, tenant compte de ses difficultés psychologiques, et tentant d’y répondre, et de les traiter dans le même temps, toujours différée, malgré la décision d’orientation prise par les commissions ad hoc de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH), en raison de la bruyance des troubles du comportement, qui s’exprimant à l’improviste, d’une manière imprévisible, mais régulière, quotidiennement, et même plusieurs fois par jour, rendaient impossibles toute période d’essai et d’évaluation. On pouvait penser que la mère regrettait cette époque restée dans l’imaginaire collectif comme représentation de la psychiatrie, lieu d’enfermement et de relégation, plus que lieu du soin, lieu d’application de toutes les projections fantasmatiques, des craintes, servant de repoussoir, d’objet contraphobique, enkystant la maladie mentale, la tenant à l’écart, en lisière de la vie, comme elle l’était aussi en lisière de la ville[70], éloignée de la vie sociale, que sa présence périphérique rassurait quant à sa propre normalité, le fou étant à la fois étrange et étranger, individu de tous les confins.  Il est vrai que la famille s’était réaménagée sans elle, son frère occupant désormais sa chambre, de façon à libérer une chambre pour sa sur utérine, avec laquelle elle devait désormais, le temps des séjours dans sa famille, partager cet espace dévolu à l’intime, qui, pour elle, s’était réduit comme peau de chagrin ; tandis qu’on ne pouvait considérer que la chambre qu’elle occupait dans le service hospitalier, malgré le respect de son intimité, lui était personnelle et totalement dédiée. Ceci pouvait possiblement majorer ses troubles du comportement en famille, par suite de ce qu’elle percevait comme un rejet actif, montré s’il n’était pas dit, agi plus qu'exprimé, dont le caractère implicite hurlait dans le silence de l'explicite ; troubles qui, par voie de conséquence, accentuaient les attitudes de rejet. Un tel engrenage systémique ne facilitait pas une évolution positive.

            Son père vivait assez loin d’elle, éloigné dans une ville de la côte atlantique. Elle communiquait avec lui, la plupart du temps, par téléphone. Mais souvent il fallait qu’elle l’appelle, car il ne le faisait pas lui-même, emporté par le tourbillon de ses activités professionnelles. Il promettait beaucoup, de venir la voir, de lui envoyer quelque chose, de l’appeler au téléphone, de la prendre chez lui, pour quelques jours, pour des vacances, voire même définitivement, mais ne tenait guère ses promesses. Ainsi elle n’avait reçu qu’au mois de mars le cadeau promis à l’occasion de la fête de Noël. Il vivait dans son rythme propre, avec une idée de la durée et de l’écoulement du temps qui n’avait pas notre trépidation. Peut-être conservait-il quelques-unes des spécificités d’un mode de vie îlien, espaces nécessairement différents, tout éloignement étant nécessairement synonyme de distance longue, et impliquant un autre mode de rapport au temps. A cet égard, l’agitation vibrionnante de sa fille était à l’exact opposé de la placidité paternelle. Cet homme, pétri de bonne volonté, soucieux de sa fille, était trop à distance, d’une part pour se faire une idée précise de la complexité des difficultés de celle-ci, et même pour lui apporter l’aide, l’appui et l’étayage qui lui eussent été utiles. Mais ce qu’il mettait en avant de ses difficultés d’organisation, eu égard au trajet non négligeable à parcourir pour venir la voir, et à ses sollicitations professionnelles pouvait être aussi compris comme un prétexte, et une précaution  ; précaution contre l’étrangeté du comportement de sa fille, qu’il ne reconnaissait plus, par rapport à laquelle il se sentait en difficulté pour appliquer une grille de lecture, décoder ses symptômes, les intégrer dans une logique opérative et explicative, somme toute dans une position analogue à celle de l'équipe soignante  ; prétexte, qui lui permettait de ne pas dire, ou à mots couverts, cachés, nuancés, les inquiétudes ressenties face à ce qu’il appréhendait comme une évolution négative, vérité qu’il ne pouvait que mi- dire, suggérée, mais encore masquée, et qu’il aurait pu craindre, éventuellement, que la dire trop fort, trop nettement, trop directement, eut été en quelque sorte médire. Car au fond il avait une explication culturelle, partagée avec sa mère, et même délivrée par celle-ci, la ci-devant grand-mère paternelle d’Anaïs, explication surnaturelle, magique, qui faisait de la jeune fille une possédée envoûtée par le Malin, victime d’une malédiction, le mal en elle, qui se manifestait dans et sur son corps, sans doute malgré elle, sans participation d’une volonté dont un autre avait pris la direction. Sa fille n’habitait plus son corps qu’un autre possédait, parlant par sa bouche et sa voix, mais prononçant des paroles qu’il ne pouvait lui attribuer, car elles ne correspondaient pas à l’image qu’il se faisait d’elle, ou qu’il avait appris à aimer d’elle. Ce n’était plus la même, ce n’était plus la petite fille d’avant la séparation parentale ; fallait-il, dès lors que ce corps qui abritait un autre, qui parlait d’autres mots que ceux qu’il aurait souhaité entendre, fut maudit, c’est-à-dire disant le mal et le malin, et montrant ce mal à travers toutes les agressions qu’elle lui faisait subir. C'était comme s'il avait été nécessaire, en cette circonstance, qu'Anaïs, eût un double monstrueux, double monstrueux dont on peut aussi se demander si ce n'était pas lui qu'elle recherchait, à travers les multiples clichés radiologiques qu'elle provoquait, double monstrueux placé de l'autre côté d'une plaque photographique, double monstrueux dont il fallait qu'elle se délivre, pour enfin s'appartenir, pour n'être qu'elle, et rien d'autre, totalement disponible pour la promesse de l'aube, double monstrueux , dont l'ouverture du corps par le moyen d'une intervention chirurgicale, rendue nécessaire par l'ingestion de la lame de rasoir, permettait qu'il s'enfuit peut-être, ces ingestions répétées de corps métalliques ayant eu alors une finalité, mais n'ayant été qu'un prétexte à cette cessation de la dichotomie (qui pouvait apparaître parfois comme un morcellement psychotique et une dissociation schizophrénique), double monstrueux, tapi, caché, n'apparaissant qu'à l'improviste, comme un cauchemar, et qui s'incarnait peut-être dans l'inconscient, et qui était peut-être l'inconscient lui-même, double monstrueux qu'elle avait pu évoquer comme un autre ayant fait effraction, à son corps défendant, à son corps défendu.

            Ainsi lorsqu’elle évoqua avoir été violée à l’occasion d’une fugue on put croire qu’effectivement un autre avait pris possession d’elle-même. Mais ses difficultés psychiques étant largement antérieures à cette révélation, on put émettre l’avis de l’absence d’un rapport de cause à effet, même si, comme pour la séparation des parents, l’effet d’ébranlement traumatique, donc de renforcement de difficultés préalables, n’était pas à écarter. Toutefois elle refusa d’être auditionnée au commissariat de police, et aucun acte de procédure (notamment aucune expertise gynécologique) ne put être réalisé. L’affaire finit par être classée sans suite et un doute s’installa sur la crédibilité de ses propos. Effectivement pour elle, qui mettait sans cesse en avant son corps, qui l’exhibait à travers diverses agressions qu’elle lui faisait subir, et leurs conséquences, il était surprenant qu’elle ait refusé de se faire examiner. Elle qui recherchait presque l’examen radiologique, rendu nécessaire par d’habituelles ingestion métalliques de toute sorte, surprenait par son refus d’un examen gynécologique. Il est vrai que dans le cas d’un examen radiologique, c’est à une machine qu’elle montrait son corps, et qu’alors, si effraction de l’interne il pouvait y avoir, celle-ci était médiatisée, n’était pas directe, n’était pas de l’ordre d’une sensation immédiate. Pouvait-on alors penser qu’elle avait répondu à la représentation de son père, en se vivant, à son tour habitée par un autre, fantôme insistant bien qu’à peine visible, déguisé pour mieux subvertir, que ses agressions stéréotypées, répétées, compulsive, contre elle-même, contre son enveloppe corporelle, pouvait chercher à faire sortir, apparaître d’abord, pour plus facilement, le circonscrire, le réduire, le faire disparaître. Ou bien ne s'agissait-il que cet autre inconscient, l'indicible, le refoulé, le refoulé, de son histoire, ou l'impensable de ses désirs, sexualité ambivalente, et peut être homosexuelle, dont elle se défendait, en s'imaginant violée, désirable par un homme, donc hétérosexuelle. Pouvait-on tenter accéder à son inconscient ? Que savait-on de son histoire ? Et celle-ci était-elle traversée de d'événements enkystés, faisant ensuite comme des trous noirs impossibles à refermer, béances de son histoire, comme des souffrances qui demeurent, jamais apaisées.

            Avait-elle, petite fille, présenté des difficultés psychologiques ? Rien qui fut, en tout cas très significatif, rien qui méritât d’en parler, rien qui attira l’attention, rien qui ressembla à un pas de côté, à un écart à la norme. C’est au décours de la classe de CM2 que tout commença à être plus difficile : la motivation scolaire s’émoussa, et ses résultats, de moyens qu’ils étaient, sans brillance, mais sans échec patent, chutèrent. Il fut de plus en plus difficile de l’envoyer à l’école, l’envie n’y étant plus, et les résistances se faisant multiples : chantage affectif, menaces, crises de colère ou de larmes, suivis d’allégations de troubles physiques divers : fatigue, douleurs abdominales, douleurs musculaires, avant que ne s’installent de vrais troubles physiques, crises d’asthme et psoriasis. Mais avec l’entrée au collège chaque journée devint comme une corrida, à la maison, et dans l’enceinte de l’établissement scolaire  ; à la maison  : bris d’objet, portes claquées, insultes, menaces de coups, menaces de fugues, puis des menaces on passa à leur réalisation, dans le même temps qu’elle commença des «  grèves de la faim  », et qu’elle se scarifia, les bras et avant-bras, puis bientôt les cuisses  ; dans l’établissement scolaire, elle se montrait agressive, verbalement, puis physiquement, contre les objets, puis contre les personnes, aux insolences et refus d’obéissance succédant des crises de colère clastiques, pendant lesquelles il lui arrivait de se mettre en danger, suscitant la terreur chez les autres, plus par l’inquiétude qu’elle développait autour d’elle que par suite d’une réelle mise en danger de ceux-ci.

            Face à cette dégradation rapide et pour tout dire vertigineux de l’état psychologique d’Anaïs la psychiatrie fut convoqué. Anaïs prit tout le monde de vitesse, en ingurgitant divers médicaments, ce qui la conduisit aux urgences du centre hospitalier, puis dans le service de pédiatrie, et de là dans le service de psychiatrie de l’adolescent où elle fut hospitalisée à plein temps.

            Ce service était habitué aux adolescents présentant des troubles psychiques, qu’ils soient dépressifs, avec des passages à l’acte suicidaire, qu’ils soient instables ou agités, qu’ils présentent des bouffées anxieuses ou délirantes, des vécus psychotiques de déréalité, avec discordances, ou avec perception sensitives et persécutives du mondes extérieur, qu’ils présentent des troubles des conduites alimentaires, de type boulimie, et cas bien plus fréquents, anorexie, qu’ils présentent des comportements de scarification. Il faut avouer que le service se sentait plus en difficulté, moins habile, moins efficace, dans les situations d’addictions, alcoolisation, et plus encore toxicomanies. Il n’était pas non plus très efficace en face des conduites déviantes : psychopathies, perversions, voire même comportements avérés de délinquance. Mais en revanche il ne se sentait pas démuni face à des comportements de violence en rapport avec une pathologie psychiatrique, ceux-ci pouvant être rapportés à une cause, s’intégrant dans un processus, relevant de figures connues. Ils étaient décrits, appartenaient à des fonctionnements psychologiques déjà vus, pouvaient être expliqués, éventuellement anticipés, et sur lesquels on pouvait adapter une conduite à tenir. Ils ne suscitaient pas de d’anxiété dans l’équipe car ils pouvaient se réduire avec des psychotropes, s'apaiser avec une relation chaleureuse et empathique, dans un climat de réassurance. Anaïs, ainsi qu'on l'a vu, bouscula cette tranquillité, renversa les assurances, dérangea ce conformisme. Alors que l'équipe soignante croyait savoir faire face aux attitudes de violence et de mise en danger, de soi-même et des autres, Anaïs, leur démontra combien leurs système de croyances, de codage, d'interprétation, combien leurs ritualisations, étaient vaines, inefficaces, inadaptées. L'équipe, on l'a dit, se sentit désorientée, désarçonnée, perdue,  comme néantisée. Ce fut pour les soignants comme un nouveau matin venant au monde, Anaïs, big-bang à elle seule, leur imposant de tout réinventer, dans une disponibilité de chaque instant, associée à un constant effroi. Anaïs imposa en effet aux soignants de se trouver dans cet état d'esprit que décrit Albert Camus[71], « Parfois il arrive que les décors de la vie quotidienne s'écroulent, le pourquoi se pose, et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. La lassitude accompagne la fin des actes machinaux de toute une vie ». Cette lassitude, fatigue, mais aussi appréhension, et pourquoi pas souffrance, était peut-être, en la circonstance, le filtre nécessaire, la médiation faisait compréhension, et reconnaissance de la souffrance de l'autre, un autre non pas rêvé, non pas reconstruit, non pas fictif, ou théorique, non pas abstrait ou imaginé, mais un autre concret, tout entier dans le surgissement de son apparition, à prendre et considérer comme tel, sans filtre, comme un don de soi, auquel ne pouvait répondre qu'un contre-don, et non la parcimonie, la mesure, la distance, de cette neutralité, fut-elle bienveillante, qu'on considère comme le parangon de la relation thérapeutique et qui gomme les émotions, relation soignante qui en psychiatrie, fait considérer le corps comme suspect et dangereux. Anaïs obligeait à réinventer les postures soignantes et à opérer une déprise des habitudes.

3°) UNE EQUIPE EN SOUFFRANCE

            Avec Anaïs qui modulait et transformait en permanence ses symptômes ainsi que les postures de son corps, le prêt à penser fut bientôt impossible à mettre en ?œuvre, et l'équipe soignante en ressentit douleur, amertume, sentiment d'échec, dépression pour tout dire, ce que Camus nomme lassitude, et les décors de sa vie quotidiennes (ses savoirs, son expérience) s'écroulèrent, chaque fois un peu plus fragilisés par les comportements d'Anaïs, qui ne pouvaient qu'être aberrants au regard de ce qu'on croyait connaître. Mais le caractère inopérant de cette supposée connaissance imposa , au forceps faut-il le dire, une sorte de renaissance du regard, de l'écoute, de la pensée, qui, le temps de la sidération passé, devint ce que Lacan nomme cet « instant de voir »[72], cet « insight » qui, par exemple, pendant la cure, extrait soudain comme un écho qu'on fait matériau, une association signifiante et mobilisatrice distinguée alors de la masse des paroles prononcées qui devient alors signifiante[73], comme une forme qui se détache du fond, organisation dans l'informe[74], à la manière d'un impératif hypothétique structurant ce qui n'est pas encore là, dont il permet l'anticipation, et l'harmonisation, comme l'enfant, dans l'état de symbiose initiale, est construit comme un Moi différencié, quand le désir parental le projette dans un avenir autonomisé[75]. L'équipe dut fendre l'armure, et déchirer sa peau symbolique, comme Anaïs déchirait réellement la sienne, se mettre aussi en danger, accepter d'imaginer Anaïs autrement, c'est à dire de la penser avec d'autres images, d'autres représentations, sans théorisation protectrice a priori, sans placer « le moment de conclure »[76] avant « l'instant de voir ».

            Sans doute les conduites suicidaires existent elles dans les services de psychiatrie (et dans les services de psychiatrie infant-juvénile, comme dans les services de psychiatrie générale ou les services de psychogériatrie, à des fréquences peut être moindres, mais ces conduites sont toujours plus redoutées, moins acceptées, apparaissant toujours scandaleuses en service de psychiatrie infanto-juvénile, quand celles et ceux qui les commettent sont titulaires des multiples possibilités d’un avenir qui pourrait leur appartenir, et dont ils n’ont pas encore éprouvé les aléas, incertitudes, difficultés), mais le passage à l’acte d’Anaïs était impensable, inconcevable, totalement sidérant, et par là-même appartenant à un autre monde, situé dans une autre dimension, affecté d’une qualité oraculaire, lui prédisant un avenir qui ne pouvait qu’être inexistant.

       Rien en effet, dans ce qu’elle présentait, qui relevât de l’usuel, de l’habituel, même si tout avait déjà été vu, si tout était déjà connu, car le mélange des formes, et les continuelles modifications de sa présentation symptomatique, et transformations de son organisation psychopathologique, alimentaient une espèce de vertige dans lequel se dissolvaient les cadres courants et connus de la réflexion. C’était comme si elle avait été une mutante, apparemment la même, et en même temps une autre, un peu comme un double qui n’aurait plus été systématiquement symétrique. Son apparente tentative de suicide, par la démesure du geste, et le revirement qu’il impliquait par rapport à toutes les considérations et analyses antérieures, soulignait exemplairement cette défaite des cadres réflexifs familiers. Il en était ainsi pour des soignants exerçant en service de psychiatrie, qu’on pense plus habitués que des soignants d’autres services de soin, et par là-même mieux armés pour y faire face, ce qui est une idée reçue. Outre qu’il est difficile de mesurer cette morbidité, et d’en livrer des états différentiels selon les services considérés, il est évident que tous les services de soins sont confrontés aux suicides et tentatives de suicide. Mais peut-être serait-il intéressant d’esquisser un embryon d’analyse de ce truisme. En première idée on pourrait admettre que dans les service de psychiatrie, les conduites et idéations suicidaires constituent un des aspects, un symptôme des maladies psychiatriques, (encore que ceci ne soit pas systématique) alors qu’il n’est qu’un épiphénomène, un accompagnement, voire un aléa, en ce qui concerne les pathologies somatiques, considérant que ces dernières sont sans liens directs et déterminants avec de tels comportements, et que, dès lors, la mort, et la lutte contre celle-ci, raison de vivre du soignant, dans les services de psychiatrie, a souvent pour cause principale, le suicide, alors que dans les autres services de soins elle s’explique par d’autres causes. Ainsi tout est relatif, et peut-être le nombre de suicides, en valeur absolue, est-il assez identique en service de psychiatrie à celui des  autres services de soins, mais leur proportion, en psychiatrie, par rapport à d’autres causes, y apparaît beaucoup plus importante, voire étant même cause principale[77]. Certains postulent donc, à partir de ce constat, que les soignants en psychiatrie pourraient être indifférents aux tentatives de suicide, et à la mort par suicide, que les soignants des services de soins généraux, où la mort s’explique par des causes multifactorielles, plus diversifiées, faisant du suicide un événement plus lointain, moins immédiat, moins fréquent, et dès lors supposé moins familier, avec en filigrane cette idée ce que ce qui est familier devient habituel, et de ce fait moins inquiétant, moins déstabilisant, moins angoissant, comme quelque chose qu’on s’approprie, qui constitue et construit, cette habitude devenant finalement comme cette seconde nature. C’est là un constat empirique, que fait David Hume[78], qui pose l’habitude comme profitable à l’individu, « Toutes les fois que la répétition d’un acte ou d’une opération particulière a tendance à renouveler le même acte ou la même opération, sans qu’on y soit poussé par un raisonnement, nous disons toujours que cette tendance est l’effet de la coutume. En employant ce mot nous ne prétendons pas donner la raison dernière de cette tendance. Nous indiquons seulement un principe de la nature humaine universellement admise et qui est bien connu par ses effets (…). L’habitude est par là même le grand guide de la vie. C’est ce principe seul qui nous rend notre expérience profitable », profit que postulent pour les soignants de psychiatrie les soignants des autres services de soins,  considérant qu’alors ils font « de nécessité vertu », qu’ainsi se construit l’habitus de leur profession, leur éthique professionnelle, et cette capacité à la fois de faire face à ce type de situation, sans être trop déstabilisé, sans mobiliser trop d’angoisse, tout en conservant l’empathie nécessaire, couple de vertus, qui naissent, se construisent, s’éprouvent dans l’action. Le risque d’une telle habituation pourrait être une forme d’insensibilité, de fermeture, de perte du contact avec la réalité telle qu’elle est, dans sa fulgurance et son apparition, d’impossibilité à percevoir la nouveauté, et à considérer l’autre autrement qu’a priori, selon une grille de lecture, des cadres a priori de pensée, filtrant le réel, permettant certes de l’ordonner, de l’organiser, de le hiérarchiser, afin de percevoir une stabilité, une structure, une épure, dans le fatras des faits bruts, une harmonie derrière le bruit de fond du quotidien. C’est d’ailleurs l’un des reproches importants faits aux soignants de psychiatrie de se « blinder », de se fermer, de mettre à distance les affects et les émotions, de ne pas se laisser envahir, emporter, emmener par les manifestations du transfert et du contre-transfert, et de se tenir à distance de l’intime, des vibrations de la chair, du corps, dans une neutralité, qualifiée de bienveillante, de respectueuse, mais qui installe une distance, celle du logos, de la parole, de la représentation des choses, à défaut des choses elles-mêmes, des mots, du signifiant qui maîtrise le signifié, le réduit, le cristallise, l’enkyste, l’enferme, le ramène à n’être qu’en puissance et non plus en acte. Ce qui est une façon de discipliner le corps, de le contraindre, de l’empêcher de s’appartenir, et de l’amener à glisser d’un corps parlant à un corps parlé, d’un corps maux dits à un corps mots dits. A vrai dire ce reproche coutumièrement fait aux soignants de psychiatrie pourrait être appliqué à tous les soignants, qui, pour être soignants, doivent ramener ces toujours nouveautés, toujours premières fois que sont pour un individus singuliers les manifestations et protestations de son existence, à des figures connues, des abstractions qui permettent l’action, en favorisant la comparaison, en dégageant des modèles, et donc en facilitant l’application d’une connaissance, de savoirs (qui ne sont que des abstractions spécifiées, et pouvant avoir une finalité pratique et opératoire), à une situation donnée, singulière, concrète, mais semblable à d’autres déjà rencontrées, déjà connues, et grâce auxquelles s’appliquent sur la situation particulière rencontrée un mécanisme de reconnaissance. Cette attitude de distanciation, d’articulation d’une situation brute, individuelle, concrète, avec une modélisation abstraite, ce va et vient de l’une à l’autre, correspond à l’attitude scientifique, qui, dans la pratique médicale, occulte le malade, pour ne plus voir à travers lui que la maladie[79], à la fois un plus que le malade singulier, puisque la maladie s’est construite à partir du pluriel des malades, de l’addition de certaines manifestations présentées d’une manière répétée, mais en même temps moins que lui, puisque la maladie n’est qu’un aspect, une partie de lui-même, un morceau, une pièce de ma machinerie sur laquelle agir sans qu’il soit pour autant nécessaire d’avoir connaissance de la totalité de la mécanique. Ce disant on mesure combien ce corps là, ce corps mots-dits, ne peut qu’être pensé comme un corps-machine, tel qu’il fut conceptualisé par Descartes ou La Mettrie, corps pensable, corps pensé, mais non pas pensant, ou à son corps défendant, par accident. Mais peut-être ceci rend-il la perspective de la mort plus admissible, moins intolérable, moins scandaleuse, n’en faisant plus un événement particulier, mais un concept, une Idée, un possible, une éventualité, ou un fait statistique, mais dépersonnalisé, dépassionné, en dehors du sentiment, par conséquent laissant insensible.

            C’est ce risque d’une mécanisation, d’une perte de l’humain derrière une fonction, du global derrière une partie, de la totalité d’un individu derrière un organe, ou un symptôme, ou une manifestation comportementale, prise en tant que telle, et non plus comme expression de qui la commet et l’exprime, qui a suscité une critique de l’habitude, considérée comme empêchant de saisir, d’entrevoir, de voir, de comprendre (c’est-à-dire de prendre avec soi, de s’incorporer, de s’approprier) des réalités advenant de manière fulgurante, des phénomènes surgissant de manière imprévue, occupant l’espace, apparitions-disparaissantes, tellement fugaces, météorites à peine aperçues, premières-dernières[80] fois passant plus vite que des roses à peines écloses et vite fanées, Tic déjà parti quand Tac à peine arrive. Ainsi du poète Sully Prudhomme[81] pour qui « L’habitude est une étrangère / Qui supplante en nous la raison / C’est une ancienne ménagère / Qui s’installe dans la maison // Mais imprudent qui s’abandonne / A son joug une fois porté / Cette vieille au pas monotone / Endort la jeune liberté ». Même si Aristote[82] refuse que l'habitude soit pure mécanique, considérant qu'elle est bien plutôt ce qui permet en nous l'épanouissement des potentialités, la capacité de réalisation de celles-ci, l'activation de ce qui, autrement, ne serait que disponibilité, « Ainsi les vertus ne sont pas en nous par l’action seule de la nature (…), et c’est l’habitude qui les développe et les achève en nous. De plus, pour toutes les facultés que nous possédons naturellement, nous n’apportons d’abord que le simple pouvoir de nous en servir, et ce n’est que plus tard que nous produisons les actes qui en sortent ». Ceci permettrait de considérer que l’on n’est pas thérapeute en soi, par profession, ni même par suite d'une seule connaissance livresque ou intellectuelle, mais qu'il faut se confronter, au moins pour être psychothérapeute, aux mécanismes transférentiels et contre-transférentiels, ainsi qu'à ses propres défenses et résistances. Ceci, par conséquent, serait susceptible d'invalider toutes les formations purement livresques dans le domaine de la psychothérapie[83], et légitimerait – ou relégitimerait – la pratique psychanalytique, ( ce que les attaques tous azimuts dont elle est l’objet actuellement, de la part de certains intellectuels, des pouvoirs publics, et de la Haute Autorité de Santé, justifierait) qui considère que ne peut être analyste qui n’a pas préalablement été analysé, et que la reconnaissance (au moins pour les membres de l’Ecole de la Cause Freudienne) de la qualité d’analyste procède de « la passe », c’est-à-dire d'une manière de se mettre en dangers face à ses pairs, de confronter « ses savoirs et méthodes » aux leurs ; ce qui est peu ou prou une initiation, un dévoilement mutuel, une reconnaissance (plutôt qu'une connaissance).

            Ces effets de mécanisation, de répétition, d'automaticité, que permet l'habitude, étaient cependant, faut-il le rappeler impossible avec Anaïs, et avec elle, sans cesse sur le métier devait on remettre l'ouvrage, redéfaire la tapisserie, à la faon de Pénélope, défaisant la nuit son bâti du jour, et recommencer, sans jamais se lasser, malgré les sensations de découragement, le sentiment de perdre son identité professionnel, ce qui ne manquait pas d'affecter l'estime de soi des uns et des autres, fragilisant le corps symbolique de l'équipe, devenant alors moins solide, moins contenant, moins sécurisant. De ce point de vue Anaïs, en quelque sorte, était comme la croix du pécheur, dont l'existence même, par son poids, ne peut s'oublier, marquant des stigmates de son fardeau la peau, donc le corps, de celui qui la porte, faisant que  le souvenir de ce qui peut la justifier et la légitimer marque d' une indélébile empreinte l'esprit de celui qu'on a condamné à la porter. Et l'équipe soignante, inlassablement, devait recommencer, sans garantie d'aboutir, sans espoir de succès, tel Sisyphe qui porte en haut de la montagne le rocher que les Dieux l'ont condamné à y monter, et dont il sait que, lui échappant, il roulera vers le bas, sitôt le sommet en vue. Mais, contrairement à Albert Camus qui nous dit qu'il « faut imaginer Sisyphe heureux[84] », car sa lucidité face à l'acte absurde qu'on lui ordonne d'accomplir, qui soumet son corps, sans soumettre son esprit, le rend libre[85], l'équipe soignante souffrait de ne point faire preuve de lucidité face à ce que vivait Anaïs, dont elle ne comprenait pas, et ne maîtrisait pas les comportements, qu'en outre il lui était difficile d'anticiper, même si elle prévoyait qu'il y aurait très probablement incident, sans en repérer de causes ou de moments déclencheurs, et sans pouvoir se représenter leurs modalités.

            Par ailleurs ces agressions particulières contre le corps, affirmées, mais non affichées, dites, mais non exposées, d'abord invisibles, avant d'être trop visibles, à travers leur destruction, de l'enveloppe d'abord, du contenant, puis du processus et du contenu, ajoutaient au malaise de l'équipe soignante, car pouvant renvoyer à des craintes archaïques, le corps étant souvent le mal aimé des services de psychiatrie. En effet le corps en psychiatrie, même s'il se venge, et notamment en mise en jeu, par de l'agitation, mise en scène par de l'hystérie, mise en acte par de la violence contre soi-même ou contre les autres, est ravalé au rang d'objet, de support, de surface, objet de crainte, de risque, d'inquiétude, de désagrément. De ce fait il est une chose  qu'on voudrait contenir, abolir, oublier, à travers des contentions de toutes sortes, mais aussi des réductions multiples : ses émotions, ses productions, et son logos, corps de sensations et d'expression, corps de chair disparaissant derrière la pensée, le mot, le verbe ; comme il en est pour l'occident, pour qui la chair est un mal, nécessaire certes, mais qui, de ce fait, doit être soumis aux forces de l'esprit, contrôlé, maîtrisé, empêché. Or l'hubris de l'acte commis par Anaïs ramenait la chair, et qui plus est dans son aspect le plus brutal, le plus sanguinolent, au centre de la perspective, mettant à mal toutes les défenses habituelles, et d'abord  celles du logos, toutes les possibilités d'interprétation, toutes les grilles de lecture, faisant de l'acte quelque chose d'insensé, irréductible aux mots, et par là même disposant d'une puissance de désorientation. L'hubris même de l'acte le rendait incompréhensible, dès lors irréductible à toute approche rationnelle, en tout cas susceptible de conserver un surplus, un résidu, une scorie, d'irrationalité, ce qui ne faisait qu'ajouter à la perplexité. L'acte s'imposait comme un phénomène inévitable, irréductible, intransformable, sur lequel venaient buter les concepts, les savoirs, les connaissances, sans parvenir à l'entamer, le circonscrire, l'analyser.

            Au final Anaïs illustrait ce qu'écrit Lucien Jerphagnon[86], pour exposer la pensée de Vladimir Jankélévitch, « l’homme n’est pas une fois pour toutes ; il se totalise par le devenir ; il remanie à tout instant ses certitudes et sa liberté, toute sa vie est occasion, et chacun de ses instants est aussi lourd que toute l’histoire du monde. Dans cette vie, instant d’instants, l’instant déjoue par avance toute prévisibilité, car il échappe à tout périodisme ».

            Qui plus est aucune des thérapeutiques ne semblaient efficaces. Ce qui invalidait la grille d'interprétation et de compréhension, et ce qui renvoyait au sentiment d'échec, au doute, cet effondrement des certitudes contribuant à la désorganisation de l'identité professionnelle. En effet toutes les modalités thérapeutiques semblaient avaient été essayées. Les psychotropes, de quelle classe fussent-ils : neuroleptiques ou antidépresseurs, s’ils parvenaient à calmer l’agitation (sans pour autant pouvoir empêcher des moments ponctuels au cours desquels elle pouvait briser des objets, casser des vitres, donner des coups de poing et de pieds dans les murs, les portes, mais aussi les soignants, se cogner la tête contre les murs, chercher à se blesser avec des instruments coupants ou piquants : ciseaux, couteaux, heureusement conçus pour éviter des conséquences trop fâcheuses lors de tentatives de ce genre), s’ils semblaient avoir gommé des épisodes féconds (en particulier de possibles hallucinations sensorielles : visuelles et auditives, dont elle faisait part régulièrement, et qui, par conséquent apparaissaient particulièrement récidivantes), s’ils avaient éliminé des états d’inhibition majeurs, avec repli sur soi, isolement, désinvestissement affectif, perte des intérêts, clinophilie, et, si on l’eut laissé faire, incurie, ne lui permettaient pas de reprendre durablement une vie sociale, avec réinvestissement scolaire, et maintien durable d’une insertion dans un projet d’avenir, dont elle avait certes le désir, mais qui ne se fixaient sur rien de précis, ou qui ne correspondait qu’à des envies changeantes, passagères, fugaces, dont elle n’évaluaient pas les conséquences, et ce qu’elles nécessitaient d’effort, de travail, de persévérance. Ces traitements médicamenteux avaient même un double inconvénient, d’une part celui de constituer un risque, dans un contexte de sortie d’hospitalisation, d’arrêt du traitement, comme aussi de stockage, et de surdosage lors d’une prise apparentée alors à une tentative de suicide, et d’autre part d’avoir des effets secondaires non négligeables au niveau de la prise de poids, les transformations corporelles résultantes devenant insupportables, modifiant tellement l’aspect esthétique de la personne que celle-ci ne l’acceptait pas, et, au mieux arrêtait le traitement, tandis qu’au pire elle développait des conduites d’anorexie mentale, ajoutant d’autres modalités de dysfonctionnement psychique –ou en tout cas fournissant une justification, une base de légitimité, une raison, à des attitudes existantes, mais qui s’en renforçaient d’autant.

            Les différents suivis individuels, psychothérapie de type analytique, psychothérapie comportementale, psychothérapie de soutien[87], travail de revalorisation narcissique du corps à travers des soins esthétiques, travail de revalorisation de soi, à travers des activités de construction, travail de remobilisation du corps, à travers des activités physiques et sportives, travail de remédiation intellectuelle par le moyen d’une scolarité individualisée, activités d’expression artistiques : art plastiques et musicothérapie, permettant à la fois une créativité personnelle, possiblement gratifiante, et donc valorisante, mais aussi un réaménagement d’émotions, d’affects, d’angoisses, très archaïques, à la fois libérées, évacués, d’une manière cathartique, avant d’être refaçonnées, réappropriés, maîtrisées dans la production créatrice ; sans plus d'effet que les autres approches. Quoiqu’il soit aujourd’hui très contesté[88], le packing, avait également été tenté. A vrai dire ce sont les épisodes d'anorexie que présentait Anaïs qui avaient fait suggérer cette méthode, déjà utilisées dans des cas analogues[89]. Il s'agit d'une méthode d'enveloppements humides[90], qui met en jeu, d'une part les sensations différentes, de chaud, de froid, de sec, de mouillé, de mobilité et d'immobilité, qui opère une forme de régression à l'état infantile (le nourrisson dans ses langes), ce retour vers une position archaïque étant censé, d'autre part, rapprocher de moments infantiles problématiques, conflictuels, désorganisateurs, ou sclérosants, au point de pouvoir favoriser la réminiscence, et la verbalisation cathartique, et ce faisant favoriser le retour du refoulé. La séance proprement dite, au cours de laquelle patient et thérapeute font état de libres associations pour faciliter les liens entre ressenti et refoulé, présent et passé, est suivi d'un temps de récupération, au cours duquel le corps du patient est frictionné, réchauffé, d'une certaine manière considéré et valorisé. Cette phase est considérée comme essentielle, car elle met en ?œuvre le toucher, avec l'objectif de susciter chez le patient un sentiment de bien-être après le déplaisir causé par le froid et l'humide. Aristote considérait comme primordiale cette sensation du toucher, laquelle, en permettant cet accès à un sentiment de plénitude, ou de bonheur, était caractéristique d'un telos, c'est à dire d'une finalité relevant de l'âme, la vie étant ce qui distingue l'animé de l'inanimé, vie qu'on espérait faire ressentir et ressaisir à la patiente, grâce à ce travail sur les sensations, et sur la distinction de l'animé d'avec l'inanimé ; il écrivait en effet « c'est donc grâce à ce principe (l'âme) que la vie appartient aux vivants tandis que l'animal n'est constitué primitivement que par la sensation. La preuve en est qu'aux êtres privés de mouvement et de motricité selon le lieu, mais doués de sensation, nous donnons le nom d'animaux, et non pas seulement de vivants. La fonction sensorielle primaire qui appartient à tous les animaux est le toucher[91]. Il ajoute que le toucher est ce qui permet l'être, les autres sens ne contribuant qu'au bien-être.[92]. Pour Lucrèce aussi, le toucher est premier, le goût et l'odorat n'étant que des formes du toucher, tandis que la vue est un simulacre du toucher, « Enfin, le feu et la gelée glaciale mordent et piquent nos sens comme nous le révèle le toucher de l'un et de l'autre. Car le toucher, ô dieux puissants, c'est le sens de notre corps tout entier »[93]. C'est d'ailleurs encore la main qui pour Condillac, permettra de s'approprier son propre corps, de le construire comme image mentale, de construire son individualité, et son identité, et de percevoir l'autre, permettant ainsi l'identification de l'altérité. Il explique ainsi, prenant l'exemple d'une statue qui s'anime que « Mais s'il lui arrive de conduire sa main le long de son bras (…) elle sentira, pour ainsi dire, sous sa main, une continuité de moi ; et cette même main, qui réunira dans un seul continu, les parties auparavant séparées, en rendra l'étendue plus sensible. (…) Tant que la statue ne porte les mains que sur elle-même, elle est à son égard comme si elle était tout ce qui existe. Mais si elle touche un corps étranger, le moi, qui se sent modifié dans sa main, ne se sent pas modifié dans ce corps »[94]. Pas plus que les autres approches la méthode du packing ne permit une amélioration des troubles du comportement d'Anaïs.

            On proposa aussi des groupes thérapeutiques, autour du double, de l'autre, par le biais de la pratique théâtrale, par laquelle on efface son propre corps derrière des costumes, des déguisements, des maquillages, pour laisser la place à un autre, qui s'incarne en soi, pour parler de lui. Dans le même esprit on proposa du psychodrame, l'autre alors étant son double, refoulé, ce double qu'on voudrait invisible, mais qui refuse de disparaître, ce double fait de ses échecs, de sa part d'ombre, de son « misérables tas de secrets », de ses passions tristes, de ses pulsions inavouées, de ses insatisfactions, qui, passant de l'ombre à la lumière, perd alors de son caractère d'inquiétante étrangeté. Mais là encore « l'hirondelle ne fit pas le printemps », et les espoirs caressés s'envolèrent plus rapidement que la durée qui avait été nécessaire à leur mise en place.

4°) UNE ENIGME

            Face à une telle situation l'équipe soignante ne voyait pas d'issue positive, et ne pouvait que redouter qu'Anaïs ne récidiva dans un passage à l'acte gravissime, dont l'issue, cette fois, n'aurait pas été réversible, et qui aurait abouti à l'inéluctable. Aucune solution ne s'imposait définitivement. Il n'y avait pas de solution. « Hélas, hélas, hélas[95] ! » C'était l'impasse, une aporie tragique, qui laissait sans voix, hormis un lamento de regret, mélopée disant la tristesse de l'équipe et commentant son impuissance à la manière du chœur des tragédies antiques.

            Anaïs pourtant vit toujours. Anaïs pourtant n'a pas commis l'irréparable. Son état psychique ne s'est pas aggravé. Est-elle guérie ? Sans doute pas, à supposer qu'on le puisse être jamais ! Est-elle stabilisée ? Pas vraiment ! Mais jeune adulte, elle est hospitalisée – parfois- dans un service de psychiatrie adulte, tout en étant accompagnée sur le chemin de l'autonomie et d'un appartement. Elle revient en simple visite dans le service de psychiatrie de l'adolescent, comme s'il y avait collée aux murs une partie d'elle-même, un moment de sa vie, un double de ce qu'elle fut. Elle vit une relation affective, homosexuelle, avec une autre jeune femme, rencontrée il y a plusieurs années, à l'occasion de son hospitalisation dans le service de psychiatrie de l'adolescent, relation esquissée à cette époque, et qui avait fait souci à l'équipe soignante : fallait-il interdire, autoriser, laisser-faire, ne rien voir, déconseiller, chacun y allant de sa conviction au risque de la cohésion de l'équipe, que mettent toujours à mal l'irruption de la sexualité dans les services. Y avait-il alors une orientation sexuelle latente derrière une sexualité manifeste ? Peut-être ! Peut-être était-on encore dans une problématique du double. Mais assumant pleinement ce qui était alors ambivalent, elle aurait dû alors retrouver et harmonie et sérénité, ce qui n'était pas totalement le cas. Elle demeure donc encore une énigme.

            Mais bien qu'énigmatiques, et difficiles à analyser « hic et nunc », à organiser, sérier, placer en perspectives, les conduites d'Anaïs n'en révélaient pas moins diverses problématiques. D'abord elle montrait la place paradoxale qu'occupe le corps dans les services de psychiatrie, qui ne cesse de s'y exprimer, à travers le trop plein, comme dans l'agitation, l'excitation maniaque, les troubles du comportements, les agressions qu'on peut lui faire subir, mutilations et manifestations suicidaires, à travers le vide, comme dans l'inhibition dépressive, à travers sa dislocation, comme dans la dissociation schizophrénique, à travers des mises en avant kaléidoscopiques, comme dans l'hystérie, et dont en même temps on refuse de considérer, et donc de voir en tant que tel, puisque toutes ces manifestations ne sont que des manifestations d'un trouble de l'esprit, qui seul, a droit de cité en psychiatrie. D'ailleurs au plan thérapeutique les approches purement corporelles sont rares. La psychiatrie se refuse, d'une certaine manière, à penser le corps pour ce qu'il est, mais en même temps elle ne pense qu'à lui, et toute l'histoire de la psychiatrie montre qu'elle n'a eu de cesse de discipliner les corps[96], sans doute pour qu'ils se fassent oublier, qu'ils ne fassent pas de bruit, qu'ils soient invisibles, et donc interchangeables[97]. Mais ce qu'on ne veut voir revient toujours comme un retour du refoulé ; et les corps s'expriment toujours, malgré tout, dans ses contextes. De ce point de vue Anaïs était une caricature de l'expression du corps, mais c'est l'expression de ce corps défendu qui contribuait au malaise de l'équipe soignante. Mais, même entièrement à part pour beaucoup, la psychiatrie est à part entière inscrite dans la culture occidentale, et ce refus du corps fut longtemps une constante de notre civilisation. Même si ce corps, qui physiquement se laisse si difficilement réduire, ne se laisse pas facilement réduire à un concept unique. Sans doute se laisse-t-il réduire à un mot, mais celui-ci n'est guère alors qu'une coquille vide, sans chair, contenant sans contenu.

            Le corps s'exprime donc, et cela d'autant plus qu'on lui refuse la parole. C'est dire qu'on peut considérer qu'il existe un langage du corps. Ce langage reste souvent un langage qui n'est pas immédiatement parlant. Bien que manifeste souvent, et même parfois fortement manifesté, qui s'impose à l'autre, il n'est pas immédiatement accessible, et sa compréhension reste difficile, nécessitant souvent une initiation, mais il n'est pas, à l'inverse de l'oralité des paroles, éphémère, et ses traces restent inscrites longtemps, quand bien même, ce qu'il exprime a perdu toute actualité, comme on peut penser qu'il en est avec les tatouages et les scarifications. Le corps parle, disant peut être un double impossible à regarder, mais pas invisible, qu'on pourrait appeler l'inconscient, et dont Freud a montré qu'il employait pour dire le refusé, le relégué, le réprimé, des chemins de traverses, le rêve, comme l'acte manqué, ou le mot d'esprit. Ce double, qu'Anaïs essayait de visualiser, de regarder, de saisir, à travers des clichés radiographiques, présente-t-il quelques caractéristiques qui le rendraient monstrueux ? Faut-il donc le constituer tel, et à ce point d'étrangeté, faut-il le constituer étranger à nous-même, pour pouvoir vivre sans lui, et malgré lui. Faut-il en quelque sorte symboliquement le tuer pour que l'autre vive, répétition du massacre des saints Innocents, qu'il fallut laisser mourir, pour que Jésus vive, et permette la rédemption. Faut-il qu'un sacrifice soit fondateur pour permettre, c'est à dire une forme de renonciation, une forme d'amputation, ce que sont, somme toute, toute les sublimations, qui transforment des pulsions totipotentes en des investissements d'objets en réduisant le champs des possibles pour en faire un probable avéré. N'est-ce pas là ce que disent les oracles ? 

CACHEZ CE CORPS QUE JE NE SAURAIS VOIR !

         L’usage qu’Anaïs faisait de son corps, en même temps qu'elle mettait en difficulté l'équipe soignante, témoignait des rapports paradoxaux que le corps entretient avec la psychiatrie. En effet si le corps est-ce le support de la maladie, à tel point qu'on ne peut concevoir de maladie s'il n'existe pas de corps, puisque l'arrêt de la vie signe l'arrêt de la maladie, et dans bien des cas la victoire de celle-ci, on peut toujours, d'une façon certes provocatrice, postuler que le mort est un malade (en tout cas un malade putatif, un malade en puissance) guéri, puisqu'il ne subira plus jamais l'attaque de la maladie. Même les maladies de l'esprit, les syndromes psychiatriques, et d'une manière générale, tous les déséquilibres psychiques disparaissent, dès que la vie s'est retirée du corps. Et si l'on peut encore trouver des traces de maladies dans un corps mort, et si l'autopsie et les diverses investigations qui en découlent, peuvent préciser les causes de la mort, on ne peut retrouver trace (en l'état actuel des connaissances scientifiques), dans un corps mort. Ainsi pourrait-on dire, pas de maladie ans corps, mais pas de maladie psychique sans vie, laquelle s'incarne et s'inscrit dans un corps. C'est dire que le corps, pas plus que dans d'autres spécialités médicales, ne peut être ignoré. C'est d'ailleurs le corps qui renseigne sur la maladie, à travers son langage des symptômes, son état et ses productions, dont le principal est la douleur. Et la psychiatrie, comme les autres spécialités médicales, considère ce langage des corps, observant leurs expressions les plus diverses. Mais la psychiatrie, si elle a observé le langage des corps, et si celui-ci, collationné, étiqueté, rangé en catégories, participe de la nosographie, dont il est une des composantes sémiologiques, a souvent détaché ce logos de son support, l'a différencié du corps qui le produisait, pour en faire l'expression et le témoin d'autre chose, d'une instance plus abstraite, moins visible, inobservable à l'œil nu, inaccessible même à toutes les médiations (sauf le cas des affections neurologiques, qui sont ramenées vers l'organique, maladies du cerveau et non plus de l'esprit), ne pouvant s'aborder que d'une manière intransitive, par allusion et approximation, par les effets plus que par les causes, ces abstractions pouvant s'appeler conscience, inconscient, affectivité, caractère ou personnalité. Il en résulte que le corps, comme support, comme surface, comme contenant, a été évacué des préoccupations de la psychiatrie, qui, dès lors, a surtout considéré les contenu de pensée, l'intériorité plutôt que l'extérieur, l'intime plus que l'extime, l'invisible plutôt que le visible, même si le visible restait une voie d'accès privilégiée vers l'invisible. Tout ce qui manifestait le corps, tout ce qui rappelait son existence, toutes ses manifestations, toutes ses protestations, bien qu'elles aient été traduites en logos, ont fini par être considérées comme des provocations, comme un bruit de fond, perturbant la perception et la compréhension du logos, comme  des manifestations inutiles et superfétatoires une fois, une fois celles-ci traduises, comprises, décodées, et ré-encodées dans le logos sémiologique et nosographique. Aussi  la psychiatrie a-t-elle pendant longtemps cherché à réduire ces expressions inutiles, contraignant les corps au silence, dans une tentative de réduction des symptômes présentés, donc de ces expressions, ainsi que dans une tentative de maîtrise des corps, de leurs productions, de leurs expressions, et, lorsqu'elle ne pouvait les réduire au silence, en cachant le spectacle de ces corps derrière les murs des asiles. Mais comme Tartuffe demandant qu'on cache ce sein qu'il ne saurait voir, et qui ne pense qu'à lui, ce corps refoulé, ignoré, masqué, n'a cessé de se dévoiler, de faire retour, de s'imposer, et la psychiatrie n'a cessé de s'en préoccuper, tout en faisant semblant de croire, et en se faisant croire, qu'il n'était qu'un matériel permettant l'accès au logos, à ces abstractions, à ces Idées, dont il n'était qu'un avatar, qu'il n'était qu'un résidu, un presque rien dont il fallait s'accommoder quand il était impossible de faire autrement.

            C'est ce dont témoignait avec force et vigueur, jusqu'à l'obscène, évidemment dans ce qu'on ne pouvait considérer que comme une provocation, le comportement d'Anaïs.

             Le corps vivant, trop vivant, trop bruyant, trop exubérant, tel qu'était le sien, corps irréductible, jamais apaisé, jamais apprivoisé, mobilisait des inquiétudes et des angoisses. Est-ce à dire pour autant que ce corps, quand il devenait mourant, quand il s'approchait de l'impalpable frontière, était mieux accepté ? Sans doute pas puisque le malade souffrant de maladie psychiatrique en fin de vie est la hantise des services de soins généraux, tandis qu'il mobilise les inquiétudes et les angoisses dans les services de psychiatrie, dans lesquels, les soins corporels indispensables à ce type de patients, viennent, à l'improviste, comme par effraction, rappeler l'existence de cet occulté, qui soudain fait irruption, comme un point d'exclamation d'un logos qui n'a plus désormais qu'un sens unique, qui a perdu toute polysémie, la mort incontournable ne pouvant qu'être au premier niveau, dans un langage en première personne[98], qui renvoie toutes les médiations, traductions, interprétations, dans le domaine des inutilités.

          Force en effet est donc de constater que le corps, dans toutes ses postures, dans tous ses état est le mal-aimé, voir le redouté des services de psychiatrie, qu’il soit vivant, mourant, mort ! Certes, corps vivant, il est bien souvent celui par qui le scandale survient, corps qui s'agite, qui va et vient, sans but apparent, qui agresse le regard par des attitudes étranges ou des comportements insolites, qui s'accoutre aussi bizarrement, voire même qui physiquement agresse les autres mais aussi lui-même, corps qui se mutile, se scarifie, cherche à se détruire dans l'acte suicidaire, à disparaître dans une mort lente, jusqu'à plus soif, à petit feu, un peu comme dans les conduites d'anorexie ; corps aussi qui se transforme, grossit, s'empâte, épaissit, bouffi sous l'effet des psychotropes, mais aussi de tant de luttes contre l'angoisse, à travers notamment des boulimies ; corps qui va s 'imbiber d'alcool, s'enfumer de tabac, s'intoxiquer à l'aide de divers produits stupéfiants ; corps qui peut également s'inhiber, se figer, se replier, sur un quant à soi douloureux ou méfiant. Il est à lui tout seul langage, expression de l'intériorité, véhicule parfois malgré lui de la souffrance vécue et ressentie, quand il ne l'exhibe pas, mise en scène minimaliste, comme le suggère l'hypocondrie, exacerbation maximaliste comme le crie l'hystérie. Il est celui qui ne déguise jamais totalement la part en lui de la sexualité, et qui le peut d'autant moins qu'il n'a de réalité que par suite d'un acte sexuel qui l'inaugure, le fonde, acte contingent s'il en est, qui dès lors ne peut que fragiliser toute trajectoire individuelle, interroger sur l'identité, puisqu'il existera toujours cette incertitude initiale par laquelle celui qui est aurait pu n'être jamais et ne jamais naître[99]. Le corps mourant n'est pas moins problématique, suscitant encore plus le malaise, l'étrangeté, l'inquiétude, faisant qu'il devient encore moins visible, nié qu’il est, évacué, renvoyé vers les services somatiques, comme si cette autre incertitude qu'est la fin de vie était presque plus scandaleuse et insupportable, au point d'entraver toute prise en charge. Quasi invisible, la fin de vie des malades mentaux reste de l'ordre de l'impensable, et donc de l'impensé, d'où cette difficulté de mettre en place les habituels dispositifs de soins palliatifs. Les soignants de psychiatrie paraissent ignorer le corps, tandis que les soignants des services somatiques et des équipes de soins palliatifs paraissent comme stupéfaits face à ces malades, moins peut-être du fait de leurs comportements que des représentations qui paraissent absorber, dissoudre, liquéfier, leur habitus de soignants. Alors qu'en est-il du corps mort, de celui qui n'est plus, plus tout à fait lui-même, et pas encore mémoire, non pas déjà virtuel, encore objet physique, présence-absence, comme dirait Vladimir Jankélévitch[100] ? Ne serait-il pas, finalement, celui qui inquiète le moins, qui pose le moins de questions d'identité (alors même que dans certaines situations, il peut poser des questions d'identification, quant aux causes de la mort, notamment) ? Le cadavre n'est pas dans la dualité, dans le basculement constant du psychique au somatique, parce qu'il n'est plus siège de cette dualité permanente corps-esprit, filigrane récurrent de toute la pensée occidentale, parce qu'il est (enfin) replacé dans la certitude de l'Un, unidimensionnalité presque rassurante, à l'opposé de l'incertitude permanente, de l'inattendu constant, des surprises éventuelles du Multiple, de cette diversité toujours risquée, mais aussi toujours renouvelée qu'est la vie. Faudrait-il penser ce faisant, comme Epicure, que la mort n'est rien, et qu'elle « n'est pas quand je suis là ; que je ne suis plus quand elle est là »[101]. Ce qui laisse entier le passage de l'un à l'autre de ces états, ce moments du passage, incommunicabilité radicale, puisque nul jamais n'est revenu d'au-delà du miroir. Cependant, comme le souligne Jankélévitch[102], qui fut aura toujours été, et nul ne pourra empêcher celui qui aura vécu d’avoir été, quel que puisse être par ailleurs ce qui serait fait pour faire me disparaître cette mémoire de l’avoir été. En effet, comme un compagnon des journées et des nuits, des jours heureux ou malheureux, des moments vides comme aussi des instants joyeux, à la peine toujours, dans les temps ordinaires ou extraordinaires, se faisant souvent oublier, se rappelant aussi, malgré soi, à nos pensées, sachant également se faire insistant, le corps est cet indispensable outil par lequel nous existons, et avec lequel nous inscrivons notre trajectoire sur la Terre, entre l’avant de notre naissance et l’après de notre mort. Sans lui, rien n’est possible, et tout ce que nous faisons nécessite qu’il soit, car sans lui nous n’aurions été, à tout jamais, que le désir d’un autre, définitivement irréalisé.

             En effet, lorsque « l'enfant paraît », c'est bien un corps qui se présente, certes surface de projection et de désirs multiples, conscients et inconscients, dans l'engendrement narratif d'une histoire, d'une filiation plus ou moins fluide, connue, déterminée et déterminante, . C'est un corps qui se découvre, surface visible enfermant une machinerie invisible, protégeant un contenu fragile, non encore totalement efficient, dont les fonctionnalités ne sont ni pleinement actives, ni toutes effectives, surface de contact enchâssant ce qui permet qu'elle dure, grandisse, se développe et se perpétue. Ce corps se découvre en arrivant en pleine lumière, et en plein air, se dépouillant alors de la carapace protectrice qu'est le liquide amniotique. Il s'attribue un volume, une place dans l'espace, déjà une existence qui s'impose aux autres, que cette place ait été ou non prévue. L'enfant devient dès lors « incontournable », justement du fait d'un volume, d'une étendue, dont il remplit l'espace et qui impose d'en faire le tour. C'est une présence réelle, qui peut être détruite, cassée, altérée, mais dont on ne peut faire qu'elle n'occupe pas une certaine place. La naissance donne à ce corps sa visibilité définitive, l'intégralité de sa dimension spatiale, ses mesures. C'est cet événement historique et daté qui confère au corps toute sa substance, même si celle-ci ne cessera de varier, de se modifier, de se transformer, du fait du déroulement de la vie, des circonstances et des contextes dans lesquels elle se passe. Cette naissance agit comme un révélateur de ce qui n'était qu'attente, espérance, virtualité, pensée, inscrivant dans la matière des faits ce qui n'était qu'en puissance, conférant une matérialité à ce qui n'était qu'une idée, fragile et fugace. La matière a ceci de particulier, dans cette situation, que pour se révéler elle passe de l'ombre à la lumière, d'une « chambre noire » rempli d'un liquide amniotique, dont elle a besoin de se débarrasser, qu'elle doit évacuer, pour accéder au statut de révélation, alors que l'image, alors que l'image, double en quelque sorte, à l'instar de la photographie, pour se révéler, a besoin de passer de la lumière à l'ombre, et n'accédera au statut de révélation que par l'intermédiaire d'un nécessaire bain liquide dont il lui faudra s'imprégner, le réel et son double se situant ici à visage inversé. C'est un corps qui se découvre en naissant, mais cette naissance est déjà connaissance, dans la mesure où elle est un effet d'une pluralité de personnes et de désirs, de corps pensants, donc de sujets, à commencer par ceux des parents, des procréateurs, et au-delà de l'entourage familial et de toute la parentèle. Ces représentations ne sont pas toutes positives, et il en est de mortifères, d'autres chargées d'angoisse, et d'autres encore, qui, gonflées d'idéalisations inaccessibles portent déjà leur poids d'insatisfaction, d'échec prévisible, ce que d'aucuns nomment fatalité. Ceci fait déjà que ce corps à peine éclos est déjà un peu plus que lui-même, puisqu'il est d'emblée un lieu d'inscription des désirs d'autrui. C'est le réceptacle de multiples projections, un support de paroles qui placent dans une filiation, positionnent dans une trajectoire, enserrent dans une chaîne, un filet, un maillage de déterminations. Ce corps est donc espace, surface, volume, étendue, qui s'offre aux regards et aux représentations d'autrui, écran par conséquent, mais aussi écrin, c'est à dire écran retourné vers l'interne, du côté de ses propriétés intrinsèques, renfermant ce qui rend possible et durable sa situation d'écran.

        Il s'ensuit que l'on peut considérer qu'il existe un corps pour soi et un corps pour autrui, qui ne sont pas toujours superposables, ce qui permet de les considérer différents, bien que proche, l'un double de l'autre, associés peut être, intriqués sans doute, mais non fondus entre eux, non amalgamés, non complètement en symbiose. On peut penser que cette différence, cette distance, sont nécessaires pour que s'élaborent à la fois le Moi et l'Autre, dans une dialectique du Je et du Tu, parfois dialogue de sourds, comme il en est dans les rapports du corps avec la psychiatrie, dialogue alors du eux et du-il, ces modalités impersonnels suscitant une dépersonnalisation.

       En effet il semble bien que le corps puisse être considéré comme « le trou noir », voire le tabou de la psychiatrie, qui le tient à distance, cherchant à le contrôler et le neutraliser, car porteurs d’inquiétudes susceptibles de faire retour de manière inopportune tant dans l’expression symptomatique que les pratiques soignantes, tandis qu’ en revanche il serait considéré sinon privilégié par les médecins somaticiens ce qui resterait toutefois à démontrer compte tenu d’une inflation de l’imagerie médicale et d’un quasi abandon de l’examen clinique qui requérait de toucher le corps. Certes on pourrait admettre que la psychiatrie s’intéresse en priorité à l’esprit et à la pensée au point même de conceptualiser parfois un psychisme indépendant du support biologique[103] . Pour autant toute l’histoire de la psychiatrie[104] montre que le corps agit sur le mode d’un retour du refoulé, et qu’il n’a cessé de préoccuper : qu’il s’agisse de s’en saisir, de l’entraver, de le libérer, de le limiter dans ses expressions, de le dompter, de le connaître dans les recoins de ses circonvolutions cérébrales, de l’utiliser comme support de traitements divers, éventuellement coercitifs

            Les travaux de Michel Foucault[105], prenant prétexte de la psychiatrie, pour démontrer comment le langage des sciences et de la rationalité s'imposait comme outil participant du contrôle social et de la mise en place de rapports de pouvoir, ont en effet montré que l'ancien régime, au siècle de louis XIV, imposant finalement un système de pensée unique (particulièrement développé dans le domaines des arts et des lettres) avait chercher à étendre son emprise à la fois sur les consciences, mais aussi sur les corps.[106]

            En effet l’Ancien Régime n’hésitait pas à s’emparer des corps d’autant plus qu’ils s’exhibaient d’une manière impudique pour l’époque : femmes en cheveux, sorcières ou prostituées, énergumènes dépoitraillés, vagabonds, blasphémateurs et possédés de toute engeance et de tout acabit[107]. Les fous, qui n’étaient pas toujours identifiés comme tels, étaient évidemment les premiers concernés par ces mesures. Ces corps frénétiques étaient entravés quand ils n’étaient pas torturés voire démembrés. Le geste fondateur de la psychiatrie moderne avec Pinel a consisté à rompre les chaînes des aliénés et cette image d’Epinal peut s’assimiler à une libération des corps. Mais il faudra attendre 1838 et l’influence d’Esquirol et de son « traitement moral [108]» pour qu’à ces corps on offrît un espace de mobilité dans l’enceinte de l’asile départemental tout en les protégeant des autres, d’eux-mêmes et de la cupidité de leurs familles. Leurs corps étaient alors confiés à un nouveau corps de métiers, celui des aliénistes relayant ainsi les pouvoirs publics. Ces corps isolés de leur milieu ne pouvaient néanmoins se soustraire à une forme d’emprise qui les plaçait sous le regard scrutateur des médecins inventeurs dès lors d’une nouvelle clinique descriptive, classificatrice et phénoménologique[109]. Loin d’être escamoté, encore qu’il ait pu, parfois chercher à s’escamoter lui-même, dans le délire de négation d’organe, (identifié comme syndrome de Cottard), le corps était présenté et mis en scène  dans les présentations de malades dont les plus fameuses étaient celles de Charcot à la Salpêtrière qui provoquait de façon théâtrale les convulsions de ses patients hystériques. En parallèle au traitement moral, d’innombrables méthodes de traitement corporel étaient essayées : baignoires, douches, dispositifs tournants[110]. C’est aussi l’époque du baquet de Messmer[111], du magnétisme animal où le corps était livré sans défense à des manœuvres visant à provoquer l’état hypnotique. Ce qu’on pourrait définir comme le courant de la psychiatrie médicale s'origine dans cette prise en compte du corps, à la fois les manifestations corporelles des symptomatologies psychiatriques ( somatisations, agitations, inhibitions diverses, catatonie ), recherche de localisations cérébrales de diverses affections, et multiples traitements utilisant le corps comme support, vecteur, médiation, moyen d’approche, (sismothérapie, impaludation, cure de Sakel, abcès de fixation, cure de sommeil, etc.), comme il en fut des premiers traitements médicamenteux ( hydrate de chloral, barbituriques ), et des actuels médicaments psychotropes[112]. Qui plus est, diverses approches qu’on pourrait qualifier de non-académiques, (bioénergie, cri primal, programmation neurolinguistique, somatothérapie, sophrologie, training autogène, et aujourd’hui les méthodes faisant appel au coaching) paraissent de même nature, agissant d’abord sur et à travers le corps.

            La psychanalyse inaugurée par Freud au début du XXème siècle[113] s’est progressivement détachée de l’hypnose au fur et à mesure que se construisait la notion de transfert, considéra qu'il fallait que le corps fût limité dans ses expressions à l’espace du divan, le thérapeute évitant tout contact physique susceptible d’entraîner le désir, et a fortiori la réalisation sexuels, puisque comme le souligne Lacan[114], « le transfert, c’est l’amour du thérapeute » même s’il se demande « pourquoi on aime un être pareil » .

             On peut aussi estimer que même lorsque le corps des malades mentaux fut le moins considéré, le plus nié, le moins bien traité, abandonné à des rations alimentaires insuffisantes, alors même il était en quelque sorte sacrifié, il resta présent, car ces corps déformés par les œdèmes de carence envahissaient la littérature scientifique durant l’occupation allemande[115]. L’expérience de l’occupation et pour certains de la résistance et des camps de concentration, pour d’autres tel Tosquelles déjà du fascisme[116], a amené une critique radicale de l’organisation des soins et de leur soubassement théorique remettant en cause à la fois la clinique et sa réponse institutionnelle source d’une sur-aliénation[117]. La psychanalyse avec la mise à distance du corps ainsi que la dialectique marxiste ont été les instruments de cette remise en question à l’origine du mouvement de la psychothérapie institutionnelle[118]. Parallèlement le structuralisme est devenu le mode de pensée dominant privilégiant le concept par rapport aux faits contingents, la réduction à l'épure, par rapport au foisonnement du concret, l'unidimensionnalité de l'abstraction, par rapport à la multiplicité des singularités, donc le langage par rapport au corps, et somme toute le signifiant par rapport aux signifiés. Certes le mouvement dit de la psychothérapie institutionnelle n'a pas édulcoré le corps, ni transformé le malade en pur esprit, puisqu'il veut réintroduire une certaine dimension de vie au sein de l'organisation asilaire, devenue chronique, routinière, sans imagination ni imprévu, carcan d'habitudes et répétitions de pratiques, non remises en question, et abolir ce qui est, de fait, une protocolisation, non dite comme telle, mais tout à fait stérilisante, n'interdisant pas l'initiative mais ne pouvant l'accueillir qu'à l'improviste, un peu par effraction. Dans ce contexte, le corps du malade n’est pas une conception centrale, une préoccupation directe des soignants, mais un prétexte, une médiation, permettant la réintroduction de figures plus générales : la liberté, l'autonomie de la volonté, la temporalité, la créativité, l'autonomisation, l'estime de soi, etc. Ainsi, le corps est d'abord perçu comme un à-propos, le nécessaire à la réalisation d'autre chose, comme ce qui, d'une part, doit être, en quelque sorte, dominé par l'esprit, sous la dépendance, volontaire, mais plus encore involontaire, de celui-ci, faisant ici application de cette injonction cartésienne de « l'homme comme maître et possesseur de la nature [119]», et déjà de soi-même, considéré comme un élément de la nature, et donc, déjà, de sa nature humaine, y compris de sa nature inconsciente, l'inconscient pouvant apparaître comme l'esprit malgré soi, la pensée mise en acte, à son corps défendant, l'action de celle-ci, fut-elle réduite au jeu des défenses et désirs, à l'expressivité d'un inconscient incarné quels que puissent être par ailleurs les artifices de la conscience. Sans que le corps soit à proprement parler un résidu, un irréductible, sans qu'il soit un surplus, il apparaît tout de même affecté par un processus de refoulement, l'incarnation, le corps de chair, s'effaçant derrière l'absolutisme du concept, quelle que soit l'appellation de celui-ci : Loi du Père, structures élémentaires de la parenté, complexe d'Œdipe, tout ceci pouvant n'apparaître que comme des variations sémantiques du débat universel, non résolu, perpétué et perpétuel, dialectique, de la dualité de l'Un et du Multiple, de l'Immanent et du Transcendant, du Corps et de l'Esprit, oscillation constante d'une position à l'autre, jamais tranchée, controverse inépuisable, qui métaphorise et axiologise la dualité naissance-mort, déterminations incertaines causant la vie, la définissant, en faisant sa substance. Ce que n’ont pas fondamentalement modifié les approches cognitivo-comportementalistes, en réaction contre la psychanalyse, même sous sa forme aménagée, réinventée, adaptée, par la psychothérapie institutionnelle, qui, même si elles tentent de réduire la part de l’inconscient, qu’elles n’éliminent pas, même en le décrivant comme un arc réflexe, qui, du fait des schémas d’intégration cognitifs, laissent le corps dans la dépendance de l’esprit.

            Le corps mis à distance dans une psychiatrie imprégnée de psychanalyse a fait cependant retour dans les pratiques rééducatives et d’ergothérapie  mais comme corps partiel, partie marquée du sceau du manque à compenser ou partie agissante moins intégrée à une personne que considérée comme instrument. Néanmoins la psychothérapie institutionnelle, mettant en valeur le principe fondamental de la liberté de circulation et une personne non abstraite puisqu’engagée dans une constellation relationnelle horizontale avec les soignants et les autres patients, a pensé un corps dans son historicité, sa singularité relationnelle actualisée dans le transfert.

            Le corps des behavioristes et des cognitivo-comportementaux qui tiennent actuellement le haut du pavé soutenus par les neurosciences triomphantes est en fait un avatar à peine modernisé du corps-machine de Descartes et de La Mettrie. Il s’agit d’un corps normé par les classifications internationales, notamment les DSM, surtout les versions IV et V, adapté socialement qui doit maîtriser ses fonctions, dysfonctions, excrétions mais en aucun cas d’un corps de désir. Dans ce contexte la psychiatrie actuelle revient à des corps isolés, non interactifs, non engagés dans des relations sociales, et donc parcellisés, au moins socialement, comme en témoigne la disparition de la notion de secteur psychiatrique qui sous-tendait une approche psychiatrique communautaire[120] d’immeuble, quartier, village, etc. Les déterminants sociaux et psychologiques semblent s’effacer, remplacés par les seuls déterminants biologiques qui deviennent eux-mêmes modèles d’une société marquée par la transparence sur le modèle du panopticon[121], la surveillance et la répression de toute singularité. La conception bio-psycho-sociale de l’être humain se désagrège et avec elle l’identité de la discipline psychiatrique marquée du sceau des Lumières.

            Tout au long de l’histoire de la psychiatrie française, on voit donc émerger différents corps à considérer selon le double point de vue de celui qui le vit et de celui qui le regarde mais encore comme réalité ou représentation. Sous son apparente évidence que renforce l’unicité de la syllabe le corps est une construction polysémique qui se perçoit plus facilement dans certaines langues étrangères (en allemand, körper et lieb, en anglais corpse et body). Le corps est donc à décliner selon le triple registre du Réel, de l’Imaginaire[122] et du Symbolique[123][124],  Ces trois perspectives, bien que dissociées pour les besoins de l'analyse, sont toujours combinées, réunies, interdépendantes, en résonance de l'une à l'autre. A commencer par le corps matière dans sa dimension organique dont l’extrême est le cadavre auquel il était interdit de toucher pendant des siècles au profit d’une géographie imaginaire dictée par la religion. C’est ce corps organique dans sa pulvérulente immortalité cancéreuse, la vie pour la vie, mais sans telos aucun, sans chair, sans âme, émergence de la pulsion de mort tel qu’elle apparaît dans le rêve de l’injection faite à Irma rapporté par Freud dans son livre princeps[125], rêve de Freud lui-même, dans lequel il construit, à propos d'une amie, une pathologie, dont tout concorde, y compris l'examen effectué par un autre praticien, en vue de l'issue fatale ; corps matière tissu, mais non organe, dont la totipotence, qui ne s'organise pas en organe, montre ce fonctionnement cellulaire à l'état brut, se divisant sans fin, paradoxe vitaliste du cancer, dans lequel la vie même de certaines cellule, détruit l'organisation du corps, pour le conduire à la mort, et dont la chimiothérapie, pour le guérir, et le ramener à la vie, ne pourra passer que par une destruction de cette  vie informe. On pourrait l'assimiler au corps tombeau de l'âme qu'évoque Platon dans le Gorgias, quand il écrit, « Quand à moi, j'ai entendu un jour un sage dire qu'en réalité nous sommes morts, que notre corps est un tombeau et que la partie de l'âme qui renferme les passions est toute prête à se laisser entraîner et bouleverser. Un charment faiseur de mythes, peut-être un Sicilien ou un Italien a, en jouant sur les mots, appelé " tonneau sans fond" la partie de l'âme où se trouvent les passions, chez les gens dépourvus de sens- en raison de sa facilité à se laisser entraîner et persuader-, fondant la comparaison de ces individus avec un tonneau percé, impossible à remplir, sur leur caractère incontinent et intempérant. tout se passe en effet comme si on essayait de remplir d'eau le tonneau percé, avec un seau qui serait lui aussi percé: selon lui, le seau percé c'est l'âme: c'est du moins ce que m'a dit mon interlocuteur[126] ».car rien ne vient ici faire sens, quand cet innommé qu'est la pulsion de mort empêche toute pensée, tout investissement d'objet libidinal, quand rien ne s'inscrit, que tout coule par conséquent, quand rien ne dure, ne permettant pas ce processus narratif indispensable à toute construction de soi, qui doit se situer dans l'altérité et le temporo-spatial, quand rien ne fait lien, comme on l'a perçu avec l'échec de toutes les thérapies proposées à Anaïs. C'est ce corps là qu'Anaïs avait malmené, ce corps là qu'à travers ce qu'on aurait pu considérer comme une tentative de suicide, elle avait exposé d'une manière publique, ce corps-là, associé à une pulsion de mort, dont elle essayait de s'abstraire, en le détruisant, pour mieux adhérer à une pulsion de vie, pulsion de mort qu'elle cherchait à détruire en tentant de faire en sorte que ce double monstrueux puisse être sorti d'elle-même. Sans doute y avait-il désir de mort, mais désir de la mort du double en elle, pour mieux pouvoir, ensuite, vivre elle-même, d'où ce paradoxe difficile à percevoir pour l'équipe soignante. Ce corps pulsionnel, théâtre de l'affrontement d'Eros et Thanatos, appartient à l'inconscient, comme le pense Lacan[127], qui écrit « l'Inconscient[128], c'est le corps », inconscient qui n'apparaît que d'une manière fugace et fugitive, quand on l'attend le moins, toujours inattendu, empruntant des stratégies du détour, c'est à dire se déguisant, ombre portée sur soi, qui, surgissant dévoile des figures cachées, Inconscient qui mi- dit, qui médit, exprimant ce que l'on voudrait masquer, tel un oracle qui affirme un déjà-là, qu'on souhaiterait ignorer, mais qui s'impose, d'une manière inévitable.

            Mais pour contrôler cette pulsion de mort, et réinvestir une puissance de vie, il fallait qu'Anaïs, dans son kaléidoscope de corps, passe de ce corps matière, à un corps objet, à un corps machine, qu’elle offrait au regard du médecin, à travers, dans un premier temps, les clichés de radiologie, puis dans un second temps, au regard et au bistouri du chirurgien, dont Descartes dit « je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu’il est possible : en sorte que, non seulement il lui donne au dehors la couleur et la figure de tous nos membres, mais aussi qu’il met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu’elle marche, qu’elle mange, qu’elle respire, et qu’enfin qu’elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes. / Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines, qui n’étant faites que par des hommes, ne laissent pas d’avoir la force de se mouvoir d’elles-mêmes en plusieurs diverses façons ; et il me semble que je ne saurais imaginer tant de sorte de mouvements en celle-ci, que je suppose être faîte des mains de Dieu, ni lui attribuer tant d’artifice, que vous n’avez sujet de penser, qu’il y en peut avoir encore davantage ». Ce corps de Descartes est le corps anatomo-physiologique du médecin, mais corps qui n’est déjà plus pure organicité car porteur de signes dont la sémiologie qui évolue au cours du temps est l’expression plus ou moins prétendument scientifique. C’est à celui-ci que s’adresse la chirurgie dans toute sa prétention mécaniciste et protocolisée ; mais ici comme dans la prescription médicamenteuse marquée par l’effet placebo-nocebo, le succès n’est pas garanti. C’est aussi le corps de Sade, corps vide d’affects et de sentiments, corps-objet, réduit à un morceau de lui-même, qui n’est qu’une accumulation démonstrative d’actes sexuels plus qu’érotiques, exhibition des organes sexuels, corps acte sexuel, mécanique, instinctuel, plus qu’érotisé, tel qu’on peut, par exemple, le rencontrer dans la philosophie dans le boudoir, . Mais corps instrumentalisé comme chez Sade, corps façonné du Dieu de Descartes, corps refaçonné du médecin, et plus encore du chirurgien, c’est un corps vu, parlé, dimensionné par l’autre. Aussi c’est donc déjà un corps de langage, corps déclaré par l’autre, qui finalement me le confère, et qui organise, ou réorganise la matière que je lui offre. C’est ici le verbe qui se fait chair, sous l’effet de qui vient inscrire ce corps dans « une feuille d’assertion », un entrelacs de signification, qu’il soit parole de Dieu, ou parole médicale, tout aussi sacralisée. Mais c’est d’abord un corps sur lequel on applique une représentation, un modèle, une image en référence à un idéal, corps imagé, imaginé, métaphorisé. Situé par rapport à un modèle, idéalisé, par rapport à une fiction, quelle qu’elle soit : norme, équilibre, ou santé, et qui de ce fait est aussi corps anthropologique, moins corps vécu, que corps comparé à une perfection mythologique, dont il est le double imparfait. Ces figures du double, permettant d’apprécier la perfection ou l’imperfection en nous, peuvent construire une mythologie d’un monde idéal, paradis perdu, qu’il soit celui d’un paradis terrestre, d’un bon sauvage, d’un monde d’avant, qui disparaît, par rapport à un autre qui s’installe, telle l’animalité qui reprend progressivement Grégoire Samza, dans la métamorphose de Kafka[129], ou qu’on cherche malgré tout à conserver, comme dans le portrait de Dorian Gray, de Oscar Wilde[130]. C’est le corps de la statuaire grecque, mais aussi le corps de la peinture classique, qui vise une embellie, une excellence plastique, une beauté indépassable, à moins qu’elle n’aille vers son contraire, exagération du difforme et de la laideur, comme dans les tableaux de Goya. Ce corps, est positionné par rapport à un corps anthropologique, modèle ou anti-modèle, critère d’humanité. C’est à ce corps que renvoient les descriptions physiques de bien des écrivains, quand la laideur et la difformité physiques témoignent de la noirceur morale, à l’exemple de ce qu'on peut lire dans les « Mystères de paris » de Eugène Sue[131], « la borgnesse, enveloppée d'un châle de tartan rouge, la tête couverte d'un vieux bonnet de tulle noir qui laissait échapper quelques mèches de cheveux gris, dominait le maître d'école de toute sa hauteur. Le visage osseux, tanné, ridé, plombé, de cette vieille au nez crochu, exprimait une joie insultante et féroce ; son œil fauve étincelait comme un charbon ardent ; un rictus sinistre retroussait ses lèvres ombragées de longs poils, et montrait trois ou quatre dents jaunes et déchaussées », à moins, mais peut être plus rarement, qu’elles ne sanctifient des vertus, comme le Quasimodo de Victor Hugo, dans « Notre-Dame de Paris[132] », ou le Jean Peylouère de François Mauriac, dans « Le baiser au lépreux [133]», l'un et l'autre romans suggérant, somme toute, le miracle de l'amour, amour à mort dans les deux exemples, amour qui ne peut se dire, pour Quasimodo, par crainte qu'Esméralda se refuse à l'entendre, mais qui se vit, amour impensable entre Noémie d'Artiailh et le fils Pélouère, qu'on ne refuse pas en mariage, qui ne pourrait surgir du rets des convenances et des tares physiques, mais qui naît malgré tout du devoir que s'imposent l'un et l'autre des époux, presque malgré eux, presque sans le voir, et dont l'un d'entre eux, Jean Peylouère, pour le faire durer, pour qu'il ne meure pas, fera en sorte que meure son corps physique, en contractant, volontairement, près d'un ami malade qu'il accompagne de son dévouement, la tuberculose, refaisant, pour que dure et perdure, « cet impondérable qui fait qu'on croit à l'incroyable », ainsi que le chante jean Ferrat[134], ce geste de la Princesse de Clèves abandonnant avec ces mots le Duc de Nemours, « C'est la crainte où je suis de vous perdre qui me force à ne vous revoir jamais[135] ». .Ce corps imaginaire, qu'on place en perspective, ce corps qu'Anaïs, peu ou prou, mettait en scène, qu'elle exhibait, notamment à travers tout ce qu'elle agissait pour faire peur aux autres : se cacher pour le surprendre au recoin d'un couloir, exhibition de ses stigmates cicatricielles, catalogue des possibles pathologies, de façon à l'offrir au regard scrutateur, classificateur, dénominateur, de l'autre, regard analytique et comparatif, regard qui va d'un réel à un fictionnel, d'une entité à son double, était donc déjà corps de langage, puisqu'il s'offrait à la parole de l'autre. Certes ce qu'il affirmait, malgré souvent la vigueur des formes employées, donc la vigueur du ton, était peu explicite, en tout cas pas plus que les éructations, transes, et agitations de la Pythie siégeant dans le temple de Delphes, mais il était déclaré par l'autre, qui se faisait médiateur et traducteur, parlant, nommant, décodant et recodant ce qu'il voyait s'afficher devant lui, en quelque sorte oraculant qui exprimait une vérité cachée. Par là même ce corps était déjà corps symbolique.

            Mais déjà le corps organique est corps symbolique parce qu'il est aussi corps de sensations et de désir investi par la libido. Il n’est donc pas que réalité matérielle, il est aussi émergence de signes, langage à sa manière à travers une construction spéculaire impliquant d’abord l’investissement narcissique des relations primordiales. Il s’agit du corps de l’enfant tessérisé[136] par sa mère, tentative  toujours partielle de métaphoriser le corps susceptible d’une expressivité sui generis à l’origine des affections dites psychosomatiques. Cette notion de tessère, introduite par le psychanalyste et mathématicien Michel Balat est une notion qui tente de rendre compte des différentes dimensions de la projection maternelle, et au-delà d'elle, du système familial, avec ses secrets et ses non-dits, ses déterminants implicites, qui agissent aussi à la manière d'annonces, d'oracles, d'affirmations, projection verbales, explicites, mais aussi témoignant de l'inconscient, projections affectives : angoisses, peurs, appréhensions, à travers un excès de sollicitude symbiotique, comme à travers une excessive froideur, qui constituent une tonalité émotionnelle, qui peut être en accord, ou en dissonance, avec la tonalité verbale explicite, et qui se veut un « holding », rassurant ou non, sécurisant ou non, c'est à dire un cadre d'accueil de l'enfant, préalable à toute constitution de son unité psychique, sorte de Moi-Auxiliaire initial, que le sens commun identifie comme étant l'instinct maternel. Le corps ne peut donc être pensé que d’une manière dialectique et interactionnelle dans un processus d’échanges. Ce processus, pour apparaître, nécessite une inscription dans la matérialité du corps (et ce seront la manière dont on allaite et s'occupe du corps du bébé) qui vient se détacher sur une activité psychique collective ininterrompue mais enracinée dans une perception nommée « musement », (c'est à dire l'application des représentations mentales à une situation concrète, sur le mode de la liberté associative) pour être ensuite interprétée par les protagonistes de l’échange, qui se laisse d'abord aller à rêver la situation, avant d'essayer de la mettre en forme, de la faire glisser du langage des sensations au langage des mots.  Le corps est porteur des échanges sociaux et s’inscrit par là même dans le registre symbolique, n’existant que dans la reconnaissance. C’est cette reconnaissance symbolique qui du reste fait l’incarnation. Quelle que soit la position regardé ou regardant, le corps est subjectivé, vécu ou perçu mais jamais corps en soi quoiqu’en ait dit la médecine somatique et malgré toutes les tentatives de réification dont il peut faire l’objet. L’art moderne a ainsi déconstruit les corps dans une démonstration de leur impossible représentation pour tenter une approche de leur image intime, ultime et inconsciente. C’est aussi à travers des productions plastiques de leurs patients que certains psychanalystes telles Françoise Dolto[137] et Gisela. Pankow[138] ont tenté l’approche du corps libidinal dans le transfert. C’est ce corps lorsqu’il est investi par la pulsion de mort qu’exhibe l’anorexique ou que cherche à façonner à sa guise le « body builder » ou le transexuel voire le « performer » adepte du « body art », corps qui n'est plus que support et surface de lui-même, qui ne montre plus que lui-même, ou une partie de lui-même, exhibition de sa pure matérialité, de sa pure organicité, retour en quelque sorte au corps matière initial, corps dont on essaie de se dissocier, à travers un acte de possession et de dissociation, et qui, à travers un acte qui se présente comme l'affirmation d'une volonté libre, aboutit à reconstruire une position cartésienne de dissociation de l'esprit et du corps, disjonction qu'on retrouve chez le Marquis de Sade, pour qui le corps est objet de jouissance, surtout le corps de l'autre,  corps marchandise, morceau de viande, tas de molécules. Mutatis mutandis, la prise en considération du corps comme support artistique, surface de création, objet de cette création, ressemble à ce qui se fit dans les arts plastiques, autour notamment de Claude Viallat[139], dans les années 1950/1960, avec le mouvement « support-surface », qui prenait le chevalet, la toile et la couleur, comme objet même de la création, l'art ne montrant plus que lui-même, sa matière, son matériau, et n'ayant plus prétention à représenter autre chose que ce qui le constitue, et ne se voulant plus médiateur ou créateur d'une réalité. De ce point de vue c'est un retour au primitif de l'œuvre d'art, et l'on peut acquiescer aux analyses de David Le Breton[140], qui voit dans cette utilisation du corps comme œuvre d'art le retour à un « primitivisme », qui est pour lui une tentative de pour refonder des rites de passage, à travers une singularisation susceptible de réinscrire du lien social, par l'interrogation suscitée par ce geste singulier, assimilable à un don de soi à l'autre, fut-ce sous la forme d'une provocation, dont on espère un retour., Tenter de réinscrire du lien social à travers son corps, en en faisant un signe d'identité exacerbé, une expression de soi, une manifestation de son individualité qui interroge l'individualité de l'autre, n'est-ce pas une manière de lutter contre le risque d'oubli, d'abandon, d'écrasement, d'anéantissement, que génère la solitude de notre monde moderne. On pourrait considérer qu'il s'agit d'une tentative symbolique, mais paradoxale, de créer un lien social, marqué encore d'une forme de gratuité, à travers ce don de soi à l'autre, dans lequel j'accepte de me mettre en danger, dans un monde que régit quasi exclusivement l'échange marchand. Mais ce faisant, pour contrer l'échange marchand, il faut assimiler ses conventions et règles, et se présenter comme marchandise, appartenir donc au monde des objets. Cette disponibilité du corps qui tend à entrer dans le marché est sans doute la dernière tendance de l’inconscient freudien marqué par un fantasme d’immortalité, qui rend si angoissant le rêve de l'injection faite à Irma[141], dans laquelle le désir d'immortalité apparaît, qui en contrepoint fait apparaître la pulsion de mort. La traduction iconique de ce fantasme apparaît réalisée dans la statuaire gothique, et en particulier certains tympans des cathédrales figurant le jugement dernier, dans lesquels le fantasme d'immortalité est figuré dans les scènes de la résurrection des morts, résurrection résultant de l'interprétation qui sera faite des actions des morts durant leur vivant, c'est à dire du temps de leur réalité charnelle, tandis que les signes de la passion du Christ, christ souffrant, et non plus Christ en gloire trônant dans les mandorles des portails romans, peut être assimilé à une représentation de la pulsion de mort, ce péché originel, racheté par la mort du la croix, mort qui ouvre la vie, et qui se reproduit dans le sacrement du baptême. Cette dualité de la mort et de la résurrection, est finalement celle que vivait aussi Anaïs, dont on peut considérer que l'acte extraordinaire caractérisé par l'ingestion de lames de rasoirs avait un caractère sacrificiel, destiné à faire mourir en elle cet autre indicible qu'est ce Thanatos inconscient, pour aller vers cette pulsion de vie, que son acte paradoxal pouvait chercher à symboliser. On peut considérer que les scarifications qu'elle s'infligeait régulièrement avaient aussi, ce caractère d'expulsion de cette pulsion de mort, s'effectuant à travers l'écoulement du sang qui en résultait, tandis que dans le même temps, elle se construisait un corps de douleur, double protecteur de ce corps préalablement traversé d'une indicible souffrance, sous-tendue par la pulsion de mort, lui permettant de s'appartenir, de s'appréhender, de se construire, à travers ces comportements dont David Le Breton[142] explique qu'ils affirment un « je ressens, donc je suis ». Anaïs, à sa façon, excessive, inquiétante, énigmatique pour l'équipe soignante, venait rappeler, que l'adolescence est une coupure, donc un processus douloureux, qui évacue un vieux monde, celui de la toute-puissance impuissante, de l'universalité des possible, de la totipotence informulée, d'un inconscient qui doit progressivement se lier dans des relations d'objet, donc s'incarner, dont passer du réel au symbolique, fendre et abandonner cette nymphe désormais inutile.

            Le corps, bien qu'il revête un aspect kaléidoscopique, la forme d'un puzzle, ce qui contribue à la difficulté qu'on peut avoir à le penser, est, malgré tous les refoulements, reste omniprésent, au corps défendant du corps professionnel de la psychiatrie[143] que ce soit au niveau théorique ou dans les approches thérapeutiques. Le désir dans son aspect évanescent imaginaire vient alors occulter le corps désirant dans son Réel pour le travestir des rôles du Symbolique. C’est ce désir chevillé au corps que les psychiatres, qu’ils portent ou non blouse blanche répugnent à envisager et c’est l’engagement de leur corps propre dans les approches thérapeutiques qu’ils ont tendance à évacuer par crainte de débordements. Tout l’effort de la médecine vise à réinventer un autre corps plus innocent, maîtrisé et maîtrisable, dont les pièces émiettées sur la table d’autopsie ne risquent plus d’engendrer quelque inquiétante étrangeté. Ce corps refoulé fait retour à travers les multiples symptômes somatiques tant des patients que des psychiatres eux-mêmes, l’effet placebo-nocebo ou les actings out et passages à l’acte de toutes sortes : « le sang ne s’efface jamais il fait toujours retour [144]» tel que l’illustre le conte de Barbe Bleue dont la clé du cabinet secret garde la trace de l’acte défendu, en fin de compte métaphore du rapport sexuel, et sans doute trace de celui qui nous conçu un jour, reconstruit d'une manière allégorique, pour nous permettre de nous penser dans l'enchaînement du temps, la trame du sens, comme une narration, susceptible de s'en distancier, et dès lors d'affirmer une liberté. A l’opposé le refus d’envisager ce désir incorporé et l’abandon au seul corps désirant expose aux dérives d’un Reich et son accumulateur d’orgones[145]. Autant la mise à distance que l’abandon au corps ne peuvent être opérants, la résolution de ce conflit  appelle le dépassement de la dualité corps/psyché par le recours à un corps sémiotique, c'est à  de multiples significations, de multiples représentations, assemblages de corps différents, qui s'interpénètrent, à la fois dit, pensé, vu, et vécu, énigme autant pour soi-même que pour les autres, et déjà du fait du mystère de son apparition, toujours contingente, insatisfaisante par certains côtés, en deçà de la projection désirante, et, malgré tout, jamais pleinement et définitivement déterminée, conditionnée, par celle-ci, si bien qu'il peut se révéler, dans des effets de surprise toujours renouvelés, à la fois plaisir et peine, joie et tristesse, réussites et échecs, ombre et lumière, refaisant chaque fois et tous les jours la grande lutte de la contingence et de la liberté, du déterminisme et de l'affranchissement, de l'ombre et de la liberté. L'adolescence est sans doute l'un de ces moments forts, moments phares, moments charnières, où cet affrontement, qui est finalement celui d'Eros et Thanatos, de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, nous apparaît avec le plus de brutalité, mais aussi le plus de visibilité. C'est ce que le corps d'Anaïs démontrait jusqu'à le crier.

            Pour autant cette exemplarité était, par son bruit même, sa fureur, son outrance, inaudible, incompréhensible, indéchiffrable, conférant du malaise, car provoquant un état de confusion. « Mal nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde » a écrit Albert Camus[146], et sans doute le corps relève de cette appréciation. En effet, à partir de cette réflexion sur la place, le statut, la représentation du corps en psychiatrie, on perçoit combien celui-ci est divers, à facette, et qu’un même nom, même vocable, même signifiant, désigne des représentations différentes, problématisant la mise en place d’une pratique médicale. Toutes ces approches différentes du corps en font un objet certes identifié, mais sans doute quelque peu indéfinissable, car relevant d’une multiplicité de définitions. Qu’y pourrait-il y avoir de semblable en effet entre le corps subjectif, vécu, appréhendé à travers la construction du schéma corporel, possédé comme image de soi, et le corps objectif, objet de l’investigation médicale ou de l’application de soins thérapeutiques, qui ne font pas, pour autant, l’économie de représentations diversifiées, tant de la part des soignants que de ceux qui bénéficient des soins, et qui, d’une certaine manière, inventent le corps de l’autre, dans un acte de reconnaissance, et de connaissance, d’inscriptions de savoirs, le plaçant en perspective, dans des positions de rejet, d’acceptation, d’appropriation, par conséquent de stigmatisation positive ou négative. Ces approches du corps sont donc multidialectiques, interactionnelles, comme si, ce qu’on prend pour un en-soi, ne pouvait jamais être qu’un pour soi, un phénomène circonstanciel, conditionnel, nécessairement contingent : corps expression de soi, corps témoin d’une histoire, d’une évolution chronologique, corps agi modelé par le soignant, corps acteur du malade, porteur d’une liberté, des échanges sociaux, et, de ce fait corps de parole, sémiotique, de désirs, sexualisé, corps aussi unité de production, de transformation, outil de travail, etc. C’est pourquoi il semble bien que le corps, toute réalité qu’il soit, ne puisse jamais être un corps réel, ne pouvant qu’être à la fois corps symbolique et sémiotique, qu'on tente de faire apparaître, de montrer, de présenter en divers corps métaphoriques..

            Aussi c’est peut-être par la mort avérée, quand il est au bord de quitter la réalité de ce monde, que le corps, à l’état de cadavre, c’est-à-dire d’une autre nature, devient réel, indiscutable, effectivité brute, par suite de la brutalité de l’événement nécrologique. Il cesse, dans ce moment de la « grande égalité des inégaux » dont parle Malherbe[147], d'être, un bref moment, d'être ce corps énigmatique, et c’est peut-être la raison pour laquelle il ne fait plus problème, n'étant plus problématisable, n’étant plus source de toute cette diversité, le cadavre étant surgissement, apparition, qui envahit toute pensée, au point de n'en plus pouvoir susciter d'autres. À la toute fin de la vie, il faut imaginer que cette diversité se rassemble, se condense, se cristallise, devenant cet avoir été que plus rien ne pourra atteindre, empêcher, supprimer, totalité enfin, corps matériel qui bientôt disparaîtra, pour laisser place au seul corps sémiotique, construit, mais aussi maintenu, des seuls souvenirs, zestes de langage faisant encore vivre, subsister, exister, ce qui n'est plus, mais sans effet de transformation, d'injonction, de détermination dans la réalité. 

FIGURES DU DOUBLE

            Tout au long de son histoire, Anaïs est apparue marquée par la figure du double : double d’elle-même qu’elle cherche à percevoir à travers des clichés radiographique qu’elle provoque, pour apercevoir cet autre soi-même, double qu’elle cherche à faire extraire de son corps, à travers l’intervention chirurgicale qui la sauve de la mort, double qu’elle croit posséder en elle, après avoir exprimé avoir été victime d’une agression sexuelle, double qui peut être renvoie à cette crainte de la sexualité, ou en tout cas d’une hétérosexualité lui faisant vivre possiblement un double en elle, par la maternité, sexualité dont on pourrait faire l’hypothèse qu’elle cherche à en construire une figuration iconique par les scarifications qui font que le sang coule, et qui, finalement, deviennent comme une maîtrise des règles, qu’au demeurant des conduites d’anorexie peuvent faire disparaître, et qu’elle même fait apparaître de manière imagée à travers le sang qui coule des blessures causées par les coupures des scarifications, métaphore qu’on retrouve dans le conte de Barbe Bleue. On retrouve également ce thème dans le roman de Barbey d’Aurevilly[148], « une histoire sans nom », dans lequel Lasthénie de Ferjol, engrossée par un capucin de passage venu prêcher dans sa ville, et accueilli pour la nuit dans la demeure des Ferjol, se languit progressivement, dans l’espoir de cacher sa maternité, mais aussi de la refouler, et qui peut être même ne se l’approprie pas elle-même, comme font certaines mères présentant un déni de grossesse, et qui sont poursuivies pour infanticide devant les cours d’assises, peut-être dans un geste autopunitif, mais pour supprimer toute trace de l’autre en lui, en allant jusqu’à se supprimer elle-même,  décédant en réalité, après être morte symboliquement, recluse dans un château normand, si délabré que l’extérieur le croit abandonné, vide d’occupants, s’enfonçant des aiguilles dans le cœur, pelote qu’on retrouvera fichée en elle lors de la toilette mortuaire, mais aiguilles qui par le sang qu’elles font couler peut aussi sembler une purification, mais aussi un équivalent de règles constantes, menstrues susceptibles de tenir à distance tout autre potentiellement agresseur.

            Ce thème du double est assez constant dans la littérature, depuis « le portrait de Dorian Gray », par Oscar Wilde, en passant par « Dr Jekyll et Mister Hyde », de Stevenson[149], jusqu’à Umberto Ecco qui dans « Le cimetière de Prague[150] » construit le dialogue d’un double, qui s’ignore et se cherche, allant d’un ecclésiastique : l’abbé Dalla Piccola, à un aventurier : Capistan Simoni, en fait les deux faces noires d’un même homme, alors que, le plus souvent, c’est moins le conflit du mal et du mal, que le conflit du bien et du bien qui est mis en scène dans ces romans qui ont fait du double leur argument.

            Ce thème du double : ombre et lumière, vie et mort, bien et mal, statique et mobile, apparaît d’ailleurs comme une structure de couple, qui sous-tend toutes nos représentations mentales, et qui déclinent cette complémentarité homme/femme, mâle et femelle, mystère de toute vie, et qui ne peut se déployer sans elle, et qui métaphorise, et la vie sexuelle et notre propre insertion et inscription dans le monde, l’engendrement de l’œuvre et la trame du sens, qui n’a pu procéder que d’un effet de  double. Ce thème du double, dont la dernière déclinaison pourrait être la notion de parité, peut se développer aussi, dans la notion d’altérité, se dégrader dans la notion d’alternative, et sert de support à la pensée binaire du langage informatique, dont on peut craindre, que dans notre monde qui développe les automatismes électroniques, qu’il ne prenne le contrôle des consciences et des modes de pensée, qu’il n’organise aussi notre inconscient, même si le ternaire, au moins dans la chrétienté, est une structure mentale prégnante, avec la trinité, mais aussi la résurrection qui s’infiltre entre la vie et la mort. Cette structure ternaire, imprégnée de christianisme, se retrouve dans sa forme laïcisée dans la référence au chiffre « 3 » des francs-maçons, manière d’associer au christianisme une référence pythagoricienne.

            Ce thème du double, par rapport auquel on se positionne, on se compare, on se réfère, qu’on imite, et auquel on s’identifie, est souvent le parent, qu’il soit ou non du même sexe, ou ces substitut parentaux que sont pour les jeunes, les idoles, sportives ou de la chanson, et dans certains cas de la transgression antisociale, leaders symboliques dont on copie les valeurs, mode d’exister, et plus encore de paraître, ou réel, comme dans certaines quand on veut être distingué, reconnu, placé dans une position de différence, tous éléments pouvant conférer ce qu’Eric Fiat[151] identifie comme dignité posturale, leaders qui peuvent être individuels, mais aussi collectifs, comme le seront les groupes d’appartenance, les groupes communautaires, dont on cherche à se faire reconnaître, dans lesquels on cherche à se faire admettre, et qui susciteront leurs codes symboliques particuliers, qui, même s’ils peuvent être visibles de tous, ne seront perceptibles et compréhensibles que de ceux qui appartiennent à la communauté, dont ils seront le vocabulaire : ainsi de certains canons vestimentaires, de certains tatouages, comme aussi bien des signes, mots, attouchements des francs-maçons.. Ce double est un modèle, ou un anti-modèle, modèle positif ou négatif, par rapport auquel existe une distance, qu’on cherche à étendre, ou à l’inverse à raccourcir, modèle plus ou moins partagé par d’autres, plus ou moins socialisé, jusqu’à définir une culture, ou parfois double très personnel, comme dans les situations de psychopathologie délirante, caractérisée par un délire d’envahissement, construction paranoïde qui infiltre l’organisation de la personnalité, comme en témoigne « Le Horla » de Maupassant[152], qui écrit «Elle subissait un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme parasite et dominatrice », ou encore « Qu’ai-je donc ? C’est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser ces folies§ Il est en moi, il devient mon âme ; je le tuerai », texte qui montre combien ce double, qui est peut-être l’Inconscient, est en tout cas associé à la pulsion de mort, et combien la distance par rapport à ce double est nécessaire, positive ou négative, qu’il faut toujours un peu de jeu, une part d’imperfection, de déséquilibre, de rupture d’homéostasie, pour qu’il y ait mouvement, pour qu’il y ait vie, alors que le manque de distance, la confusion, figeant les situation dans l’inhibition, le cristallisé, le sédimenté, risque d’aboutir à une tentation mortifère. Le fou du roi, double ridicule, permettait d’ailleurs au roi de se garder de la tentation absolutiste, en le renvoyant à la vanité de son être, corps réel précaire et fragile, corps symbolique toujours en tension et transaction. Il convient d’ailleurs de souligner que cette institution du fou du roi disparu avec l’instauration de l’absolutisme royal, soit à partir de Henri IV, et que nos rois de France, se faisant mécènes, pensionnèrent des artistes, écrivains, dramaturges, à leur dévotion, qui produisirent dithyrambes et panégyriques, excluant toute critique, et possiblement décalés de la réalité.

            Ce double a pris diverses formes, diverses figures, diverses images, depuis ces quelques exemples tirés de la littérature, et donnés à titre d’illustration, jusqu’aux anamorphoses de Dali, évoquant les déguisements de l’Inconscient, toujours là en surface, accompagnateur fidèle, perpétuellement à nos côtés puisque nous même, et pas partie de nous-mêmes. C’est la raison pour laquelle Merleau Ponty[153] écrit que « Ce  n’est pas à l’objet physique que le corps peut être comparé, mais plutôt à l’œuvre d’art. (…) Un roman, un poème, un morceau de musique, sont des individus, c’est à dire des êtres où l’on ne peut distingué l’expression de l’exprimé, dont le sens n’est accessible que par un contact direct et qui rayonnent leur signification sans quitter leur place temporelle et spatiale. C’est en ce sens que notre corps est comparable à l’œuvre d’art. Il est un noueud de significations vivantes (…). Mais se dégage de ces comparaisons deux grandes expressions : le monstre et l’oracle. Ces deux figures permettent la prise de distance, et donc la tentative d’affirmation d’une identité personnelle, dans la différence réussie, en ce qui concerne le monstre, dans la différence impossible, en ce qui concerne l’oracle, puisque, quoiqu’on fasse, c’est à la posture de ce double anticipé, annoncé, qu’on tente désespérément d’éviter, auquel on tente d’échapper, qu’on aboutira.

1°) MONSTRE TOI !

            Le monstre hante notre univers, comme un cauchemar qui affole, et ce, pourrait-on dire, depuis la nuit des temps, c’est à dire avant que Zeus, selon la théogonie d’Hésiode, ne mette de l’ordre dans le monde, après que les Titans furent détruits dans un combat entre les dieux et les géants. Le monstre est d’ailleurs aux marges de notre monde, occupant, nous dit Stéphane Audeguy[154], les confins, soit du temps, venant du commencement de l’univers, soit de l’espace, situés aux lisières du monde connu. Ulysse d’ailleurs ne cesse de les affronter, aussi bien le cyclope Polyphème, que les sirènes, que les Leystrigons, ces géants sanguinaires, ou encore Skylla, chienne féroce à douze pattes et six têtes, les ayant tous vaincus, grâce à sa ruse et son intelligence, les ayant tous connus, à l’exception notable du Minotaure. Les histoires qu’on lit aux enfants, afin de faciliter leur endormissement, sont peuplées d’ogres, qui vont ensuite alimenter les cauchemars que ces pratiques éducatives auront contribué à développer. Ces ogres conservent souvent une difformité physique, reflétant une monstruosité morale, comme on trouvait déjà dans « l’Odyssée » d’Homère[155], ogres dont les plus petits, mais comme Ulysse, les plus rusés, finissent par triompher : « le petit Poucet », « le Chat botté », qui peuvent également additionner leurs moyens, comme « Hansel et Grétel », ou mieux encore, « les sept nains ». Et quoiqu’en dise Boileau[156] dans « l’Art Poétique », « Il n’est point de serpent ni de monstre odieux / Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux : / D’un pinceau délicat l’artifice agréable / Du plus affreux objet fait un objet aimable », et même si le siècle des lumières a renvoyé le monstre au cabinet des curiosités, le monstre n’abdique pas, présent dans le tableau de Goya « Saturne[157] » figure paroxystique du monstrueux, comme il l’était dans « l’enfer », de Jérôme Bosch,», comme on le retrouvera dans les tableau de Dali, avec ses bestiaires tératologiques ou sa figure teintée d’étrangeté du « grand paranoïaque » et dans les films « Scarface » de Howards Hawks, ou « M le maudit » de Fritz Lang, jusqu’aux mutants des films de science-fiction.. On le retrouve dans la figure du « serial-killer », et plus encore dans celle du « serial-violeur », qui tend à prendre la place du sorcier d’autrefois. Le monstre est d’abord montre par ce qu’il fait, les actes qu’il pose et commet, auxquels s’associent souvent l’intentionnalité, la froideur émotionnelle, l’insensibilité du sentiment, l’absence de regrets, le vide affectif, ce qui fait glisser l’acte commis, du statut d’horrible au statut de monstrueux. L’histoire et plus encore l’histoire criminelle, regorgent de tels « faits divers », depuis la Rome Antique avec l’empereur Néron, le moyen-âge, avec Gilles de Ray, l’époque classique avec la Voisin et la Brinvilliers, dans l’affaire des poisons, Landru, le docteur Petiot, mais  aussi les sœurs Papin, jusqu’à Jack l’Eventreur, Dutroux, ou Francis Heaulme, compte non tenu de ce monstre froid, et désincarné, qu’est l’Etat totalitaire, avec ses deux pôles du nazisme et du stalinisme. Les monstres d’aujourd’hui ne sont plus aux confins du temps ou de l’espace, mais aux frontières de nous-mêmes, si bien qu’à mesure que l’homme découvre que le monstre est en lui, il invente le mutant, pour mieux le rejeter vers l’extérieur, dans un autre monde. Mais le monstre se situe aussi, quelquefois, aux confins du fais divers, de la pathologie, de l’art, et l’exemple des sœurs Papin[158], illustre un acte monstrueux, aux confins de la psychiatrie, de la justice, et de la littérature.

       A°) Entre psychiatrie, justice, et littérature : les sœurs Papin

            C’est à l’origine presque un banal fait divers, un meurtre sordide, comme beaucoup, l’homicide de leur patronne et de sa fille par deux domestiques, deux « bonnes à tout faire », les sœurs Christine et Léa Papin. L’affaire, cependant, va susciter des débats entre psychiatres, puis enflammer l’opinion publique, rejouant l’éternel débat entre les tenants d’un tout-répressif et ceux qui, tentant de comprendre et d’expliquer l’acte homicide, y perçoivent diverses déterminations, sur lesquelles ils veulent agir, renvoyant alors les sœurs du côté d’une psychopathologie, voire d’une idéologie politique, en proposant, soit un traitement social des contextes ayant abouti au passage à l’acte, soit un traitement psychiatrique des meurtrières. L’affaire suscitera un engagement des intellectuels et écrivains, aboutissant même à une création théâtrale : « Les bonnes », de Jean Genêt[159].

            Le Mans, 6 février 1933, 6 rue de la bruyère ; Maître Lancelin, avoué honoraire, ne peut rentrer à son domicile, la porte étant verrouillée de l’intérieur. Il prévient la police. Le commissariat du Mans envoie deux gardiens de la paix, les agents Ragot et Vérité (ce qui ne s’invente pas), qui enfoncent la porte. Sur le palier du premier étage, ils trouvent deux corps de femme : Madame Lancelin et sa fille, qui portent des traces de mutilations : les yeux ont été arrachés et les corps dénudés portent de larges entailles faites au couteau, un peu comme des scarifications. A côté des corps on retrouve les autres armes du crime : un marteau et un pichet d’étain.

            Deux étages plus haut, les deux « bonnes à tout faire » dorment enlacées dans le même lit. Elles avouent sans délai le crime, ne manifestant ni désarroi ni regrets.

            Dans ses aveux, l’aînée, Christine Papin déclare « Je ne suis pas folle ! Je sais ce que j’ai fait. Voilà assez longtemps que l’on est domestique, nous avons montré notre force ». La plus jeune, Léa, répète ce que dit son aînée, évoquant les scarifications faites aux victimes, en les nommant des « enciselures ».

            Elles décrivent un acte homicide impulsif, se passant alternativement les instruments du crime. Le forfait accompli, l’une d’elle, constatant qu’elles étaient éclaboussées du sang des victimes, s’exclame « c’est du propre ! ». Elles vont ensuite se laver, changer de vêtements, puis se blottir l’une contre l’autre, en attendant qu’on les découvre.

            Bien que commis d’une manière impulsive, l’acte pouvait prendre appui sur une haine recuite des domestiques envers leurs employeurs, bonnes se sentant méprisées et dénigrées ; en témoigne un incident rapportée par Léa  aux experts-psychiatres : en 1930, alors qu’elle venait de faire le ménage, elle avait laissé sur le tapis un morceau de papier tombé d’une corbeille, et Madame Lancelin l’avait appelée, prise par l’épaule gauche en la pinçant fortement, jusqu’à la faire tomber à genoux sur le tapis, la sommant de ramasser le morceau de papier avant de la laisser repartir. Léa reconnut avoir dit le soir à sa sœur « la prochaine fois je me défendrai ».

            Lors du procès les deux sœurs restent murées dans leur silence ou n’expriment que d’affligeantes banalités. Qui plus est Christine n’exprime aucun regret. Le réquisitoire du procureur est terriblement sévère : « Les chiennes enragées mordent par besoin morbide ; les chiens hargneux, capables quelquefois d’affection, mordent d’aventure. Les filles Papin ne sont pas des chiennes enragées, mais simplement des chiennes hargneuses qui mordent la main qui ne les caresse plus ». Christine est condamnée à mort, et Léa à dix ans à dix ans de réclusion criminelle. Christine refuse de demander un recours en grâce, mais le Président de la République, Albert Lebrun, commue sa peine en travaux forcés à perpétuité. Léa effectue sa détention à la centrale pour femmes de Rennes, tandis que Christine, peu après le procès est internée en psychiatrie, à l'asile d'Allones, près du Mans.

            Les psychiatres commis pour pratiquer l'examen psychologiques les estiment « saines de corps et d'esprit, et pleinement responsables de leurs actes ».

            Mais très vite la controverse fait rage, sur le mode polémique, mobilisant les intellectuels, qui se rangent dans camps opposés. Les noms des partisans de la responsabilité des deux sœurs, qui accusaient leurs adversaires de laxisme sont depuis longtemps oubliés, alors qu'on retient les noms de ceux qui pensaient que les sœurs Papin se situaient du côté de la pathologie, sociale ou mentale. Parmi ces partisans de la pathologie sociale, on trouve les noms de Paul Eluard, Benjamin Perret, Jean Genêt, et Simone de Beauvoir[160], qui écrit « La tragédie des sœurs Papin nous fut tout de suite intelligible. A Rouen comme au Mans, et peut être même parmi les mères de mes élèves, il y avait certainement  de ces femmes qui retiennent sur les gages de leur bonne le prix d'une assiette cassée, qui enfilent des gants blancs pour déceler sur les meubles les grains de poussière oubliées : à nos yeux, elles méritaient cent fois la mort ». Cette explication de l'acte par les conditions sociales fut reprise dans la revue « Les Temps modernes »[161], par le Docteur Louis Le Guillant[162], qui avait constaté une surreprésentation de la catégorie professionnelle des bonnes dans les hôpitaux psychiatriques français. Parmi les partisans de la pathologie psychiatrique, on note les écrivains Jérôme et Jean Tharaud, le psychiatre benjamin-joseph Logres, mais surtout Jacques Lacan, qui en fera le sujet de sa thèse de médecine[163], analysant cette situation, conjointement avec le cas Aimée[164], analyse auparavant développée dans la revue des surréalistes « le Minotaure [165]» et dans laquelle il expose que le passage à l'acte s'inscrit dans le cadre d'un délire de persécution, avec vécu d'emprise du fait du regard de l'autre, d'où l'énucléation des victimes, cette emprise ayant un soubassement sexuel, la crainte du rapport sexuel, dont la peur du contact corporel, qui donc a, dans le cas d'espèce, été le moteur du passage à l'acte, crainte du rapport sexuel, et plus particulièrement hétérosexuel, dont on se défend par un fantasme, à la fois d'homosexualité et d'hermaphrodisme, par conséquent être sexuellement double, à la fois homme et femme. Ce fantasme d'homosexualité se retrouve dans la défense mise en place après a commission des faits, quand les deux sœurs s'enlacent, simulacre d'accouplement, mais aussi simulacre d'engendrement, Christine accouchant de Léa. Le double ici doit être considéré à plusieurs niveaux : un double en soi, délirant, comme dans le Horla, un double désiré, pulsions de vie et de mort mêlées, ce double, « parlêtre » et « ça parle[166] ,   Inconscient de Christine, qui fait corps et se diffuse à Léa, dont il influence le comportement, le détermine, le façonne, Léa dont l'enveloppe psychique est fragile, infiltrée par le délire de sa sœur, en partie incorporée à sa sœur, dont les conduites sont déterminées, guidées, par le désir de sa sœur, qui la constitue, la façonne, et l'informe, qui lui fait structure, qui définit son cadre et ses actions, double dans le double, totalement adhésive au double de sa sœur, sans capacité de prise de distance, sans possibilité de liberté, Christine Papin agissant peu ou prou sur Léa Papin à la manière d'un oracle, cette autre figure du double, double prescripteur, attributif, qualificatif, qui tel un sillon tracé par la charrue, tel un rail, tel un canal, tel un défilé, guide et conduit,   à ce qui sera répétition du discours de l'autre, mais qui soulignera un manque à être[167].

II°) QUAND DIRE, C'EST FAIRE : l'ORACLE

            Il n'est pas d'Oracle en effet sans logos, qui dit un réel à venir, mais toujours d'une manière ambiguë, parce qu'elle nécessite une médiation, une interprétation, mais aussi parce qu'elle reste toujours imprécise, malgré cette médiation, logos affirmatif, impératif, bien qu'au conditionnel, mais dont toutes les conditions finiront par se réaliser, logos qui est de l'ordre du subjonctif, littéralement dans la dépendance de. Dans le temple d’Apollon, à Delphes, la Pythie, en effet, sous l'effet d'herbes qu'on brûlait,  « fumées de kif [168]», le corps imprégnée de substances stupéfiantes, pouvant entraîner un état confuso-onirique, éructait des propos incohérents, assises sur son trépied au-dessus du foyer, que les prêtres du temple d’Apollon interprétaient, plus qu'ils ne traduisaient, donnant forme à l'informe, mais forme sibylline, que l'énonciation inscrivait dans une temporalité dont elle constituait le moment inaugural, qui ouvrait l'avenir, faisant comme « le fatum des Grecs, vivre dans le réel l'inconscient de l'Autre ; leur discours[169] », rendant déjà présent, presque palpable, comme un souffle, une caresse, un coup, un choc, le futur annoncé.Le propre d’un oracle, en effet,  c’est de prédire l’avenir, un avenir auquel il sera impossible d’échapper, quoiqu’on puisse faire, un avenir annoncé, surdéterminé, et inévitable, avenir qui se défie des ruses et des échappatoires, qui prescrit ce qui nécessairement et obligatoirement s'inscrira dans la matière des faits, faisant que du symbolique deviendra réel, à la manière du fatum des anciens. Ainsi du poète Eschyle, dont la légende raconte qu’un devin l’ayant instruit de se méfier de la chute d’une maison, par conséquent, décida de dormir en pleine nature sous la voûte étoilée, et qui mourut le crâne fracassé par la carapace d’une tortue, qu’un aigle, qui la tenait dans ses serres, lâcha sur lui, afin d’en rompre la carapace pour se repaître de l’animal, ayant confondu, dit-on, le crane du poète avec un rocher. C’est en tout cas ce que rapporte Jean de la Fontaine, dans une fable intitulée « L’horoscope »[170], inspirée d’une fable d’Esope, « Le fils et le lion »et qui écrit, sans équivoque aucune, « On rencontre sa destinée / Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter », prenant principal prétexte d’un père qui aimait tant son fils qu’il consultât à son sujet des diseurs de bonne aventure, dont l’un d’entre eux lui conseilla de tenir son fils éloigné des lions, si bien que le père confinât l’enfant en son palais, veillant à ce qu’il n’en sortît point, de crainte qu’il n’ait avec cet animal une fâcheuse et fatale rencontre ; mais l’enfant, devenu jeune adulte, turbulent sans doute, et qui, comme le dit La Fontaine « savait le sujet des fatales défenses », voyant au mur un tableau représentant un lion, « Aux transports violents de l’indignation / Porte le poing sur l’innocente bête. / Sous la tapisserie un clou se rencontra : ce clou le blesse, il pénétra / Jusqu’aux ressorts de l’âme ; et cette chère tête, / Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put, / Dut sa perte à ses soins qu’on prît pour son salut ».  A l’évidence, c’est ce que contient aussi la légende d’Œdipe, qui ne peut échapper à son destin, malgré, comme dans les fables d’Esope et de La Fontaine, les tentatives désespérées de ses parents, Laïos et Jocaste, souverains de Thèbes, (qui tentent de le faire disparaître effectivement sans vouloir aller cependant au bout du parricide, mais aussi symboliquement, puisqu’il n’est même pas nommé, Œdipe ne désignant qu’un constat, à savoir qu’il a les pieds enflés, à cause des blessures provoquées par la cordelette qui lui attachait les pieds, comme si nommer avec un caractère déterminant, construisant en quelque sorte le réel, permettant que le verbe se fasse chair). L’oracle est donc une annonce qui ne pourra que s’inscrire dans la matière des faits, une virtualité indélébile une fois prononcée, déterminant le cours des événements, leur déroulement, leur ordonnancement, avec une logique implacable et inéluctable, emmenant tout sur son passage, comme un fleuve en crue emporté puissamment vers l’aval, et qu’aucun obstacle ne saurait retenir longtemps, qu’aucune force ne saurait empêcher, fut-elle celle de Dieu lui-même. Du moins est-ce ainsi qu’on pourrait comprendre ces paroles du Psaume 22 de David[171], « Souffrances et espoir du juste », Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »dont les Evangiles de Matthieu[172] et de Marc[173], l’un comme l’autre des évangélistes situant cet épisode vers la neuvième heure de la crucifixion, après que Jésus ait poussé un grand cri  nous dit qu’elles furent prononcer par Jésus à l’heure du passage de vie à trépas, de la terre au ciel, de ce monde humain à celui du Père Eternel, de la Jérusalem terrestre à la Jérusalem céleste, quand bien même Dieu sait ce qui arrivera, puisque qu’aussi bien Jésus prédit la trahison de Judas qu’il ne fait rien pour empêcher[174].

            Il est vrai que Dieu n’avait pas plus empêché que soit commis le massacre des Innocents[175] par le Roi Hérode, à propos desquels Camus écrit « pourquoi les Saints innocents sont-ils morts, sinon à cause du Christ ? Il savait par conséquent qu'il n'était pas totalement innocent. Et cette tristesse qu'on devine dans tous ses actes, n'était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses enfants et qui refusait toute consolation ? La plainte s'élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant ! ». Terrible poids que celui de l'Inconscient, qui nous culpabilise de vivre, parce que nous aurions ne jamais pu vivre, parce que nous aurions ne jamais pu naître, cette contingence étant somme toute notre marque universelle, ce trou noir du hasard en nous, cette survivance du désir de l'autre, qui décida de notre engendrement, qui fait que jamais nous ne serons complètement libre, malgré toutes nos protestations , malgré toutes nos tentatives d'affirmation, malgré tous nos efforts de libération, y compris en pouvant provoquer notre propre mort, malgré tous les baptêmes qui cherchent à nous purifier, et qui jamais n'effaceront ce mystère, ce péché originel, cette incomplétude initiale, ce que Simenon[176] résume, à sa façon, de la manière suivante, « Si Dieu sait tout, depuis le commencement, s'il sait, avant même que nous naissions, quelles fautes nous commettons, comment peut-on prétendre que nous sommes libres de nos actes ? N'est-ce pas Dieu qui devient responsable de nos péchés ? ». Ce qui permettrait d'excuser Macbeth, qui n'aurait été, dans ces conditions, que l'instrument de la volonté d'un autre, qu'on le nomme Dieu, Inconscient, Hasard, Nécessité, Histoire,  infiltré dans la blessure de mon être impossible à refermer, impossible à cicatriser, que, peut-être, comme Anaïs, je revis toujours à travers les blessures infligées : automutilations ou scarifications, pour tenter d'apercevoir, l'acte initial qui m'a fondé, et qui ne m'appartiendra jamais, et qui aussi est de l'ordre d'un oracle, en tout cas d'un pari sur l'avenir, comme furent après tout ces paroles des sorcières distillées comme un soupir vénéneux : à Macbeth « Salut, Macbeth, toi qui plus tard seras roi ! » et à Banquo : «  tu engendreras des rois sans être roi toi-même… »[177]

CONCLUSION

            Quoi que l'on ait cru, qu'on que l'on ait craint, quoi que l'on ait prédit, et malgré toutes les mises en danger auquel elle le soumit, le corps d'Anaïs, si prêt de basculer, si près de rompre, si près d'arrêter de battre la mesure du temps, n'a pas cédé, et il est là, toujours présent, qui va et vient, porteur des marques de son histoire, témoin de ce combat avec elle-même, en tout cas cet autre soi-même qu'est sa part d'ombre, ses passions tristes, « ce misérable tas de secrets » dont parle Malraux, de cette part de soi, dont on ne peut se dépouiller, qu'est la pulsion de mort, qui plus ou moins s'avance, se place dans la lumière, arrive à l'avant-scène, occupant tout l'espace du dire, au point que plus rien d'autre ne se peut voir, plus rien qu'elle ne se peut entendre. C'est sans doute au moment de l'adolescence qu'elle s'exprime avec plus de force, quand tout peut toujours être réversible, quand rien n'est encore définitivement fixé, tranché, mais quand tout se tranche et se sépare, ce que les scarifications qu'elle s'imposait pouvaient montrer, en même temps qu'elle montrait cette puissance nouvelle en elle, celles du sang menstruel, de la possibilité de transmettre la vie, de poursuivre l'engendrement de l'œuvre, d'être un peu plus qu'elle-même, possédée alors par une trame de sens, qui s'impose malgré soi, comme un style, un texte gravé, un destin, auquel s'arracher reste difficile, sauf à se placer aux confins du monde, en dehors de celui-ci, hors des mesures communes, dans la déraison, l'étrange, l'étranger, l'extraordinaire. Bien sûr il porte les marque de cette histoire singulière, et les marques qu'il continue à exhiber : cicatrices, tatouages ou scarifications, sont des témoins de ces passages douloureux, ce que Didier Anzieu nomme « le miroir de l'âme [178]», à la fois expression d'une intériorité, d'une histoire, de ce qui fut conflit intrapsychique, tandis qu'en même temps il atteste de ce que fut sa capacité de résistance, de sa fonction contenante et de soutènement[179], ayant contribué à maintenir vaille que vaille une certaine intégrité du psychisme. Ces traces d'une lutte, qui à l'adolescence est toujours la lutte entre l'avant et l'après, lutte aussi contre la soumission au temps, d'où ce recours à l'instantané de l'agir, lutte entre soi et l'autre, entre soi et l'autre en soi, pulsion d'une vie qu'on pourra désormais donner, mais perspective qu'on vit dans l'angoisse, et pulsion de mort, d'une mort qu'on ne pourra éviter, au moins la mort de la totipotence des possibles, de cette mort du vieil homme en soi, pour être l'homme du choix, celui qui tranchera et qui décidera, quel qu'en soit le prix, quelle qu'en soit l'issue, est la grande affaire de l'adolescent, qui pour n'être pas détruit par elle, éprouve le besoin de se la représenter, de la métaphoriser, de se chercher des adversaires, pour mieux s'éprouver lui-même, et se prouver à lui-même son intégrité, et son individualité. De ce point de vue les multiples postures d'Anaïs témoignait de cette lutte, et de la tentative de conserver cette totipotence des possibles en ne se laissant jamais enfermer dans les interprétations ou les métaphores qu'on lui proposaient, et qui avait pour fonction, comme les approches thérapeutiques proposées, de l'aide à se construire, se reconstruire, en lui fournissant des doubles possibles, supports d'imitation, objet d'identification, qu'elle refusait d'accepter, pour garder l'intégralité des possibles, sans jamais en choisir aucun.

            Ces comportements d'Anaïs, ces expressions si particulières de son corps, à l'évidence, très personnels, avaient pourtant une dimension collective. C'est à dire qu’ils témoignaient plus que d'elle-même, et déjà de toute une histoire partagée, familiale en partie, qui pour être ignorée, cachée, occultée, refoulée, n'en était pas moins opérante, détermination qui s'affrontait aux déterminations recherchées par les approches thérapeutiques. Ils désorganisaient aussi le collectif soignant, ce corps symbolique de l'équipe, infiltré par les projections d'Anaïs, qui faisaient comme une effraction, atteignant la solidité du cadre thérapeutique, qui alors n'était plus forcément univoque, unidimensionnel, mais parcellisé, morcelé, surface dégradée, devenue poreuse, et incapable de faire contenant, support, limite, incapable dès lors d'agir à la manière d'un moi auxiliaire. Comme Anaïs, on l'a vu, sans réaliser l'idéalisation qu'envisage toujours les soignants d'une stabilisation, ou d'une stabilité (qui n'est peut-être d'ailleurs que la réduction de l'agitation), a commencé à opérer des choix de vie, et à n'être plus complètement dans la totipotence des possibles, l'équipe soignante s'est aussi reconstruite. Sans doute aujourd'hui son sentiment d'estime de soi s'est-il restauré, en considérant que, malgré tout, peut-être cette équipe, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, presque par hasard, et même sans en avoir l'air, avait été, en quelque sorte, comme un phare des tempêtes, offrant dans la nuit sans tain de l'anomie où paraissait s'engluer Anaïs, comme une étoile, susceptible, comme à tous les naufragés, comme à tous ceux qui cherchent dans l'océan des incertains, semblables à cela aux Roi Mages de la nuit de Noël, métaphore de cette quête d'un autrement encore inconnu, d'offrir comme un guide et un repère, permettant malgré tout de retrouver une orientation, et de faire supposer qu'aux marges de cet écran d'obscurité pouvaient apparaître l'enchantement d'une promesse de l'aube. Comme en écho l'histoire de Anaïs est un repère dans l'histoire de l'équipe soignante, moment douloureux, quasi-invivable, dont le souvenir ne passe pas, ne s'efface pas, demeure, quoique désormais un peu reconstruit, agissant peu ou prou à la manière d'un rituel fondateur, ou refondateur, et qui atteint à cette fonction par la narration qui en est régulièrement faite. De ce point de vue, l'histoire de Anaïs pourrait être considérée comme un mythe, organisant finalement l'analyse des situations des autres patients, à travers une comparaison, une mise en perspective, une mesure de l'intensité de gravité, ce qui est une façon de donner un sens collectif à cette histoire singulière, en en faisant un modèle ou un anti-modèle.

            Cette nécessité de se penser en référence, par comparaison, à travers une mise en perspective, est spécifique de la relation médicale et soignante. C'est le propre aussi de la pensée scientifique. Il s'agit de donner du sens à l'inconnu, au nouveau, à l'imprévu, en le réduisant à des figures connues, et c'est aussi une manière de rendre visible l'invisible, en le nommant, l'iconographiant, parfois le poétisant. C'est mettre de l'imaginaire dans le réel, pour mieux l'apprivoiser. Cette manière n'est d'ailleurs pas spécifique au regard médical, et on a vu qu'Anaïs cherchait aussi à travers le regard radiographique ou chirurgicale à comprendre, penser, tenter de réfléchir, son intimité, cherchant un double en elle, dont se distinguer pour se retrouver. Les modèles scientifiques, comme nos modèles intuitifs, idolâtriques et identificatoires, sont toujours des doubles, imparfaits, partial, partiel, et parcellaires, dont la vocation est d'être opérante. Ces doubles doivent être éloignés de nous, aux confins, étranges ou étrangers, expression de la perfection ou de la malédiction, le plus souvent monstrueux, pour qu'à travers cette distance qui nous séparent d'eux on puisse esquisser une différence, qui fera qu'on s'appréhendera mieux, par contraste, et qu'on apparaîtra avec plus de relief, de brillance, de singularité, et donc de solidité. Il reste que ces doubles, que nous nous constituons, ou qui nous constitue, qui sont alors de l'ordre de l'imaginaire lorsque nous les constituons, du symbolique quand ils nous constituent, sont une information du réel, qu'ils rendent visible, palpable, présent, prégnant. Ils sont les multiples figures de l'inconscient, cet agrégat virtuel, qui est notre part d'ombre, double à nous-mêmes, halo qui nous environne, logos dont les noms sont multiples : Dieu[180], Loi Morale, Loi du Père, Structure élémentaire de la Parenté, tout ceci visant à réduire le Multiple à l'Un, dans lequel nous nous absorbons, et qui reste l'impalpable mystère de notre présence au Monde.

ICONOGRAPHIE

 DALI

 JEROME BOSH

 COURBET

 MASSON

 GOYA

VIALLAT

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43°) Hochmann Jacques, Histoire de la psychiatrie, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2013

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            Le stade du miroir

            L’instance de la lettre dans l’Inconscient

            Séminaire sur la lettre volée

58°) Lacan Jacques, Séminaire, Livre XI, Paris, Le Seuil, 1993

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            Le livre de la genèse

            Le livre des rois

            Psaumes

            Evangiles de Saint Matthieu, Saint Marc, Saint Luc, Saint Jean

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            Diogène Laërce, Théorie de Démocrite

            Héraclite d’Ephèse, Fragments

            Parménide, De la nature

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            Cite Condillac, Traité des sensations

                     Lucrèce, De la nature

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[1]    Victor Hugo, Les Misérables, partie III, Livre Huitième, Chapitre VIII, Paris, Librairie Générale de France, 1996, « Livre de Poche »

[2]    Louis Aragon, Les yeux d'Elsa, Paris, Seghers, 1958

[3]    Antonio Machado, poesias completas, »inventario galente », Calpe, Espagne, 1984, p.232

[4]    Paul Schilder, L'image du corps, Paris, Gallimard, 1994, « Tel », p. 58

[5]    Françoise Dolto, L'image inconsciente du corps, Paris, Le Seuil, 1984, « essais », p.222

[6]    Jacques Lacan, « Le stade du miroir », Ecrits 1, Paris, Gallimard, 1970, « points », p.65

[7]    Jean Laplanche, Jean-Baptiste Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 6ème édition, 1978

[8]    Eric Fiat, notes prises à l'occasion de la conférence prononcée à Bourges, le 29 avril 2011, « De l'amour à la mort »

[9]    Que dans la tradition de certaines provinces, dont le Berry, on ne nomme jamais par son nom, pour ne pas lui permettre de s'incarner, d'être actif, mais qu'on appelle l'Autre. Cet Autre est ici la pulsion de mort, la puissance du Mal, alors que l'Autre, pour Lacan, est l'identification à la Loi du père, somme toute la mise en place du Surmoi, cet autre-là, étant à la fois pulsion de vie, tendance au bien, Loi morale intériorisée, impératif catégorique kantien, par conséquent, mais dont le côté répressif, s'il est socialisant, peut aussi avoir un aspect mortifère.

[10]  La Sainte Bible, « livre de la genèse, 9, versets 18/27 », Paris, Editions du Cerf, 1961, p.64

[11]  André Comte - Sponville, « préface »,  in Jeanne-Marie Roux, Le corps, Paris, Eyrolles, 2011, pp.7-9

[12]  Eva Lévine et Patricia Touboul, Le corps, Paris, Flammarion, 2002, « corpus », p. 13

[13]  Platon, « Phèdre », cité par Eva Lévine et Patricia Touboul, Le corps, id., p.39

[14]  Bruno Huisman, François Ribes, Les philosophes et le corps, Paris, Dunod, 1992, p. 3

[15]  Jacques Lacan, « séminaire sur la lettre volée », Ecrits 1, op.cit.

[16]           Cette construction de soi qui résulte des rapports antagonistes que mettent en place les adolescents avec leur environnement, avec le monde extérieur, et tout spécialement avec le monde des adultes rend à peu près vaine et inopérante toute tentative de définition de ce qu'est l'adolescence ; c'est l'affrontement qui produit l'adolescence, et qui pourrait presque résumer cette période de la vie, en même temps qu'il la construit ; mutatis mutandis, c'est la position que Roger-Pol Droit attribue à Karl Marx, « Marx ne définit pas les classes sociales. Mais c'est leur lutte qui en trace les contours. Elles sont le produit de l'antagonisme » ; in Roger-Pol Droit, La compagnie des philosophes, Paris, Odile Jacob, 1998, « poche - 2002 » p. 218

[17]           Ce que les marchands ont bien perçus, qui ciblent cette clientèle de consommateurs, en sachant qu’ils sont toute-puissance du désir, et de désirs rapidement obsolètes, les sollicitant par de multiples tentations, pour répondre à leurs envies successives, aussi vite oubliées, rejetées, qu’elle se sont exprimées avec force et vigueur ; une envie remplace l’autre, et, à vrai dire, n’a d’intérêt que comme moyen d’entretenir et de faire vivre le désir, pure énergie, que n’épuisent pas les objets qui cherchent à le capter. 

[18]           Michel Hénin, « Agir et savoir », L'Information psychiatrique, Vol 82, N°3, Paris, Mars 2006, p.228

[19]           Comme d’ailleurs de tous ceux qui se trouvent placés dans un rapport avec l’adolescent, qui reste un rapport de force, quelle que puisse être l’intensité de celle-ci : éducateurs au sens large, et d’abord les parents, qui doivent faciliter l’investissement de cette force, plus ou moins brutale, dans des relations d’objets, dans des envies, des intérêts, des « passions », ce dernier substantif évoquant bien cette persistance d’une force du désir ; qui doivent permettre qu’elle se transforme en une motivation, qui est l’association d’une pulsion ainsi que d’une représentation, mais aussi d’une application de celle-ci ; - Cf.  le concept de motivation. In Claude Lévy-Leboyer, La motivation dans l'entreprise, Paris, Editions d'organisation, 1998, p.82. Ce concept de motivation est finalement assez proche de celui de la sublimation, telle que définie par Freud, In Sigmund Freud, « trois essais sur la théorie de la sexualité », Paris, Gallimard, « Folio », 1989, p. 128, encore que la sublimation, qui est un des mécanismes de construction de la personnalité caractéristique de la période de latence, correspond à une extinction du désir, alors qu’il garde toute sa force énergétique dans la motivation, ce qu'indique à l'évidence l'étymologie du terme (de movere, mouvement). Mais on peut considérer que l'un et l'autre des concepts rendent compte d'un processus d'affrontement de forces contraires, et de ses effets, à savoir un dépassement et une inscription de la pulsion dans un objet, qui devient support, forme, représentation du désir.

[20]           « Le roi est mort, vive le roi » criait au peuple le héros

[21]           Ernst Kantorowitz, les deux corps du Roi, in Oeuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 2000, p. 927

[22]           Ce qui est la fonction du Parquet, (Accusateur public, Avocat général, Procureur du Roi ou de la République), lequel est une fiction d'unanimisme, puisqu'il est un, quel que soit son représentant, celui qui l'incarne), dépassement de la personne par le personnage, du corps physique par un corps mystique. On notera qu'en Castillan, on traduit procureur par fiscal.

[23]           L'équipe n'est finalement qu'un groupe parmi d'autres, groupe professionnel, et donc groupe d'appartenance, dans la mesure où il produit un habitus professionnel, considéré ici comme un plus grand commun multiple ; cet habitus professionnel (ensemble de pratiques identiques ou identifiables à certaines professions) étant qualifié de soignant ; transformant encore une fois les moyens en fin ; car seul le résultat permet de considérer que le moyen correspondait à son but, était soignant. Mais comme on présume souvent que le moyen aura le résultat escompté, c'est le moyen qui devient soignant, quel que soit par ailleurs le résultat permis par la mise en œuvre dudit moyen.

[24]           Didier Anzieu, Jacques-Yves Martin, La dynamique des groupes restreints, Paris, PUF, « le psychologue », 1979, p.12

[25]           Georges Rioux, Raymond Chappuis, L'équipe dans les sports collectifs, Paris, Vrin, 1967, p.98

[26]           Didier Anzieu, Jacques-Yves Martin, La dynamique des groupes restreints, Idem, p.127

[27]           Parménide, « De la nature » in Les penseurs grecs avant Socrate (de Thalès de Milet à Prodicos), Paris, Garnier Frères « Garnier-Flammarion », 1964, p.93

[28]           Héraclite d'Ephèse, « Fragments », in Les penseurs grecs avant Socrate, id., p.79

[29]           Faut-il dès lors penser que le binaire est le fil à partir duquel le monde se déroule, programmation sur un modèle informatique, avant même que fussent mises au point, et même imaginées les langages informatiques (à moins qu'ils n'aient fait qu'imiter, simuler, ce qui s'offrait comme une évidence : alternance nuit/jour, veille/sommeil, chaud/froid, dur/mou, sucré/salé, etc. ? Et ceci malgré toutes les tentatives pour trouver d'autres rythmes, celui de l'impair, que Verlaine choisit pour sa musicalité, et en particulier le ternaire, depuis la trinité chrétienne, jusqu'à la perspective freudienne du ça, du moi, du surmoi, compte non tenu d'Ulysse, qui est à la fois voyage, multiples péripéties dans un continuum historique, (avec un voyage immobile de Pénélope qui déroule l'histoire à l'envers en défaisant sa tapisserie) mais qui revient, malgré tout, à Ithaque, c'est à dire au point de départ, au même, la fidélité du chien pouvant indiquer l'état, l'inchangé. André Malraux, dans « La Tentation de l'Occident », (Paris, Grasset, 2006) affirme d'ailleurs (p.38) que c'est cet aspect statique, immobile, qui caractérise la société occidentale, « le caractère essentiel de notre civilisation, c'est d'être une civilisation fermée (…). Elle nous contraint à l'action (…). Dans ces conditions, on pourrait donc faire l'hypothèse que l'agir des adolescents n'est que la résultante d'une société figée, contemplative de sa propre histoire, d'un présent perfect, satisfaisant faute de mieux, puisque réalisé, quand les adolescents fonctionnent sur le mode du futur antérieur, d'où l'incompréhension que génère cette classe d'âge, et la critique qu'elle opère d'un existant qu'elle remet en cause considérant qu'il n'est qu'un pré-existant, alors que le monde des adultes le pense comme un pré-requis.

[30]           Roger Scruton, Spinoza,Paris, Le Seuil, « points », 2000, p.55

[31]           Ce qui sera l'une des idées directrices de la psychanalyse, qui ne fera que sexualiser cet effort, l'inscrivant alors dans une relation d'objet.

[32]           Pour l'équipe soignante l'attitude d'Anaïs était insensée (et les aliénistes ont longtemps considéré les pathologies mentales comme dépourvues de sens, appartenant au domaine de l'irrationnel, et longtemps les malades mentaux furent considérés comme déraisonnables et appelés insensés. Mais  si l'on considérait que les comportements des malades mentaux étaient dépourvus de sens, qu'ils n'avaient pas valeur de logos, en revanche, ils constituaient des signes que l'aliéniste interprétait, agençait, sériait, construisait en discours, celui de la nosologie). Ainsi la parole des malades mentaux étaient assignatrice, et non énonciatrice. Freud contribuera à la transformation de cette perspective, puisque les expressions des malades porteront le témoignage de l'Inconscient, lequel cependant, par la mise en oeuvre de stratégies de détour, à type de déguisement, de condensations, d'actes manqués, de métaphores, de métonymie, ne sera qu'un langage allusif, source potentielle de malentendus, rendant nécessaire la médiation de cet interprète qu'est l'analyste, pour transformer une parole évocatrice en une parole énonciatrice. Mais pour l'équipe c'est l'agir désordonné d'Anaïs qui était dépourvu de sens, alors même qu'on aurait pu considéré celui-ci comme une force brute, une pulsion d'existence, ayant en soi sens, pétitionnaire, affirmatif, celui d'irruption d'une puissance d'être, bien que dépourvue de toute intentionnalité consciente susceptible de la causer, et de l'informer. Cette affirmation d'un Etre, même informe, incertain, non advenu, paraît pourtant être ce qui fait sens, car en expansion, en dilatation, car manifestation ; André Malraux, dans son roman « La Voie royale », (Paris, Grasset, 1930) paraît confirmer ce point de vue quand il écrit (p.48) « L'unité de la forêt maintenant, s'imposait ; depuis six jours Claude avait renoncer à séparer les êtres et les formes, la vie qui bouge de la vie qui suinte (…).Quel acte humain, ici, avait un sens ? Quelle volonté conservait sa force ? Tout se ramifiait, s'amolissait (…). »

[33]           Charles de Gaulle, « message de nouvel an 1966 », discours et messages, Tome 2, Paris, Plon, 1972, P.123

[34]           Dominique Folscheid, les grandes philosophies, Paris, PUF, « Que sais je ? », 2008, p.96

[35]           Chantal Jacquet, Le corps, Paris, PUF, 2007, p.112

[36]           In Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort , in Chantal Jacquet, Le corps,op.cit.

[37]           Xavier Bichat, id.

[38]           Maria-Louisa Ramos-Sainz, dossier médiation, document de formation, non publié, Université de Santander, Cantabrie, Espagne, 2013

[39]           Nerea Miranda, habitando nuestro cuerpo (un proceso de tranformacion interior), Bilbao (Espagne), flash composition, 2012 – que je traduis par « En habitant notre corps (un processus de transformation intérieur) , p.25 ; où l'on peut lire « Somos un organismo vivo. Y volver al equilibrio requiere recuperar la espontaneidad de los processos organicos, recuperar la libertad y desinhibicion de los ninos pequenos. (..) Hemos de aprender de nuevo como ninos a utilizar nuestros potenciales biologicos » que je traduis par « Nous sommes un organisme vivant. Et retourner à l'équilibre requiert de récupérer la spontanéité des fonctions corporelles, récupérer la liberté et la vivacité des petits enfants (…). Comme les enfants nous devons réapprendre à utiliser notre potentiel biologique ». Un sociologue ne manquerait pas de s'interroger en constatant que de telles théories, qui, beaucoup plus qu'en France, sont mises en pratique en Espagne et en Amérique Latine. A titre d'hypothèse on pourrait avancer que ces pays sont plus imprégnés de mysticisme, lequel élimine toute médiateur, tout intercesseur, entre soi et le monde, monde des objets, monde intérieur, et même arrière-monde.

[40]           Techniques visant à faire retrouver l'énergie vital initial, enfouie dans l'intériorité par l'éducation, la culture, et les défenses de tous ordres.

[41]           Wilhelm Reich, La fonction de l'orgasme, Paris, L'Arche, 1986, p.228

[42]           Aristote, Les parties des animaux, I,1, Paris, Librairie Générale Française, 2011, « Livre de poche », p.48

[43]           Aristote, De l'âme, II, 1, Paris, Les belles lettres, Gallimard, « Tel », 1989, p.40

[44]           Sigmund Freud, Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1986, « folio », p.48

[45]           Diogène Laërce, « IX, théories de Démocrite, in Les penseurs grecs avant Socrate, op.cit.

[46]           Jacques-Bénigne Bossuet : Oraisons Funèbres, -Oraison Funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre, Duchesse d'Orléans, prononcée à Saint Denis, le vingt et unième jour d'août 1670, Paris,, Editions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1961, pp . 83-105

[47]           visible au musée du Prado – Madrid (Espagne)

[48]           André Malraux  La tentation de l’Occident, Paris, Grasset, 1930,p.160

[49]           Visible au The Salvador Dali Museum, Saint Petersbourg, Floride, USA

[50]           Alors même que l'extension de ses blessures, leur aspect d'exceptionnelle gravité, engageant son pronostic vital, leur  impact de destruction lente, progressive, cette intentionnalité par objet interposé, dont elle ne pouvait ignorer les risques découlant de l'utilisation qu'elle en faisait (et qui ne pouvait se comparer avec un défi, le tout ou rien de la roulette russe), puisque à partir du moment où l'acte était commis, il ne pouvait se solder par rien, même s'il n'impliquait pas un tout, mais certainement un beaucoup) auraient pu faire poser cette hypothèse : celle d'un désir de mort ; au moins si l'on compare à des faits présentant quelques similitudes, comme la tentative de suicide du poète Nicolas Sébastien Roch de Chamfort (1740-1794) faite pour échapper à la prison des Madelonettes, (ancien couvent de femmes devenu maison de correction et d'enfermement, où les droits communs côtoyaient « les politiques » ; comme il en sera dans les camps de concentration nazis, où les droits commun furent souvent des kapos, auxiliaires zélés de l'appareil de répression,- expérience apparemment traumatisante qu'il craignait de revivre, ignorant qu'on projetait de l'incarcérer, pour cette nouvelle fois, à la prison du Luxembourg, beaucoup « mieux fréquentée », notamment par les leaders de la Gironde -) qui fut particulièrement sanglante, (mêlant décharge de pistolet au visage, tentative d'égorgement à l'aide d'un rasoir, percements en divers lieux du corps avec un stylet). Mais en l'espèce s'il peut se dégager de nombreuses similitudes dans les modes opératoires, les motivations de l'acte semblent beaucoup plus explicites chez Chamfort qu'en ce qui concerne Anaïs, qui peut s'analyser comme immédiatement réactionnel à un contexte (une incarcération, faisant possiblement rappel d'un vécu traumatique)ou à une psychopathologie dépressive (inférée, mutatis mutandis, de ses poèmes, - « Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte/ D'un sentiment plus doux semblait porter l'empreinte/ Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés/ Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés » - même s'il faut faire la part à l'esthétique d'une époque qui n'avait pas le même rapport que la nôtre à la sensibilité, qui était sans doute plus démonstrative, et qui n'était pas avare de larmes, au moins dans la littérature. C'est dire que les déterminants du passage à l'acte de Chamfort sont beaucoup plus transparents que ceux à l'ouvre chez Anaïs. In Patrick Pelloux, On ne meurt qu'une fois, et c'est pour longtemps », Paris, Robert Laffont, 2013.

[51]           Le livre d'Ezechiel, VII, 27, in Jacques-Bénigne Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre, Duchesse d’Orléans, op.cit.

[52]           Jean d'Ormesson, Presque tout sur presque rien, Paris, Gallimard, 1996

[53]           Jean Oury, Il, Donc, Paris, Union Générale d'éditions, 1978, p.59, thème repris dans le séminaire de Sainte Anne, année 2005-2006, De l'expérience, non publié ; notes prises sur le vif.

[54]           Michel Balat, « le musement de Peirce à Lacan », revue internationale de philosophie, vol.46, N° 180, janvier 1992

[55]           Mais peut-être furent-ils des échecs parce que l’analyse de la problématique d’Anaïs avait été incomplète, erronée, ou parce qu’ils n’avaient pas été appliqués avec suffisamment de rigueur, de constance, ou parce qu’Anaïs n’avait pas bénéficié de soins  consciencieux, attentifs, et conformes aux données actuelles de la science », ainsi que le préconise l’arrêt Mercier, qui définit les critères du contrat médical, et donc par extension de ce que doit être une relation soignante et thérapeutique – Cass Civ, 20 mai 1931.

[56]           On pourrait postuler que ces tentatives de suicide sont aussi des modalités de transformation ; moins une transformation de l'apparence immédiate, qu'une transformation de l'apparence future, en agissant sur la destinée, dont on cherche à empêcher le déroulement ; en arrêtant l'évolution, et le déroulement du temps, ainsi suspendu dans une situation, qui , comme avec un tableau ou une photographie, ou une sculpture, acquière un statut d'éternité ; mais quand on fige dans un objet, fut-il une oeuvre d'art, on permet encore une comparaison, donc une distanciation, qui laisse toute sa chance au temps.

[57]           Emile Durkheim, le suicide, Paris, PUF, 2013, p.224

[58]           David Le Breton, sociologie du risque, Paris, PUF, «Que sais-je », 2012, p.14

[59]           Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique,Paris, PUF, 2008, p.12

[60]           Par ailleurs peut-on être absolument certain que l'on peut apprivoiser la mort, ou l'angoisse qui naît de toutes les occasions d'inquiétante étrangeté. C'est sans doute la finalité des conduites ordaliques, qui pourraient être assimilées à des conduites de résilience, telles qu'elles ont été identifiées par Boris Cyrulnik. (in Boris Cyrulnik, le murmure des fantômes », Paris, Editions Odile Jacob, 2003, p.194)  Mais la mise en oeuvre des conduites de résilience est loin d'être identique pour tous, et en ce domaine les différences inter-individuelles (gommées par la raison sociologique) reviennent avec force et vigueur. Quand bien même on peut être certain de cette notion de résilience, car il est des situations où l'angoisse semble bien ne jamais s'apaiser (ainsi du trac de certains acteurs), et des effets psychotraumatiques, dont ma pratique d'expertise judiciaire (cette expérience relevant certes de la statistique induitive, mais tout de même basée sur des effets de grands nombres – environ 80 situations par an, depuis 30 ans, soit plus de 2000 cas) me laisse penser qu'ils s'additionnent et se contaminent de stress en stress, l'effet traumatique n'étant alors plus fonction de l'intensité traumatique, qu'ils se renforcent donc plutôt que de disparaître. Cette notion de résilience ne serait-elle pas qu'un simple effet de modification de la façon dont on considère une situation, Ce n'est pas très différend de ce qu'écrit Epictète, XX « Souviens-toi que l'outrage ne vient pas de l'homme qui insulte ou qui frappe, mais de l'idée qu'on se fait en se croyant outragé. Lorsque donc quelqu'un t'a mis en colère, sache bien que c'est ta propre opinion qui est cause de ta colère. C'est pourquoi tâche avant tout de ne pas te laisser entraîner par cette idée fausse, car si tu veux gagner du temps, tarder un peu, tu te domineras assez facilement » (in Epictète, Manuel,Paris, Hatier, 2011, p.17). Ce qui permettrait de faire la critique des CUMP (cellule d'urgence médico-psychologique), et de penser que la résilience est une application du stoïcisme en psychologie. La formule du poète latin Horace « carpe diem » a une signification proche : en effet dans son poème, Odes I, XI, en asclépiades majeurs Ad Leuconoem, il écrit  « Tu ne quaesieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi / Finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios / Temptaris numeros. Vt melius quicquid erit pati  ! / Seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam, / Quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare / Tyrrhenum, sapias, uina liques et spatio breui / Spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit inuida / Aetas  : carpe diem, quam minimum credula postero,.qu'il est possible de traduire par : A Leuconoé, « Ne cherche point –  fatal secret  – pour toi, pour moi / Quels desseins ont les dieux, Leuconoé  ; oublie /Les nombres Chaldéens  : mieux vaut subir le Sort  ! / Zeus t'accorde plusieurs hivers ou le dernier / Qui lors brise aux rochers la mer Tyrrhénienne, / Sois sage, clarifie le vin, et coupe court / Aux longs espoirs de vie  ; nous parlons, le temps fuit,/ Jaloux  ; cueille le jour sans croire au lendemain.in Horace, Oeuvres, Paris, Garnier-Flammarion, 1993, p.43

[61]           Grammaticalement correcte, faisant usage de mots pertinents aux idées qu'ils voulaient exprimer, cette parole, qui, bien qu'ayant une valeur affirmative, certes temporaire, et donc limitée, n'avait que l'apparence d'une communication. Les mots, bien qu'articulés et organisés, ne formaient qu'un simulacre de langage, car ce dernier ne se déroulait pas d'une manière logique, descriptive, exposant proposition, action, résultat, affichant un fond, des faits, des motifs et des conséquences, mais il n'était qu'un assemblage, formellement correct et construit, mais foncièrement désorganisé, non pas irréaliste, mais très certainement surréaliste, à la manière de certains poèmes de Jacques Prévert, dont la forme poétique à peu près conservée ne préjuge en rien de l'harmonie du contenu ; ce qui, mutatis mutandis, se retrouve dans certains tableaux de Dali, dans lesquels une technique très maîtrisée, académique même, accompagne un contenu parfois loufoque, même si chez Dali cet illogisme apparent n'est que le langage de l'Inconscient.

[62]           Pour faire ici emprunt d'une expression de Vladimir Jankélévich

[63]           Beaudelaire, Les fleurs du mal, Paris, Garnier-Flammarion, 1969

[64]           Louise de Vilmorin, Sainte-Une fois, Paris, Gallimard « folio », 2010

[65]           Victor Hugo, « Les misérables », Livre VI, Chapitre 3, op;cit

[66]          Mais cette sensualité d’un corps d’adolescente, tout à la fraicheur, la spontanéité, la naïveté sans doute, des premiers émois, à peine découverts, et projetés dans une sorte d’absolu de la relation, est sans doute encore mieux rendue dans des écrits n’ayant d’autres buts que la célébration, non pas tellement de la beauté, mais de la jouissance qu’elle majore, et qu’on peut considérer comme une prise de possession du corps de l’autre, transformé de ce fait en objet de plaisir, pour le seul bénéfice du célébrant  ; ainsi des écrits du Marquis de Sade, et notamment, Sade D.A.F de, La philosophie dans le boudoir, Paris, Gallimard 1998, collection folio, p.22  : «  Eh bien  ! mon ami, ses cheveux châtains qu’à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses, son teint est d’une blancheur éblouissante, son nez un peu aquilin, ses yeux d’un noir d’ébène, et d’une ardeur…Oh  ! mon ami, il n’est pas possible de tenir à ces yeux là…Tu n’imagines point toutes les sottises qu’ils m’ont fait faire…Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent…les intéressantes paupières qui les bornent, sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d’une fraîcheur (…).  »

[67]           Françoise Dolto, L'image inconsciente du corps, op.cit, p.43

[68]          La tradition biblique attribue ce prénom à Sainte Anne, mère de la Vierge Marie. C’est dire combien les prénoms qui différencient les individus, les inscrivent, souvent malgré eux, à leur corps défendant, dans une chaîne d’engendrement, une trame de pensée, une organisation de significations, qui sont déjà une manière de déterminer, voire de surdéterminer une trajectoire de vie. Le prénom est une projection qui à la fois individualise, permettant à la personne de se construire, d’advenir, de se réaliser, de se révéler, de se trouver, de se montrer différente des autres, mais il transmet aussi le désir d’un autre, qui emprisonne, enferme, limite, construisant donc une liberté, mais surveillée, dirigée, contrainte en partie, ce désir, à la fois conscient et inconscient, qui véhicule aussi tout le poids d’une histoire familiale et d’une tradition, elle-même inscrite dans les rêts d’une culture. Le prénom est à la fois signifié, pour l’individu, mais signifiant, Grand Architecte par définition, pars pro toto d’un projet

[69]           Michel Balat, Le musement de Peirce à Lacan, op.cit

[70]           On est souvent étonné de constater que certains établissements psychiatriques aient choisi de s’implanter un peu à l’écart du monde, dans des zones peu urbanisées, dans des petits villages, ainsi La Charité sur Loire, dans la Nièvre, La Célette, à Eygurande, dans la Corrèze, Saint Vaury dans la Creuse, Chézal-Benoît et Dun sur Auron dans le Cher, Chanteau (près de Fleury les Aubrais) dans le Loiret, Saint Alban sur Limagnole, dans la Lozère, Limoux, dans l’Aude. Outre le côté  de protection rassurante de l’ordre social, il fallait y voir aussi l’influence d’une idéologie écologiste avant l’heure, celle du retour à la nature, du retour à l’ordre naturel des choses, celle de l’influence bénéfique de l’air des campagnes, par opposition aux miasmes corrompus et corrupteurs des villes, et du travail manuel, cette idéologie pétainiste de «  la terre ne ment pas  », qui se méfie de la pensée. Cette idéologie inspirera très explicitement ce qu’on appellera «  colonies familiales  » à Dun sur Auron, dans le Cher, et Ainay le Château, dans l’Allier, où le placement en familles d’accueil tentait de reproduire un modèle familial considéré comme un parangon de vertu, et plus encore «  colonie agricole  » à Chézal-Benoît, dans le département du Cher, établissements de la région parisienne, décentralisés en province, dans lesquels les services de cette région adressaient leurs malades chroniques, considérés comme incurables  ; à vrai dire lieu d’oubli définitif, jusqu’à la mort  ; à dire vrai dépotoir  ; et après la mort ces malades étaient enterrés dans un carré spécial des cimetières de ces localités  ; à l’écart donc, même pour l’au-delà   Il est intéressant de considérer que Chézal-Benoît, avant d’être occupé au XIème siècle par l’Ordre monastique des Bénédictins, s’appelait Chézal-Malin, ce qui laisse supposer un espace maudit, déjà particulier, différent, dangereux, tenu à distance du socius (Bulletin d’archéologie du Berry). On pense que certains établissements psychiatriques (Bourges, dans le Cher) se sont implantés dans des zones qui pouvaient être au moyen-âge, celles de léproseries, lesquelles semblent s’être installées proche de tumulus renfermant des sépultures du haut âge du fer (butte d’Archelet, butte des Danjons), ce qui pourrait faire présumer d’une infra-mémoire transgénérationnel active, proche de ce que Carl-Gustav Jung a pu identifier comme un inconscient collectif (Intercom, journal interne du Centre hospitalier George Sand – Bourges – N° 38 – janvier 2010)

[71]           Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, « folio » 1985, p. 87

[72]           Jacques Lacan, Séminaire, Livre XI, « les quatre concepts de la psychanalyse », Paris, Le Seuil, 1993, p.39

[73]           Ainsi à une ancienne déportée qui lui parlait de ses problèmes dermatologiques, Lacan, se penchant vers elle, lui dit « je vous fais un geste à peau », que la patiente associera à Gestapo, faisant ainsi un lien entre son présent et son passé, son corps lui rappelant et lui parlant de ce qui, pour elle, était devenu un souvenir indicible, innommable, inexprimable.

[74]           Paul Guillaume, Psychologie de la forme, Paris, Flammarion, 1969, p.12

[75]           Jacques Lacan, Le stade du miroir, Ecrits 1, op.cit.

[76]           Jacques Lacan, Séminaire, Livre XI, op.cit.

[77]           Réserve faite de la période de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle la famine que connurent les hôpitaux psychiatriques français, causa la mort de 40 000 à 60 000 malades, selon que l’on considère la cachexie comme cause immédiate de la mort, ou comme cause favorisante et aggravante d’autres pathologies dont elle amplifia les effets, cette mort lente, silencieuse, solitaire, oubliée, étant pour certains un génocide, quand d’autres considèrent qu’il s’agit que de l’effet d’un désintérêt des autorités, et plus généralement de la population, cette absence d’intentionnalité meurtrière excluant la qualification génocidaire, qui correspond à une volonté délibérée.

[78]           Hume David, Traité de la Nature Humaine, Tome 1, Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux, 1739, cité dans Tonnard F.J, Extraits des grands philosophes, Paris, Desclée et Cie, 1963, P. 543-544

[79]           J’emprunte cette idée à Michel Geoffroy, qui l’a notamment développé dans certaines de ses conférences ; en particulier dans le cadre du Diplôme d’Université Ethique clinique et hospitalière (Centre hospitalier Sainte Anne).

[80]           Pour faire ici usage de deux concepts de Vladimir Jankélévitch, utilisés là comme simple moyen stylistique.

[81]           Sully Prudhomme René-François, Stances et poèmes – L’habitude – Paris, Alphonse Lemerre, 1866, p 102

[82]           Aristote, Ethique à Nicomaque, II, 1, Paris, Librairie Générale de France, «  livre de poche » , 1998, p.48

[83]  Ce qui permet d'affirmer que, si s'autoproclamer psychothérapeute est une forme d'escroquerie, on ne décrète pas non plus qui peut être ou non considéré comme tel, car en ce domaine, il est très difficile d'établir des normes générales et impersonnelles, alors même que rien n'est plus affaire de personnalité particulière, et des contextes interactionnels.

[84]           Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, op.cit, p.285

[85]           A la manière de cette liberté qui subsistait aux déportés des camps de concentration nazis, dont leurs bourreaux, outre la maîtrise, la possession, la destruction des corps des prisonniers, cherchaient aussi, à les priver de la faculté de pensée, à les priver de leur humanité, par la perte d'intimité, d'identité, d'espoir, de mémoire, dans un temps aboli au profit d'un seul espace devenu tout puissant et totalitaire, mais ne purent jamais, quoiqu'ils fassent, et dans le peu de temps de sommeil qu'ils leurs accordaient, les empêcher de rêver, et contrôler leur production onirique, toujours métaphore, métonymie, déguisement, condensation, qui, ne pouvait que leur être personnel, témoignant de cet autre inconscient, de ce double qui, même disparu, demeure, puisque rien n'empêchera jamais celui qui fut d'avoir été.

[86]           Lucien Jerphagnon, Vladimir Jankélévitch, entrevoir et vouloir, Paris, Editions de la Transparence, 2008, p. 42

[87]           A l’évidence l’énumération de ces différentes modalités thérapeutiques, représentative d’une table des matières d’un manuel de psychiatrie ou de psychologie, est digne d’un inventaire à la Prévert ; un tel éclectisme thérapeutique peut ou bien refléter la diversité des options théoriques des soignants, ou bien la tolérance du service face aux différentes conceptions théoriques, cette perméabilité pouvant indiquer, ou bien une absence de conception de fond, et de fil directeur institutionnel (ce qui pourrait alors refléter une forme de marasme théorique, degré zéro de la conceptualisation dans la discipline psychiatrique – ce qui pourrait n’être pas très éloigné de la réalité -, un reflet du découragement et de la lassitude institutionnels face à cette situation insoluble, forme d’à quoi bon, ou de pourquoi pas, réintroduisant finalement des degrés de liberté dans des protocoles de soins qui finissent pas devenir sclérosants dans leur aspiration à tout réduire, même le mouvant, à des figures statiques, connues, prévues, au point d’empêcher toute surprise, et même d’empêcher de la percevoir, ou un fondement utilitariste des différentes pratiques de soins, dont seul l’aspect d’efficacité, - encore que celle-ci puisse n’avoir pas pour tous les soignants la même définition – sera retenu, peu importe les moyens mis en oeuvre.

[88]           Notamment par les associations de parents d'enfants autistes, qui le considère comme violent (alors qu'il ne blesse pas, n'injecte rien, peut s'interrompre à tout moment), relayées par l'H.A.S. (Haute Autorité de Santé) qui estime que la méthode n'est pas validée scientifiquement.

[89]           Alain Vernet, Le corps de l'anorexique : maudit, maux dits, mots dits !, mémoire de master1 de philosophie pratique, Université de paris-Est/Marne la Vallée, 2011, non publié.

[90]           Philippe Bovier, Hubert Brandli, « l'enveloppement humide, une tentative d'approche de la psychose », L'information psychiatrique,  Vol 55, N° 7, septembre 1979, pp. 771-782

[91]           Aristote, De l'âme, op.cit, p.43

[92]           Aristote, De l'âme, op.cit, III 13, p.108

[93]           Lucrèce, De la nature, in Le corps ,textes présentés par Eva Lévine et Patricia Touboul, Paris, Garnier-Flammarion, 2002, « corpus », p.105

[94]           Condillac, Traité des sensations, in Le corps, op.cit, p.76

[95]           Répétition ternaire, destinée à créer une intensité dramatique ; on la trouve dans la Bible, « Livre des Rois, IV, III, verset 10 ; elle fut utilisée par Charles de Gaulle, dans l'allocution radio-télévisée qu'il adressa au Pays, après le putsch des généraux à Alger le 21 mai 1962.

[96]           Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p.74

[97]           D'où ce recours à l'uniforme, qui occultait toute particularité personnelle, et transformait les corps particuliers en des choses informes, ni belles, ni laides, sans âge, et presque sans sexe ; réduisant les malades à cette unique qualité : la différence ; qui autorisait l'internement, l'enfermement, la relégation, l'abandon, l'oubli.

[98]           Vladimir Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, « champs », 2008, p.63

[99]           Eric Fiat, « apprendre à vivre, apprendre à mourir, la philosophie comme soin de l'âme ? » Hors série Cleirppa, actes du colloque du 3 juin 2010, figues du soin, figures de soignants, avril 2011

[100]         Isabelle de Montmollin, La philosophie de Vladimir Jankélévitch, Paris, PUF, 2008, p.44

[101]         Epicure, Lettre à Ménécée, Lettres, maximes et sentences, Paris, Librairie Générale Française, « Livre de Poche », 1994, p.27

[102]         Vladimir Jankélévitch, l'irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, « champs », 2011, p.61

[103]         Jacques Lacan, , l'instance de la lettre dans l'Inconscient, Ecrits1, op.cit.

[104]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, Paris, Editions EDK, 2005

[105]         Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, op.cit

[106]         Les travaux de Claude Quétel, Histoire de la folie, de l'antiquité à nos jours, Paris, Tallandier, « texto », 2012, p.213, historien de la psychiatrie, montrent cependant que, contrairement à ce qu'affirme Foucault, le grand renfermement des fous ne se produisit pas au 17ème siècle, mais au 19ème siècle, celui-ci étant favorisé par la loi du 30 juin 1838 sur l'internement psychiatrique, qui obligeant les départements à construire des asiles d'aliénés, créa une offre. Les ordonnances du « Grand Siècle », à partir desquelles a travaillé Foucault ne sont, pour cet historien, que des prescriptions, dépourvues d'effets pratiques. Mais n'ont-elles pas en profondeur contribué à forger les esprits, préparant des mentalités confortées par le discours scientifique, rationaliste, positiviste, du 19ème siècle. On peut donc considérer que les travaux de Quétel apportent, a contrario, la démonstration de la validité des thèses de Foucault, à savoir l'existence d'un soubassement archéologique, de nature idéologique, à la mise en place des rapports de pouvoir.

[107]         Et pourtant les corps du roi et de la reine étaient objets de spectacle : les reines de France accouchaient en public ; et être convié au lever ou à la toilette du roi était un honneur que se disputaient la haute noblesse, et les puissants, tandis que souvent les rois donnaient leurs audiences assis sur leur chaise garde-robe. Mais le corps physique du roi n'était pas dissocié de son corps symbolique et mystique ; c'est le sens du mot qu'on prête à louis XIV, « l'Etat, c'est moi ! ».

[108]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, op.cit.,p.34

[109]         Michel Fourcault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 2003, p.87

[110]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, op.cit, p.84

[111]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, id, p.52

[112]         A ce propos il n’est peut-être pas anodin que le découvreur du premier neuroleptique fut Henri Laborit, chirurgien, c’est-à-dire, somme toute, un mécanicien du corps, ce qui, peut-être, le destinait à devenir, ce bricoleur (si l’on peut employer ce mot) de génie qu’on a connu, même si ses conceptions théoriques pouvaient avoir un caractère discutable, puisqu'il utilisait le modèle de la biochimie du cerveau comme système de gouvernement des hommes.

[113]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, id., p.72

[114]         Juan Pablo Lucchelli, Le transfert de Freud à Lacan, Rennes, presses universitaires de Rennes, 2009, p.146

[115]         Il est aujourd’hui établi qu’environ 40 000 malades mentaux sont morts de faim, de tuberculose et du typhus dans des hôpitaux psychiatriques français durant l’occupation, les rations alimentaires officielles allouées étant notoirement insuffisante malgré la production propre aux établissements et malgré la circulaire Bonnafous de 1942 préconisant des suppléments alimentaires qui ne semblent pas avoir été répartis de façon équitable, in Isabelle von Bueltzinloewen, L'hécatombe des fous, la famine dans les hôpitaux français sous l'occupation, Paris, Aubier, 2007, p157

[116]         Les idéologies fascistes et leur dérivée nazie ont valorisé une certaine image du corps (à travers en particulier les images de virilité portées par la jeunesse, mais aussi les sportifs, ce dont porte la marque la statuaire d'Arno Brecker) et stigmatisé le corps non conforme : débile, malade, handicapé, avant de fabriquer des corps impurs, non humains, sur la base de critères raciaux. L’effacement relatif du corps vient en réaction à cette idéologie mais peut apparaître aussi comme le refoulement de l’émergence du Réel des camps de la mort dont on a perçu qu’il était indicible et impensable. Mais cette conception du corps revient à travers le « jeunisme », porté par la publicité, mais qui dépasse les simples considérations de morphologie corporelle.

[117]         Jean Oury, psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Paris, Les éditions du champs social, 2003, p.79

[118]         Jacques Hochmann, histoire de la psychiatrie, PUF, « Que sais-je » 2013, p.22

[119]         René Descartes, discours de la méthode, 6ème partie, Paris, Garnier-Flammarion, 2000, p.181

[120]         Yvette Tourne, Marie-Claude Georges, Le secteur psychiatrique, Paris, PUF, « Que sais-je », 1994, p.17

[121]         Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, « Tel », 1993, p.106

[122]         C'est à dire l'interaction avec l'autre, double de soi-même, image de moi-même, mais aussi autrui-miroir (partie bonne ou mauvaise, intégrant les idéalisations, le refoulé), et parfois avec son propre narcissisme qui occulte alors la réalité de l'autre

[123]         C'est à dire l'interaction avec l'Autre, tiers séparateur, qui n'est autre que le Surmoi, règle sociale intériorisée, loi du Père, Interdit, mais aussi Inter-dit, car le surmoi, instance de frustration, nécessite la mise en place du langage, pour solliciter, refuser, protester. L'instance symbolique est donc celle du langage, explicite, mais aussi implicite, celui de l'inconscient, et de ses instances, ça, moi, surmoi ; c'est le sens du « ça parle » de Lacan 

[124]         Jean Laplanche, Jean-Baptiste Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, 9ème édition, Paris, PUF, 1978

[125]         Sigmund Freud, l'interprétation des rêves, Paris, PUF, 1992, p.54

[126]         Platon, Gorgias, Oeuvres complètes, Tome1,Paris, Gallimard, « La pléiade », 1950, p.471

[127]         Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XX, Paris, Le Seuil, 1994, p.212

[128]         On écrit Inconscient avec une majuscule, comme à l'Idée platonicienne ; ce qui veut dire qu'il ne saurait être un objet, une concrétion, qu'il ne saurait se localiser, qu'il est pur concept, qu'on ne peut que se figurer grossièrement, imaginer imparfaitement, approcher lointainement, qui défend son approche, comme les Grecs défendirent leurs cités de l'invasion des Perses au défilé des Thermopyles, et qu'on ne peut apercevoir qu'à travers une médiation : l'analyse, conférée, suggérée, évoquée, notamment dans le geste initiatique de « la passe ».

[129]         Franz Kafka, La métamorphose, Paris, Gallimard, « folio », 2000

[130]         Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, Paris, LGF, »livre de poche », 2001

[131]         Eugène Sue, Les mystères de Paris, Paris, Gallimard, 2009, p.298

[132]           Victor Hugo, « Notre Dame de Paris », Paris, Gallimard, folio », 2009

[133]         François Mauriac, Le baiser au lépreux, Paris, LGF, « Livre de poche », 1967

[134]         Jean Ferrat, chanson, « je vous aime »

[135]         Madame de la Fayette, La princesse de Clèves ,Paris, Garnier-Flammarion, 2012, p.102

[136]         Michel Balat, le musement de Peirce à Lacan, op.cit.

[137]         Françoise Dolto, l'image inconsciente du corps, op.cit, p.24

[138]         Gisela Pankow, l'homme et sa psychose, Paris, Flammarion, « Champs », 2003, p.26

[139]         Peintre français, né à Nimes en 1936

[140]         David Le Breton, Sociologie du corps, Paris, PUF, « Que sais-je », 1992, p.107

[141]         Sigmund Freud, L'interprétation des rêves, op.cit

[142]         David Le Breton, signes d'identité, Paris, Metaillé, 2002, p.149

[143]         Et, fut-ce là un crise de lèse-mémoire du fondateur de l'Ecole freudienne de Paris, et de l'Ecole de la Cause Freudienne, chez Lacan lui-même, qui, possédant dans son cabinet de la rue de Lille, le tableau de Courbet « L’origine du Monde », aujourd'hui au Musée d'Orsay, tableau représentant un sexe de femme béant, l'avait fait installé sur un dispositif qui tournait, présentant un côté avec ce tableau, masqué ou non d'un rideau, et de l'autre côté, un tableau de Masson, reprenant les formes et les lignes du tableau de Courbet, mais présentant un autre sujet, double et complémentaire. Ce que j'en ai pu apercevoir, m'a été confirmé, et complété par d'autres analysants, notamment Jean Fourton, fondateur de la bibliothèque Freudienne de Limoges. Mais ce dispositif était peut être tout simplement une image de l'inconscient : à la fois déguisement, masque, et un caché qui peut se dévoiler, par des stratégies qu'il convient de rendre opérantes. Le tableau de Courbet qui ne montre qu'un sexe, corps donc sans tête, renvoie bien à ce que disait Lacan, cité plus haut, « l'inconscient, c'est le corps ». Ce qu'exprime d'une autre façon, en disant que le corps est dans les pieds, qui deviennent focales de toute la pensée, Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi ,Chamonix, éditions Guérin, 2013.

[144]         Sara Vassalo, Sartre et Lacan, Paris, l'harmattan, 2003, p.187

[145]         Wilhelm Reich, La fonction de l'orgasme, op.cit

[146]         Albert Camus, Discours de Suède, Paris, Gallimard, « NRF », 1958, p.14

[147]         François de Malherbe, Consolation à Monsieur Du Périer sur la mort de sa fille, Poésies, Paris, Gallimard, « NRF », 1967, « Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre / est sujet à ses lois / Et la garde qui vieille aux barrières du Louvre / N'en défend point nos rois.

[148]         Jules Barbey d'Aurevilly, une histoire sans nom, Paris, LGF, « Livre de poche », 1999

[149]         Robert louis Stevenson, l'étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde, Paris, Phébus, 2010

[150]         Umberto Eco, le cimetière de Prague, Paris, Grasset et Fasquelle, 2011

[151]         Eric Fiat, grandeurs et misères des hommes, petit traité de dignité, Paris, Larousse, 2010

[152]         Guy de Maupassant, Le Horla, Paris, Hachette-livres, 2000, p.37 et 43

[153]           Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, « Tel », 1945, p.177

[154]         Stéphane Audeguy, Les monstres, « si loin et si proches », Paris, Gallimard, « découvertes », 2007, p.18

[155]         Homère, Odyssée, Paris, LGF, « Le livre de poche », 1994

[156]         Nicolas Boileau, L'art poétique, paris, Larousse, 1991

[157]         Visible au musée du Prado, Madrid

[158]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, op.cit, p.228

[159]         Jean Genêt, Les bonnes, Paris, Gallimard, « folio », 1978

[160]         Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre, vol.1, Paris, Gallimard, 2011, p.44

[161]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, petits moments d'histoire de la psychiatrie en france, op. Cit, p.186

[162]         Ancien Médecin Directeur du CHS de La Charité sur Loire, puis Médecin-Chef du service de Psychiatrie de l'hôpital de Villejuif, il est connu pour son engagement communiste, qu'il mettra au service d'une psychiatrie sociale, dans la mouvance du mouvement de psychothérapie institutionnelle, inspirée par François Tosquelles, Jean Oury, Lucien Bonnafé, et partie du CHS de Saint Alban en Lozère, où Paul Eluard s'était réfugié pendant la deuxième guerre mondiale.

[163]         Jacques Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, le seuil, 1975, « Le champ freudien », pp 25-28.

[164]         Mère du psychanalyste Didier Anzieu, in Elizabeth Roudinesco, Jacques Lacan, esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard, 2008

[165]         Patrick Clervoy, Maurice Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, op.cit., p .187

[166]         Jacques Lacan, l'instance de la lettre dans l'inconscient, Ecrits1, op.cit.

[167]         Clément Rosset, Le réel et son double, Paris, Gallimard, 2ème édition, 1984, « folio essais » p.124

[168]         J'emprunte ici le titre d'un ouvrage d'un médecin ayant vécu au Maroc de l'époque coloniale, Docteur Henri DUPUCH, fumée de kif, souvenirs d'un médecin,Parie, Editions de la Table Ronde, 1969

[169]         Pierre Rey, Une saison chez Lacan, Paris, Robert Laffont, 1989, « Point essais ».

[170]         La Fontaine Jean (de), Fables, Livre VIII, Fable XVI, Tours, Alfred Mame et Fils Editeurs, 1870, PP 303-306

[171]         La Sainte Bible, Editions du cerf, Paris, 1961, p 671

[172]         La Sainte Bible, ibid,p 1328

[173]         La Sainte Bible, ibid P 1349

[174]         La Sainte Bible, Ibid, Matthieu, P 1325,  Marc, P 1347, Luc, P 1384, Jean, P 1419

[175]          La Sainte Bible, Ibid, Matthieu

[176]         Georges Simenon, Les quatre jours du pauvre homme, Paris, Presses de la Cité, 1949, repris dans Romans durs,Paris Omnibus, 2013, p.137

[177]

      William Shakespeare, Macbeth, Paris, Flammarion, 2000, collection Librio, pp 11 & 12

[178]         Didier Anzieu, Le Moi-Peau, Paris, Gallimard, 1995, p.55

[179]         Didier Anzieu, Le moi-peau, id, p.121

[180]         Ce qui est la position de Claude Bruaire, philosophie du corps, Paris, Le Seuil, 1969, p. 266, qui pense que si la vie d'un corps m'est nécessaire pour exister, je ne suis pas réductible à mon corps, je ne suis pas mon corps, je suis plus que lui-même, c'est à dire la vie, qui subsiste au corps à travers l'histoire, c'est à dire le grand Tout, dont mon corps est représentant, principe, création, et symbole.

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