Jean Zay : une action dans l'esprit de la philosophie des Lumière - Avignon 11/072015

conférence prononcée dans le cadre du festival d'Avignon 2015 L'action de jean Zay voulait mettre la culture et l'éducation au centre de ce qui développait l'humanité et la liberté de pensée; c'était agir dans l'esprit de la philosophie des Lumières. Il mobilisa donc contre lui tous les tenants des anti-lumières, ceux pour qui l'instinct et les passions sont plus important que la raison.

 

 

 

 

 

 

 

 Au nom de l'association "Jean Zay au Panthéon" (2)

 

           

 

 

 

Madame le Maire[3],

 

            Catherine, Hélène,[4]

 

            Monsieur le Président de l’association organisatrice,

 

            Mesdames et Messieurs,

 

           

 

 

 

            Il arrive parfois dans l’histoire des hommes et le destin des peuples, des moments rares, intenses, exceptionnels, moments de joie effaçant pour un temps tous les malentendus, qui transforment le quotidien, cherchent à changer la vie, inscrivent l’utopie toujours plus près de la matière des faits, nous rappelant que semblent à chaque fois nouvelles l’ardeur et l’ambition de celles et ceux qu’anime un inlassable désir d’œuvrer pour la liberté et l’affranchissement des hommes, grâce au progrès, à la culture et à l’éducation.

 

            Quand s’exprime, fut-ce brièvement, mais sans qu’alors jamais on puisse en effacer le souvenir, une telle « volonté de vouloir », nul ne peut plus durablement désespérer du futur. Qu’il puisse n’être qu’un seul homme pour porter un tel espoir et un tel projet, assurément celui-ci  saura nous réconcilier avec l’humanité toute entière, qu’importent ses faiblesses, bassesses ou petitesses, qu’importent les drames et malgré les tragédies de tous ordres qui ne cessent de souligner notre précarité fragile !

 

            Nous constatons que de telles vertus guidèrent inlassablement le projet comme la vie de Jean Zay, dont l’attitude personnelle, l’action politique, les réalisations ministérielles, permirent que s’inscrivent des pages décisives dans la grande encyclopédie du monde, et qu’il demeure, par-delà la mort, par-delà le temps qui passe, comme un exemple et un repère, phare des tempêtes encore lumineux malgré la nuit sans tain dans laquelle certains avaient voulu le faire disparaître, malgré une trajectoire brisée, malgré l’injustice d’un destin inachevé, capable de guider ceux qui cherchent, de rassurer ceux qui doutent, d’affermir ceux qui tremblent.

 

            Puissent donc son exemple, sa dignité dans l’épreuve, son courage dans l’adversité, inspirer souvent nos conduites, nous rappeler sans cesse la nécessité de l’honneur et de la vie vertueuse et digne, la grandeur du service des autres, répondre et témoigner pour nous de la rigueur morale, de l’exigence d’une pensée, de l’importance de l’engagement. Puisse-t-il être ce modèle ardent et pur, celui d’une jeunesse non encore usée par le spectacle des compromissions, croyant et désirant la perfectibilité des hommes, d’un Républicain chimiquement pur, donné en exemple à celles et ceux pour lesquels la République, notre République, demeure plus qu’un mot de tribune ou de discours, embellissant les vocabulaires, enrichissant les dictionnaires, quand ce mot de République s’affirmait et s’affichait, faisant mettre debout contre leurs monarques et tyrans coalisés des peuples trop longtemps asservis qui voulaient d’autres lendemains, rêvaient d’un avenir meilleur et d’un monde plus humain où ils seraient plus libres, plus considérés, enfin écoutés, peut-être entendus, et ce quand bien même certains dont vous percevez la rumeur qui monte, le grondement, le roulement de certaines phrases terriblement inquiétantes voudraient qu’on ne le dise plus, qu’on ne le lise plus, qu’on ne l’écrive plus.

 

            Mesdames et Messieurs, évoquer devant vous la figure de Jean Zay, c’est certes effectuer un devoir de mémoire, sans doute en clair-obscur, car il est impossible de ne pas mettre en perspective une action éclatante toute entière orientée par le pensée de l’émancipation, tendue vers l’avenir, porteuse de l’espérance, avec les oppositions, mais aussi les haines qu’elle suscita, affrontant par là-même un passé douloureux, qui pèse toujours son très lourd poids de remords et de rancœurs, quand, face aux perspectives du Front Populaire,  succéda le conservatisme d’un ignominieux régime revanchard, porté par la défaite, tandis que notre pays, brisé, abattu, vaincu, se réfugiait au mieux dans un lâche soulagement, au pire dans une collaboration d’état, que certains approuvèrent, et que tous ne désapprouvèrent pas, tant il est vrai que ne cessent jamais l’affrontement de l’ombre et de la lumière, des lumières et des anti-lumière, de l’immobilisme et du mouvement, de la raison guidant la liberté, initiant les progrès, quêtant son toujours plus d’humanité, et les passions sommaires, les instincts vulgaires, les émotions primaires, bref celui de la culture et de la nature.

 

            Mais s’il est toujours nécessaire de se souvenir, ainsi que l’écrivait Paul Valéry après le premier conflit mondial, que « nous autres modernes savons désormais que les civilisations sont mortelles », s’il est indispensable de ne pas oublier qu’au cours du second conflit mondial le monde faillit se perdre, et qu’en tout cas son âme, parfois, fut bien près de sombrer, à tel point qu’on aurait pu se demander si le soleil n’allait point avoir comme honte d’inonder de sa lumière les innombrables faces usées de la mort, il n’est pas moins essentiel de considérer que « jamais le grain ne meurt », qu’après la nuit reviendra le jour, et que derrière l’opacité glauque des ténèbres resurgira toujours la splendeur de « la promesse de l’aube » nous invitant, avec le philosophe Vladimir Jankélévitch, dans le « Je ne sais quoi et le presque rien », à ne pas manquer notre matinée de printemps. C’est pourquoi rendre hommage à Jean Zay, c’est également penser l’avenir, faire confiance aux jeunes auxquels il consacra sa si courte vie, leur donner les moyens pour qu’ils soient par eux-mêmes acteurs de leur projet, qu’ils soient pleinement libres de le penser, l’imaginer, le concevoir et le réaliser.

 

            Mon propos ne se limitera donc pas à une commémoration, fut-elle constituée du rappel des vertus d’un homme caractérisé par la passion de l’égalité, de la justice et du bien public, mais voudra voir en quoi cette action s’inscrivait dans la tradition philosophique des lumières, au service d’une certaine idée de l’homme, de sa dignité, et d’une conception des moyens en vue de cette fin que sont l’éducation et la culture.

 

 

 

 

 

            Bien que, grâce notamment aux diverses manifestations et hommages qui ont accompagné son entrée au Panthéon, la mémoire de Jean Zay soit redevenue vivante et actuelle, il n’est peut-être pas totalement inutile de redonner quelques repères biographiques, de ceux qui initient son action, laissant Catherine et Hélène apporter les précisions souhaitables, en réponse aux questions que vous voudrez bien leur poser.

 

 

 

            Ainsi c’est le 6 août 1904 que naquit Jean Zay, au 24 rue du Parc à Orléans, du couple que formait Léon Zay, juif alsacien originaire d’une famille ayant choisi la France après l’annexion de l’Alsace Moselle, postérieure à la défaite de 1870 devant la Prusse, lequel est directeur d’un journal local, de tendance progressiste, et Alice Chartrain, de confession protestante, qui exerçait la profession d’institutrice, famille unie s’il en était, que l’adversité soudera encore plus, foyer au sein duquel une complicité toute particulière le liait à sa sœur Jacqueline.

 

            Ses aptitudes intellectuelles au-dessus de la norme se manifesteront très rapidement, et l’on en perçoit la trace dès l’école primaire, par la qualité des devoirs qu’il rend, des poèmes auxquels il s’essaye, et au lycée Pothier d’Orléans, durant la première guerre mondiale, par la pertinence de ses analyses de stratégie et même de géopolitique qu’il consigne dans une esquisse de journal qu’il réalise entièrement lui-même, avec l’aide de sa sœur Jacqueline pour les illustrations, en même temps qu’il s’y révèle un patriote intransigeant. Il persévérera durant ses études de droit, achevée en 1928, qu’il finance en exerçant la profession de clerc d’avoué. C’est ainsi qu’il lance avec ses amis, Roger Secrétain, futur journaliste et futur maire d’Orléans, René Berthelot, futur compositeur et directeur du conservatoire de musique d’Orléans, Marcel Abraham, sans doute son meilleur ami, qui sera plus tard son directeur de cabinet, une revue littéraire : « le grenier », qui après 18 numéros deviendra « le mail », et dans laquelle on trouve des textes pleins d’humour, dont celui-ci, extrait du numéro 4, qui rend compte des fêtes johanniques d’Orléans, et qui ne manque pas de sel quand on sait que, devenu plus tard député d’Orléans, il lui faudra, à son tour, sacrifier à ce rituel dont il se moque ;

 

            Je le cite « le 8 mai, tous les ans, une inexorable fatalité précipite sur le pavé d’Orléans des généraux et des archevêques, des gymnastes et des conseillers municipaux pêle-mêle. Etroitement surveillés par une double rangée de soldats en armes, ces malheureux, auxquels tout espoir de fuite est interdit, traînent deux heures durant, sur les pavés disjoints leur uniforme de gala, leurs robes rehaussées d’hermine. Quel prestige résisterait à pareille épreuve ? La foule voit défiler ses maîtres, le crane jaune de sueur, le col ramolli, les pieds lourds et meurtris : elle goûte des joies primitives, celles-là même du jeu de massacre où les époux trompés et les plaideurs déçus assouvissent d’anciennes rancunes sur la mariée et sur le juge en carton-pâte. Par ces jours de cortège traditionnel, tandis qu’Orléans, machinalement pavoisé, regarde passer les députés mélancoliques et des prélats résignés, la calvitie d’un Premier Président ou la démarche en canard d’un général de brigade suffisent à ruiner pour jamais la majesté de la Justice et celle de l’Armée ».

 

 

 

            Ses études de droit terminées, en même temps qu’il s’inscrit comme avocat au barreau d’Orléans, mettant souvent son talent au service des pauvres et des démunis, gagnant ses premiers procès, surprenant le Palais par sa connaissance serrée et approfondie des dossiers, qualité qu’on lui retrouvera plus tard au ministère, il entame le parcours d’un jeune homme pressé, qui met son enthousiasme au service des valeurs humanistes qu’il a reçues en héritage familial : dès sa majorité, à l’âge de 21 ans, il adhère à la Ligue des droits de l’homme, à la Libre Pensée, au Grand orient de France, initié au sein de la loge de son père, Etienne Dolet, à Orléans, tandis qu’avec Pierre Mendès-France, rencontré au sein de la Ligue des Droits de l’Homme, il fonde la Ligue Universitaire Républicaine et Socialiste. Il adhère au Parti Radical Socialiste. Il publie également des articles dans le journal de son père.

 

            Il mêle avec un égal bonheur vie publique et vie personnelle, et dès son service militaire de 18 mois achevé, il se marie en 1927 avec Madeleine Dreux, rencontrée au temple protestant, quand il pratiquait encore la religion de sa mère.

 

            Devenu très rapidement responsable départemental du Parti Radical-Socialiste dans le Loiret, c’est tout naturellement lui que ce parti, encore puissant, mais déjà charnière, et pas encore appoint désigne, désignation acquise de vive lutte, à la candidature pour les élections législatives dans la première circonscription du Loiret, réputée imprenable, fief d’un inamovible représentant de la grande bourgeoisie. Elu à la surprise générale, à l‘âge de 27 ans, plus jeune député de France, il va s’inscrire dans le courant de ce qu’on appelait les « jeunes turcs », ce que nous appellerions aujourd’hui le « Mouvement des Radicaux de Gauche », et il aurait pu faire sienne l’expression employée plus tard par le député-maire de la Rochelle, Michel Crépeau, « marcher droit, face au vent s’il le faut », et s’opposant par là-même à de nombreux caciques et notables du parti radical, qu’on comparait alors volontiers à des radis ; « rouges à l’extérieur, et blancs à l’intérieur ». Il s’engagera de toutes ses forces, de toute son âme, de toute la puissance de ses convictions pour que le Parti Radical rejoigne les forces de la coalition du rassemblement populaire, créant ainsi les conditions d’une majorité nouvelle, d’un nouveau bloc des gauches et d’un gouvernement de Front Populaire, prenant une part décisive à la chute du gouvernement conservateur de Pierre Laval, lequel se vengera lorsqu’il sera devenu un chef de gouvernement de l’Etat Français à la botte des nazis.

 

            Sous-secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil, dans le cabinet formé par Albert Sarrault en janvier 1936, il est appelé par Léon Blum au ministère de l’Education nationale et des Beaux-Arts lors de la constitution du gouvernement de Front Populaire, après la victoire de la gauche rassemblée aux élections générales de juin 1936, Jean Zay ayant été réélu député du Loiret, à l’issue d’une campagne de terrain, à laquelle participe à bicyclette une toute jeune agrégée d’histoire, Lucie Samuel qu’on ne connait pas encore sous le nom de Lucie Aubrac, mais qui fait déjà preuve de cette énergie qui renverse les montagnes. (Considérons ici les mots utilisés et voyons qu’ils n’ont rien de neutre ; éducation nationale, et non instruction publique comme on disait plutôt auparavant ; en effet éduquer, c’est appliquer un processus de transformation, étayé sur des valeurs, en référence à une fin, tandis qu’enseigner c’est réunir sous un même drapeau, dans un même camp, certes au nom de valeurs, mais déjà dans une perspective utilitariste, et qu’instruire consiste à donner des outils, des méthodes, des moyens, sans considérer la fin recherchée).

 

            Ce ministère n’est certes pas l’un des plus prestigieux des gouvernements d’alors, mais à ce poste Jean Zay va laisser son empreinte d’une manière indélébile, et laisser une œuvre, achevée, et d’innombrables projets, perspectives et prospectives, qui opéreront dans l’avenir, accomplissant en quelques mois, comme s’il savait que le temps lui était mesuré, une besogne colossale, mais développant également une action interministérielle inédite, avec Léo Lagrange, sous-secrétaire d’état aux sports, et Henri Sellier, ministre de la santé publique, puis de l’urbanisme.

 

            Cette capacité à coopérer, mais aussi à s’entourer est une des caractéristiques de Jean Zay, qui choisit les meilleurs, ou que les meilleurs veulent servir, pour qu’il soit pleinement, selon le mot de Jean Cassou, l’un de ses collaborateurs, « le ministre de l’intelligence française ». Qui entoure Jean Zay en effet ? Outre ses sous-secrétaire d’Etat : Irène Joliot Curie, puis Jean Perrin, tous les deux futurs prix Nobel, outre Lucie Aubrac, déjà rencontrée, Marcel Abraham, déjà croisé, qu’on retrouvera ensuite dans la Résistance, puis directeur des affaires culturelles au ministère de l’éducation nationale, puis à l’Unesco, Henri Laugier, plus tard directeur du CNRS, puis secrétaire général adjoint de l’ONU, ou encore Jean Cassou, poète né à Bilbao, conservateur au Musée du Louvre, puis Directeur du musée d’Art Moderne, qui après avoir mis à l’abris les chefs d’œuvre de l’art français en 1940, entrera dans la résistance, deviendra à la libération commissaire de la République à Toulouse, avant d’être fait compagnon de la Libération par le général de Gaulle ; mais aussi René Paty, instituteur originaire du loir et Cher, également franc-maçon du Grand Orient de France, membre du Syndicat National des Instituteurs, qui deviendra son chef de cabinet-adjoint, et qui, engagé dans la Résistance, mourra en déportation.

 

 

 

            Sans doute est-ce une des raisons de la richesse de l’action ministérielle de Jean Zay, que chacun connaît sans qu’il soit nécessaire d’y insister, mais qui, lorsqu’on l’énonce, est proprement époustouflante, c’est-à-dire que l’orateur qui la décline y perd son souffle, tant il y a de points successifs à rappeler.

 

            Je n’en dirai que quelques-uns, qu’on connait moins :

 

            Par exemple :

 

            °) le dédoublement des classes lorsqu’elles ont un effectif supérieur à 15 élèves ;

 

            °) Le rapprochement des filières (avec en particulier la suppression de la distinction entre école communale – dans lesquelles la scolarité était gratuite – et les classes primaires des lycées – au sein desquelles la scolarité était payante - ;

 

            °) L’encouragement aux méthodes de pédagogie active, et aux activités d’éveil, extra-scolaires, tant dans le primaire que le secondaire, ce qui sera salué par Célestin Freinet, dont il aura autorisé l’expérience d’école ouverte à La Garde, ce qu’avait refusé Anatole de Monzie, prédécesseur de Zay ;

 

            °) L’éducation physique obligatoire, et la mise en place d’un après-midi réservé au plein air ;

 

            °) Le développement des cantines, des restaurants universitaires, des cités universitaires ;

 

            °) La création de l’œuvre de la jeunesse au plein air, et des colonies de vacances ;

 

            °) Le développement d’une politique de la lecture, avec la création de bibliothèques ;

 

            °) le rappel de la laïcité des établissements scolaires, à préserver de toutes les influences, aussi bien politiques que religieuses ;

 

Tandis qu’il :

 

            °) propose la création d’une Ecole Nationale d’administration ;

 

            °) jette les bases de ce qui sera le futur CNRS ;

 

            °) met en place la législation sur les droits d’auteurs ;

 

            °) la création du musée des arts et traditions populaires ;

 

            °) le redressement de la Comédie Française ;

 

            °) la création du Festival du cinéma de Cannes, pour faire pièce à l’événement mussolinien qu’était la Mostra de Venise, et dont la palme d’or remis au lauréat représente une branche d’acacia, symbole de la franc-maçonnerie, palme d’or dessinée par Jean Zay lui-même

 

            °) et opère le sauvetage des innombrables chefs-d’œuvre du musée du Prado de Madrid, durant la guerre civile espagnole, et le transfèrement de ceux-ci à Genève, sous la conduite de Jean Cassou aidé du poète espagnol Rafael Alberti, l’auteur du célébrissime « a galopar »

 

            A l’évidence toutes ces mesures sont inspirées par une orientation qu’on pourrait considérer comme progressiste et humaniste, c’est-à-dire une Idée de l’homme, considéré comme capable de transformation, d’affirmation d’une autonomie, d’exercice d’une volonté libre, et qui pour qu’elle devienne libre nécessite qu’elle soit informée, donc qu’il soit éduqué, et ce, quelle que soit par ailleurs les situations dans lesquelles l’homme se trouve, c’est-à-dire sans distinction de milieu, d’origine, de tradition, d’où cette exigence d’un principe d’égalité mettant chacun sur la même ligne de départ de la vie. Ce qui suppose une conception d’un homme défini par son caractère universel, homme quelle que soit la misère de ses conduites et de ses conditions, et non reconnu par des qualités spécifiques, homme considéré par ce qui est commun à tous, et non par des critères de distinction, par des qualités différentes ; homme par conséquent sans qualité, pour reprendre ici le titre d’un roman de Robert Musil.

 

            Cette action de Jean Zay inscrite dans la perspective d’une universalité de l’homme, et dans la nécessité qu’il accède à toujours plus d’humanité, est inspirée par une conception très précise de la société, qui est celle de la philosophie des Lumières à laquelle son action se rattache expressément.

 

            Vous n’ignorez pas que les philosophes des lumières, en effet, avaient mis au cœur de leur réflexion, l’obligation du savoir partagé, offert et accessible au plus grand nombre, savoir pensé comme un outil d’affranchissement, de libération, et de liberté. C’est l’effort de Diderot et des Encyclopédistes, de Rousseau et de Condorcet, mais aussi de Kant, pour qui l’humanité est en tout homme, car celui-ci est dépositaire de la loi morale en lui, que nul ne peut lui enlever, et même s’il ne s’en sert pas, et même s’il la combat en lui par des tentations perverses, mais qui peut toujours, à l’occasion, peut-être dans des circonstances exceptionnelles, guider sa conduite. C’est en quelque sorte l’idée qu’avait déjà formulé Aristote, qu’en l’homme l’humanité est en puissance, mais qu’il est nécessaire de la causer, donc de la développer pour qu’elle apparaisse, par un effet de reconnaissance, donc d’éducation, de formation, c’est-à-dire ce qui va modeler la substance initiale, cet état de nature, et dont vous savez bien, que c’est ce qui se produit dans ce qu’on pourrait considérer comme le travail de personnification de l’enfant par ses parents. C’est ce que nous disait déjà Platon, dans le mythe de Protagoras, quand, après que Zeus eut demandé à Epiméthée (en Grec celui qui pense après coup) et Prométhée (en grec, le prévoyant) de distribuer aux créatures leurs qualités naturelles, dans un partage inspiré par la « dike » (la justice), Prométhée ayant constaté que son frère Epiméthée n’avait rien conservé pour ce bipède sans plumes qu’est l’homme (enfin presque tous sans plumes, car on dit que certains peuvent être de drôles d’oiseaux, et qu’il en est qui se sont mis des plumes quelque part), il dut voler aux Dieux, pour rétablir un équilibre, le feu, l’intelligence technique, échouant toutefois à leur dérober l’art politique ; ce qui laissa de l’espace pour les diverses utopies.

 

            Ce qui veut dire que l’homme, pauvre en instinct, selon la formule de Bergson, va devoir, par l’éducation, développer des habitudes, c’est à dire des pratiques effectuées sans délibération, l’habitude étant cette seconde nature dont parle Aristote, mais aussi, qu’étant le seul être de la création à avoir conscience de sa contingence, (c’est-à-dire à savoir qu’il est situé entre deux bornes : une certitude qui aurait pu ne pas advenir – c’est-à-dire qu’il aurait pu ne pas naître, ne pas être, et ne pas être comme il est (et c’est si vrai que s’il le pouvait il demanderait des changements) et une certitude indéterminée, la mort certaine, mais dont on ignore tout du moment -, il va pouvoir, paradoxalement, être celui qui peut  s’affranchir de la contingence et de la détermination, qui va pouvoir être la mesure de toute chose, être en quelque sorte acteur dans un destin qu’il perçoit, mais aussi penser cette contingence par la raison, devenir autonome entre les bornes de cette détermination, penser par la raison jusqu’à l’existence de Dieu, et ce faisant devenir son égal, voire son rival, s’y opposer, le dépasser, lui dérobant, comme Prométhée, l’intelligence, les savoirs, la lumière. Il va pouvoir faire œuvre d’esprit, c’est-à-dire le modifier, le développer, l’adapter, l’enrichir, et c’est tout le processus de la création, qui des Dieux passe aux hommes, (et le péché originel d’Adam dans le mythe de la genèse n’est rien d’autre que cet affranchissement), et c’est ce qu’on appelle la culture.

 

            Cette autonomie permise par la raison, soutenue par l’éducation, va s’opposer à l’hétéronomie, c’est à dire à la détermination par un autre, qu’il soit Dieu, l’argent, la nature, les passions, instincts, pulsions, émotions non maîtrisées, voire exacerbées, et toutes les idéologies. Et ce débat, qu’on pourrait simplifier à l’extrême en disant qu’il est celui de l’inné et de l’acquis, de la nature et de la culture, du mouvement et de l’immobilisme, est la question centrale de la philosophie, qui sous-tend les différentes conceptions de la pensée, depuis l’opposition des pré-socratiques Parménide, tenant du temps cyclique, temps immobile et répété, éternel retour du même, et Héraclite, temps mobile, toujours différent, comme l’eau d’un fleuve qui coule, querelle si l’on veut des anciens et des modernes, des progressistes et conservateurs, des lumières et des anti-lumières. Dans l’ordre des idées, c’est l’affirmation de la volonté autonome de l’homme, qui découvre sa liberté par l’exercice de sa raison, depuis Descartes, et Kant, jusqu’à Camus et Sartre, ou Cassirer, par opposition à l’homme déterminé par sa nature, sa biologie, son hérédité, pensées de Taine, Renan, Heidegger, les romantismes, et jusqu’à l’homme neuronal de Changeux, ces dernières conceptions, dont vous soupçonnez bien qu’elles peuvent justifier l’inacceptable, tous les racismes en particulier, toutes les dérives communautaires, puisqu’on insistera alors sur les particularités propres à chacun, les qualités différentielles des uns et des autres, une dignité de l’homme non plus en soi, ontologique, mais contextualisée, posturale, l’homme pouvant être sur-homme, le cas échéant, en fonction de la possession de certaines qualités, ou sous-homme, éventuellement esclave ou chose, s’il ne les possède pas, ou si on l’en prive.

 

            L’homme considéré du point de vue de l’universel, sera, selon l’expression de Sénèque l’homme de l’otium, (du service des autres, gratuit, désintéressé, sans prix, non achetable comme un objet ou un esclave, donc l’homme citoyen) par opposition à l’homme du negotium, inscrit dans un rapport marchand, l’homme marchandise, l’homme objet, l’homme du jetable, donc l’esclave, homme ne possédant qu’une dignité partielle, partiale, et parcellaire, en quelque sorte l’homme non affranchi de la nature, avec laquelle il fait corps, homme dont on use et abuse, qu’on utilise, dont on se sert, tandis que l’homme citoyen est celui qui sert les autres ; même si le mot servir n’est pas philosophique, car il renvoie au servage, à l’esclavage, alors que la philosophie est parcours vers la liberté.

 

            Si bien que considérer l’homme comme être de culture, cherchant à se construire, par la raison et l’éducation, les moyens de son autonomie, l’homme capable de progrès, de changement, de transformations, est par définition un citoyen. On peut alors faire l’hypothèse que la culture est comme consubstantielle à la citoyenneté.

 

 

 

            C’était, je pense la perspective de Jean Zay ; une perspective qui s’inscrit dans la quintessence de l’idée républicaine, du général par rapport au particulier, avec le désir d’offrir à tous des possibilités identiques, pour compenser les effets et les manques des particularismes initiaux, les gommer, les faire disparaître, et rétablir l’égalité.

 

            Cet esprit des lumières, ou à l’inverse, celui des anti-lumières, cette mise en avant de l’otium ou du negotium, va influencer le fonctionnement social, et le rapport respectif des espaces et des intérêts publics (l’otium) et privés (le negotium). Il affectera le rapport à l’école, mais aussi le rapport à la création artistique. Ou bien l’on pensera d’abord conservation, protection, patrimoine (comme le patrimoine génétique, comme une hérédité), Etants particuliers plus qu’Etre en devenir (même si l’emploi de cette formulation heideggérienne est sans doute abusive et impropre), ce qui se déclinera en quelque sorte en devoir de mémoire, reproduction, expression de l’existant, réalisme, socialiste ou non, ou bien l’on pensera d’abord création, innovation, nouveauté, surgissement de la surprise, de l’imprévu, de l’inexistant, ce qui est sans doute plus inconfortable, associé à une mise en danger de celui qui crée, danger déjà du regard et du jugement de la postérité.

 

 

 

            Ce conflit entre esprit des lumières et esprit des anti-lumières est un combat titanesque : celui qu’illustre cette métaphore du Protagoras de Platon, entre l’opposition des deux titans Epiméthée et Prométhée. C’est un combat éternel, jamais achevé, jamais définitivement gagné, toujours à recommencer, quelque option et orientation à laquelle on adhère et se réfère. Et ce n’est hélas pas qu’un combat théorique ou esthétique.

 

           

 

            De ce point de vue, on pourrait affirmer, sans craindre d’être démenti, que Jean Zay, qui affirmait et affichait exemplairement l’esprit des lumières fut victime des anti-lumières, d’un régime conservateur, inégalitaire, anti-républicain, pensant l’ordre, la force, la tradition, symbolisé par cette « terre qui ne ment pas ». Sans doute faut-il y ajouter le poids de haines et de rancoeurs personnelles : Laval, dont il contribua à la chute du gouvernement, Pétain, qu’il remis à sa place de militaire devant s’effacer devant les représentants élus de la nation, à l’occasion d’une visite du Maréchal à Orléans, dans les années 30, Jacques Chevalier, ministre de l’Education de Pétain, auquel Zay avait rappelé l’obligation de laïcité, Raphaël Alibert, garde des sceaux de Pétain, concepteur des lois d’exception, contre les juifs et les francs-maçons, qui avait échoué à se faire élie député du Loiret, mais haines, rancunes, rancoeurs, qui illustrent toujours la pré-éminence de la passion sur la raison, de l’intérêt particulier sur l’intérêt général. Cet esprit des anti-lumières est très nettement réapparu à l’occasion du projet de Panthéonisation, avec les mêmes mots, expressions, thèmes.

 

            Et il est singulier de constater que tous les arguments utilisés contre lui par ses adversaires, dès 1927, ont cherché à mettre en avant des particularismes, des qualités différentielles, à les orchestrer, souvent de mauvaise foi,, sans jamais considérer son action globale, sans jamais considérer l’homme total, global, unidimensionnel, en référence au fonctionnement que j’ai esquissé comme étant caractéristique des anti-lumières, comme s’il leur était impossible d’avoir d’autres schémas et mécanismes de pensée. On l’a fait juif, alors qu’il était aussi protestant ; on a considéré le ministre du front populaire, alors qu’il avait été ministre avant et après. On en a fait une sorte de symbole du socialisme triomphant, alors que c’était un radical. On en a fait un traître, alors qu’il avait cherché à continuer la lutte hors du territoire métropolitain envahi, l’histoire ayant surabondamment confirmé par la suite la pertinence et la justesse d’une telle analyse. On en a fait un va-t-en-guerre, et de ce fait responsable de la défaite d’un pays mal préparé, alors que c’était d’abord un pacifiste, (et Philippe Henriot publiera durant la guerre les notes de Zay prises à l’issue de certains conseils des ministres, où il exprime déjà un esprit de résistance face aux allemands, un esprit anti-munichois, notes tronquées par Henriot, qui les accompagne de commentaires haineux, fielleux, antisémites, véritable appel au meurtre) pacifisme qu’on lui reprochera aussi, et encore aujourd’hui, (en l’assimilant à l’anti-patriotisme) à partir d’une opinion exprimée dans un poème de jeunesse, non destiné à la publication, d’abord exercice de style, pastiche : « le drapeau »,et qu’on a sciemment utilisé contre lui. Et ce fut un résistant, qui derrière les barreaux d’une prison, anima une réflexion spirituelle et intellectuelle, inspirant la Résistance, et les textes du Conseil National de la résistance, mais qui, et pour cause, ne se fit pas les armes à la main.

 

           

 

            Jean Zay, inclassable, dérangeait, à l’époque, et aujourd’hui peut-être encore, et c’est ce qui a pu rendre si difficile son entrée au Panthéon. Dès lors il ne pouvait que mobiliser contre lui les médiocres, les revanchards, et tous ceux qui ne peuvent concevoir le futur qu’à l’imparfait, et ceux-là ne pouvaient accepter que Jean Zay mit ses talents au service du pays à la libération, alors même que tout paraissait joué. Ce fut, je pense, une des raisons de son assassinat par la milice. Il était devenu un bouc-émissaire, et son assassinat, programmé, instruit, préparé, compte non tenu de toute force destructrice de la haine accumulée sur le symbole de la République qu’il était ; souvenons-nous de l’éructation de Céline : « Juifs, je vous zay ».

 

 

 

 

 

            Vous savez l’épisode du Massilia. Vous savez le procès de Clermont Ferrand, l’ignominieuse condamnation à la déportation perpétuelle en Guyane, comme Dreyfus, vous savez l’incarcération à Riom, et l’assassinat, sur ordre, par 3 miliciens, près de Vichy.

 

            Et si vous avez lu ses écrits de prison, « Souvenirs et solitude » sortis clandestinement dans la voiture d’enfant d’Hélène, vous mesurez l’immense perte que sa disparition fut pour notre pays. Car parmi des inquiétudes pudiques pour les siens, d’interrogations sur sa situation (comme l’a montré de manière si émouvante la pièce[5] que nous venons de voir), d’analyses lucides et fouillées de la défaite, de projets pour le futur de notre pays, il s’élève à de véritables considérations philosophiques, servies par un véritable talent littéraire, et on ne s’étonne plus qu’il écrivît des romans policiers pour faire vivre sa famille (car ses biens avaient été confisqués).

 

 

 

 

 

            Mesdames et Messieurs,

 

 

 

            Jean Zay, malgré sa trajectoire brisée, et son destin inachevé, sa vie brève, si brève, trop brève, démontre ce que peut-être une vie vertueuse, non moralisatrice, mais toujours sur une fine pointe d’équilibre entre deux dangers qui guettent toutes les vertus –ainsi du courage, qui par défaut est lâcheté, et par excès témérité-, démontre ce que peut être l’intensité d’une vie, portée à l’incandescence, brûlante d’entreprendre, avide d’action, une vie stimulée par la richesse de la pensée, l’éclair de la volonté, le génie de l’intelligence, une vie consacrée à la Cosmopolis, la cité des hommes, une vie désireuse de construire toujours plus et toujours mieux l’humanité et la citoyenneté, une vie portée par et pour l’intérêt général, une vie pour et dans la République, une vie forgeant un caractère d’exception, et construisant un homme d’Etat.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[2] Mes remerciements vont à Jean-Michel Quillardet et Avelino Vallé pour leur confiance ; ainsi qu’à Christian de Montlibert, professeur émérite à l’université de Strasbourg pour ses remarques et conseils

[3] En présence de Madame la Maire d’Avignon, Cécile Helle

[4] En présence de Catherine Martin-Zay et Hélène Mouchard-Zay, filles de Jean Zay

[5] Le jardin secret, textes choisis de Jean Zay dans « Souvenir et solitude », Compagnie l’Idée du Nord, mise en scène Benoit Giros, interprétation Pierre Baux

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.