CAMEROUN : HUMANISME VERSUS ETHNOCENTRISME ET CORONAVIRUS

Les regrettables violences tribales de Sangmélima, ville du Sud-Cameroun, en octobre 2019, semblent finalement de mauvais augure et prémonitoires d’un syndrome de désarticulation sociétale plus vaste, dans un pays qui paraît progressivement perméable aux idéologies néfastes des prébendiers de la haine si chère à leur assiette au beurre.

A l'heure du coronavirus impénitent, un quarteron d'esprits tordus et belliqueux, sans doute encore négligeables, s'éveillent et brandissent dorénavant, par ignorance d'abrutis cocasses, la culpabilité de leurs concitoyens « allogènes ».

Dans ce contexte lamentable, le landerneau politique a du pain sur la planche pour promouvoir le « vivre ensemble », dans un territoire qui a su préserver une relative trêve civile, nonobstant l'avènement récent du satané Covid-19 aux conséquences polymorphes et l'existence plutôt historique d’une mosaïque de peuplades aux traditions parfois antagonistes.

La problématique économique est certes de mise dans ce tohu-bohu malheureux, mais elle ne saurait expliquer isolément les exactions et les barbaries destructrices antérieures, ni excuser aujourd'hui les anathèmes et les préjugés, à la faveur de l'intrépide coronavirus, au sein de pans d’une population diversement gangrenée par le sous-développement mental.

Si certains de ceux qui tiennent le haut du pavé pouvaient se dépouiller de leur semblant et du patin-couffin, ils se rendraient vite compte que des réflexes funestes et sinistres reviennent souvent au galop à la moindre étincelle d'infortune. Au-delà du Covid-19, l’attachement dogmatique à la région ancestrale, aux dépens de la patrie et de la nation, n’est pas totalement étranger au délitement des valeurs de tolérance et de citoyenneté.

Aussi n’est-il pas rare qu’un natif du Centre ou du Sud, d’ascendance Bamileké ou Foulbé, y soit considéré comme un allogène, et qu’un natif de l’Ouest ou du Nord, de descendance Ewondo ou Bulu, puisse se réclamer autochtone du Centre ou du Sud. Mais où ranger alors les enfants de la République issus de couples tribaux mixtes, sans s’abandonner dans d’interminables débats analogues aux controverses stériles sur l’identification du sexe des anges ?

Sauf exceptions, l’origine et l’idiosyncrasie de tout individu devraient être consubstantielles à son lieu de naissance, à l’endroit où son cordon ombilical est enterré, au milieu où son cri de ralliement à l’espèce humaine est entendu pour la première fois.

La greffe discursive de l’appartenance nationale, selon laquelle « tout Camerounais est chez lui sur l’étendue du territoire », ne semble manifestement pas avoir pris. La radicalité récurrente des tumultes tend plutôt à prouver que cette greffe conduit allègrement à une réaction inquiétante de rejet et requiert incontestablement une thérapie pédagogique innovatrice !

Même au sein des groupes tribaux, occasionnellement idéalisés, les corps sociaux peinent à prendre forme pour faire émerger de puissants leviers pacifiques de solidarité populaire et de progrès exemplaire. Bien au contraire, leur gestalt demeure une structure folklorique, désordonnée et plurielle, entretenant des réseaux interpersonnels de survie et d'envie, de médisance et de subsistance, de mendicité et de vénalité, arc-boutés sur les faveurs circonstancielles d’un État aux ressources fatalement ténues et férocement minorées par une prévarication endémique.

De fait, l’ethnie s’appréhende malaisément au Cameroun sous une forme nettement perceptible par des lignes crédibles de démarcation. La conscience communautaire y est contextuelle, soumise aux aléas de réjouissance et inclusive d’identifications complémentaires, furtives ou frivoles, notamment lors des victoires sportives ou des révélations artistiques, dans une sorte d’harmonie de façade entre les âmes épanouies et les âmes ratatinées, entre les descendants vivants et les ascendants décédés, entre les sphères domptables du réel et les dimensions indomptables de l’invisible.

La question cruciale est finalement de savoir comment essentialiser les heurs de l’humanisme au détriment des malheurs de l’ethnocentrisme, en cette période cruelle de confinement où le Cameroun affronte, à l'instar d'autres pays éprouvés, la virulence d'un micro-organisme coriace.

Une partie primordiale de la réponse ne devrait-elle pas être trouvée dans un renforcement audible de la cohésion nationale et patriotique, de l’éducation civique et populaire, de l'encadrement d'une unité d'action volontariste et systématique des individualités vertueuses, afin d'attirer les unes vers les autres par une sorte d'attraction magnétique sous la contrainte du coronavirus ?

Prof. Dr Alain Boutat

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