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Billet de blog 21 janv. 2022

LA RICHESSE NATIONALE EST-ELLE UNIVERSELLEMENT COMPARABLE ?

Le Fonds Monétaire International (FMI) a publié récemment, dans son « World Economic Outlook », le classement 2021 des territoires du globe, selon leur produit intérieur brut (PIB). L'indicateur semble manifestement considéré par cette organisation des Nations Unies comme une mesure idoine de la prospérité nationale à des fins comparatives des degrés de développement économique.

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Il en résulte que 30 pays de la planète bleue détiennent avec majesté plus de 80% de la richesse mondiale. Le top 10 de ces grandes puissances internationales se présente ainsi par ordre décroissant du PIB global courant : États-Unis, Chine, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, Inde, France, Italie, Canada, Corée du Sud. 

Crédibilité douteuse des PIB

Du côté des plus petites puissances économiques, concentrées majoritairement dans un continent réputé moins prospère que les autres parties tangibles de la sphère terrestre, la hiérarchie qui prédomine est la suivante : Nigéria, Afrique du Sud, Égypte, Algérie, Maroc, Angola, Éthiopie, Kenya, Ghana, Tanzanie. La question qui s’impose alors à l’esprit est de savoir si le PIB est réellement un indicateur universel de la variation de la « fortune » d’un pays.

Tout d’abord, il s’agit d’un flux monétaire qui mesure la quantité de biens et de services marchands, quantité produite et valorisée globalement au cours d’une année déterminée. Dans ce cadre analytique prépondérant, ni les conjoints au foyer ni les agents bénévoles n’apportent quoi que ce soit à la richesse nationale, à l’instar des acteurs de l’économie clandestine ou souterraine. 

Dans un tel contexte paradoxal, la crédibilité des PIB déterminés pour les pays en développement, dans lesquels les activités informelles sont prolifiques, n'est-elle pas douteuse ? Par surcroît, abstraction faite des mouvements financiers illicites, l’indicateur privilégié par le FMI, plutôt croissant chaque année, ne se traduit pas forcément par une amélioration du bien-être des résidents. 

Par ailleurs, des firmes étrangères œuvrant sur le territoire d'implantation conservent la latitude de rapatrier dans leurs pays d’origine les profits réalisés. Aussi convient-il de corriger, à telle fin que de raison, le PIB par ces bénéfices exportés pour obtenir le produit national brut (PNB). Hélas, en Afrique, le PNB est souvent inférieur au PIB, sachant que les pays du continent possèdent moins d’entreprises hors frontières qu’ils n’en accueillent !

Revenu brut et revenu disponible

Dans ces conditions éminemment têtues, il y a encore lieu de défalquer du PNB la dépréciation du capital fixe productif (immobilisations amortissables), en vue d’évaluer le revenu national brut (RNB). Ajusté à son tour par les transferts réciproques avec les partenaires étrangers, en particulier les dons, les aides et les remboursements de dettes, le RNB est censé permettre de dégager résiduellement le revenu national disponible (RND).

Le RNB et le RND sont certes des indicateurs plus précis que le PIB, mais ils peuvent aussi s’avérer dérisoires et insignifiants par rapport à une population galopante. En réalité, tous ces agrégats paraissent frustes, car ils contribuent à réduire la richesse d’un pays à la valeur vénale des biens et des services offerts aux prix du marché. 

Par exemple, le carburant gaspillé dans des embouteillages chronophages, les budgets consacrés à la sécurité publique ou aux organisations subventionnées, quoique justifiables à certains égards, amplifient le PIB et les indicateurs qui en découlent, en faisant allègrement litière de ce qui n’est pas marchand.

Qui pis est, les comparaisons entre pays ne peuvent s’effectuer valablement sur la base de valeurs monétaires courantes, mais plutôt sur la base de valeurs réelles calculées par habitant. En effet, dans le cadre de l’évaluation du niveau d’activité économique, il paraît plus commode de refléter dûment l’état approximatif de progrès matériel par le revenu moyen et la consommation par tête.

Raisonnement per capita 

En exploitant les données du FMI de l'année 2021, le top 10 mondial des pays les plus riches per capita ne retient que les États-Unis d'Amérique parmi les grandes puissances internationales regroupées plus haut selon le PIB global courant. La hiérarchie devient alors la suivante : Luxembourg, Irlande, Singapour, Qatar, Suisse, Émirats arabes unis, Norvège, États-Unis, Macao, Hong Kong.

Le classement des pays africains les plus prospères se trouve également bouleversé et se présente ainsi par habitant : Île Maurice, Guinée équatoriale, Gabon, Botswana, Afrique du Sud, Namibie, Égypte, Tunisie, Djibouti, Algérie. Sept pays sur 10 de la liste initiale du FMI disparaissent finalement du podium continental (Nigéria, Maroc, Ghana, Angola, Kenya, Tanzanie, Éthiopie). 

De manière générale, de tels classements restent délicats, quels que soient les indicateurs économiques mis à contribution. Dans une démarche pluridisciplinaire, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) propose un indice composite de développement humain (IDH), qui intègre conjointement le revenu national brut par habitant, l’espérance de vie à la naissance et la durée moyenne de scolarisation dans chaque territoire comparé. 

L’approche est à la fois innovatrice et discutable. Peut-on mesurer pertinemment le développement humain d’un pays (y compris son patrimoine écologique) à partir de ces seuls critères ? Il y a lieu d'être scientifiquement sceptique, car l’IDH repose sur des expédients qui permettent de contourner d'énormes obstacles méthodologiques. Le score universellement comparable de la richesse nationale n’est donc pas encore pour demain !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politiste 
Lausanne

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