POURQUOI L’AFRIQUE EST-ELLE MOINS MEURTRIE PAR LE SARS-COV-2?

Selon les statistiques officielles de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Afrique présente un tableau épidémiologique du SARS-CoV-2 peu alarmant. Il s’agit probablement là d’une énigme suffisante pour s’interroger sur les causes de cette situation contrastée par rapport à celle que subissent d’autres continents du globe.

Le Centre de prévention et de contrôle des maladies de l'Union africaine évoque l'enregistrement d'environ 1,5 million de cas COVID-19 et 35’000 décès à ce jour. Comparativement à la grande partie de l’univers pandémique, et compte tenu d'une population de près de 1,4 milliard sur un total mondial estimé à 7,8 milliards d'habitants en 2020, le funeste score semble manifestement insignifiant.

Mystère à élucider

Pour la rédaction de Radio France Internationale (RFI), «Au départ, les perspectives étaient mauvaises. Les analystes envisageaient des millions de morts sur le continent, qui compte une majorité de pays pauvres aux systèmes de santé faibles. Mais plus de six mois après le premier cas en Afrique, les ravages attendus ne se sont pas produits et le nombre de cas diminue dans la plupart des pays».

Forte du mystère à élucider, l’OMS a convoqué dernièrement une conférence de presse «pour détailler les premières pistes de recherche et tenter d’expliquer cette situation insolite». En effet, sur la base de l’examen du code génétique de plusieurs échantillons de SARS-CoV-2, il n'existe aucune souche spécifiquement africaine qui rendrait le nouveau coronavirus moins virulent et périlleux qu’ailleurs.

Alors, à quoi attribuer les malheurs relativement différenciés qui sont induits par l'invisible monstre à l’origine de la pandémie mondiale ? Quelles en sont les pistes raisonnables d'explication ? Comment rester insensible aux incertitudes scientifiques qui fortifient allègrement l'ambiguïté discriminatoire du micro-vagabond impénitent ? N'y a-t-il pas d'autres hypothèses à retenir dans ce contexte déconcertant ? 

Pistes d'explication

D’après Matshidiso Moeti, Directrice de l'OMS en Afrique, «Dans la plupart de ces pays, environ 3% de la population a plus de 65 ans [...]. En conséquence, on pense que l’âge fait une différence. Et il y a d’autres facteurs : la mobilité internationale, la capacité à se déplacer à l’intérieur des pays, les réseaux routiers, le nombre de voitures par habitant. Tout cela joue sur la capacité de diffusion du virus [...]».

Nonobstant l'âge moyen peu avancé des résidents et le brassage limité des voyageurs, l'incidence de troubles associés à la pathologie primaire des patients représente pareillement un facteur d’importance majeure. En réalité, il n’y a rien d'inédit dans ces observations d'unanimité banale, qui constituent autant de considérations d’âpreté clinique dans les échelles habituelles de contagiosité, de morbidité et de mortalité.

D’autres pistes d’explication devraient s’imposer, en privilégiant notamment l’humus négligé des particularités africaines. Comme le souligne le Professeur Mark Woolhouse, mandaté pour réunir des données épidémiologiques dans neuf pays du continent, «L’Afrique a sa propre épidémie. J’ai beaucoup travaillé sur l’épidémie au Royaume-Uni et en Europe. Ces épidémies n’ont pas les mêmes caractéristiques [...]».

Incertitudes scientifiques

La vanité est répandue avec équanimité dans les cercles classiques des scientifiques. Loin des futiles guéguerres égocentriques, entre des questionnements sur la capacité immunitaire et des signes diagnostiques mouvants, le COVID-19 réserve bien des surprises au gré des recherches universitaires et pharmaceutiques en cours.

Le Professeur Jean-François Delfraissy, Président de l’illustre comité scientifique qui conseille les autorités de l’Hexagone, résume ainsi la crise sanitaire du moment : «Ce virus est une vacherie [...]. On est en train de se poser la question de savoir si quelqu'un qui a fait un Covid [...] est véritablement si protégé que ça».

Le spécialiste français en immunologie n’a pas tort de se demander également «si on n'est pas en train de se tromper complètement», en tablant sur une immunité comparable à celle observée dans d'autres maladies virales. «Il y a une série d'éléments, poursuit-il, qui suggèrent [...] que des phénomènes de réactivation puissent arriver».

Réponse immunitaire conjointement renforcée

Dans une perspective analytique globale et systémique, n’y a-t-il pas lieu de retenir l’hypothèse selon laquelle il ne serait pas exclu que la population africaine, en particulier subsaharienne, disposât d’une réponse immunitaire conjointement renforcée par les multiples coronavirus qui n’ont jamais cessé de l’assaillir au fil du temps qui passe ?

Selon l’OMS, 80% des cas y sont asymptomatiques, contre 40% à 50% en Europe. Par surcroît, la majorité des patients symptomatiques guérissent rapidement, sans évoluer vers une dyspnée, une hypoxie ou une détresse respiratoire critique. Il n’est donc pas insensé de penser que l'exonération de ces patients de l'hospitalisation durable et de l'issue fatale réside dans les effecteurs de la réponse immunitaire.

De fait, la chaleur climatique n'y est guère déterminante, mais plutôt un exutoire par lequel s'épanchent des balivernes. La fièvre corporelle, par exemple, est une réaction ordinaire de défense immunitaire d'un être vivant à sang chaud, dont la température interne peut atteindre l’hyperthermie maligne au-delà de 41 degrés, sans que l’œuvre néfaste du micro-organisme malfaisant ne soit véritablement perturbée.

Contexte déconcertant

Que ce soit en Afrique ou dans les continents moins ensoleillés, les porteurs du nouveau coronavirus peuvent présenter une sémiologie légère ou sévère, indépendamment de la température ambiante de leur milieu physique, laissant ainsi planer des interrogations supplémentaires sur les causes profondes de l'inégalité des peines humaines devant la morbidité et la mortalité y afférentes.

Aussi le comportement de l’étrange SARS-CoV-2 demeure-t-il complexe, énigmatique et erratique, quel que soit son foyer favori d’implantation géographique. Et cela, en raison des mécanismes incertains de neutralisation de l'infectivité virale et des interactions spécifiques avec les hôtes diversement frappés par la bête immonde.

Dans un tel contexte déconcertant, le colosse Africanus, aux pieds d’argile, s’en sort mieux face à une pandémie rampante et cruelle. Cet avantage provisoire serait cependant dérisoire, s'il n’est pas préservé par une volonté politique, destinée à encadrer les mesures antivirales et à remédier à une malgouvernance sanitaire souvent chronique.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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