WHAT IF HISTORY OU HISTOIRE MODIFIEE

Le what if, c'est un exercice proposé aux étudiants en histoire. dans les pays anglo-saxons et maintenant en France. lors d'une reprise récente d'études, j'ai pu pratiquer cet exercice. intérêt : comprendre et manipuler les logiques de la science historique. comme la diplomatie. en voici un rendu. mon sujet était : le roi de France Philippe Le Bel n'a jamais adressé d'ambassade au pape.

Le présupposé du développement suivant demeure la réponse de Philippe Le Bel à la bulle de Boniface VIII intitulée Unam Sanctam. La raison : une réaction est obligatoire de la part du roi de France, sinon la souveraineté des Capétiens en leur royaume risque d’être contestée.

 

A défaut d’être remerciés, comme le réclame le pape, les légistes du Conseil Royal n’effectuent pas de voyage en Italie. Une voie diplomatique est choisie : les rapports entre le souverain pontife et le petit-fils de Saint Louis, canonisé depuis peu, sont rétablis par le truchement du propre frère du roi.

 

Charles de Valois est présent dans la péninsule suite à une sollicitation vaticane, il tente de reprendre la Sicile à la couronne d’Aragon et ainsi de conforter la position de son cousin angevin. La courte campagne militaire se conclue par un statut quo, un accord est trouvé avec les espagnols et Charles quitte la région.

 

Les relations conflictuelles entre la Souverain Pontife et Philippe IV conduisent Charles à jouer le rôle de médiateur. Personnage de lignée royale et de haut rang, il est bien légitime qu’il soit missionné par son frère. Les codes de la diplomatie médiévale sont ainsi : présenter à un prince une personne de moindre condition peut être interprété comme un affront.

 

La rencontre se déroule à Rome et non à Anagni, ville natale de Benedetto Caetani. Ce détail a son importance : la dernière élection au St Siège est vivement contestée par les puissantes familles romaines, le contexte politique intérieure à la ville est peu favorable au pape en place.

 

L’accueil est fort cordial, comme il est de coutume. Presque amical. Ancien représentant du Vatican auprès de la cour royale française, Caetani a un avantage sur Charles : il connaît bien le Droit romain et les règles canoniques. Au contraire de son invité qui préfère les champs de batailles et les banquets.

 

Les discussions tournent autour de la levée de l’excommunication de Philippe, c’est a minima ce que veut obtenir le parti français. Une moindre ingérence papale dans les affaires intérieures du royaume de France est vivement souhaitée. En contrepartie, Boniface VIII demande la réhabilitation de Bernard Saisset dans sa fonction d’évêque de Pamiers et le renvoi des principaux conseillers du roi. En particulier Guillaume de Nogaret, jugé comme une créature démoniaque et manipulatrice de l’esprit de son maître.

 

Des semaines durant, les deux hommes échangent arguments contre arguments. Les directives écrites de Philippe à son cadet sont claires : céder à la principale demande du pape, c’est équivalent à se soumettre à sa volonté. Saisset a commis un crime de lèse majesté en moquant le roi.

 

Une marge de négociation est trouvée quant au deuxième sujet de discorde. Une ancienne coutume des rois capétiens, héritée de la dynastie carolingienne, accorde une place prédominante aux clercs dans l’entourage du roi. Ils s’occupent des questions juridiques et des affaires administratives.

 

La diplomatie reprend ses droits. Requête est formulée au roi de France pour qu’il limite le poids de Nogaret sur les affaires du royaume. Une position de coadjuteur est jugée comme trop importante, même supérieure à celle des nobles de haute lignée dans les faits. En effet, si l’influent conseiller reste un roturier, il gagne la confiance du roi. Ses avis d’expert sont écoutées et pèsent pour beaucoup dans les décisions finales.

 

Une figure du clergé gallican est conseillée aux cotés du roi: Boniface préfère l’archevêque de Bordeaux : Bertrand de Got. Personnage plutôt effacé et neutre, il semble convenir aux deux partis. Du moins à Charles de Valois, dont la place à la cour est fragilisée par l’omniprésence des hommes de droit.

 

Charles s’apprête à quitter Rome. C’est alors qu’il reçoit en secret une invitation des Colonna. Cette famille de nobles romains et rivale du clan bonifacien cherche à avoir les faveurs des français. Homme aimant la flatterie et la bonne compagnie, il accepte. Mauvaise idée ! Des bandes parcourent la cité romaine en une période de forte instabilité politique. L installation définitive du pouvoir vaticaniste est encore lointaine, les cardinaux aiment mieux la tranquillité des campagnes italiennes.

 

Au détour d’une rue, un individu surprend l’escorte réduite de l’ambassadeur français et le poignarde. La blessure est grave, et Charles meurt après quelques jours. La nouvelle met deux semaines avant de parvenir au palais de l’île de la Cité à Paris, lieu de résidence du roi en son domaine. Elle sème l’effroi parmi les familiers entourant Philippe : gens du lignage, conseillers et serviteurs pleurent la perte de celui qui nourrissait encore des prétentions au titre d’Empereur d’Orient.

 

Sa disparition a deux conséquences :

- le message du pape ne peut parvenir jusqu’au premier concerné, l’apaisement souhaité des relations diplomatiques reste lettre morte. Tout au contraire, la rumeur court au travers le royaume que la mort de feu Charles de Valois serait commanditée. Le très ambitieux Boniface en serait l’instigateur ;

- l’ost de France perd l’un de ses principaux commandants. Il devait prendre la tête des troupes en Flandre pour venger la terrible défaite dite des Éperons d’Or ;

 

La perte du chef de guerre est compensée par d’autres meneurs d’hommes, à l’image de l’honni connétable Gaucher de Chatillon. Détesté des flamands dont il cherche à tout prix à mater l’esprit rebelle. La campagne envisagée est repoussée, du fait du deuil, mais maintenue.

 

La perte de son plus proche parent plonge Philippe Le Bel dans une colère froide. Après une période de retenue liée au deuil, le rapport conflictuel avec la cité vaticane reprend de plus belle. En réaction aux bruits de couloirs, qui parlent d’une possible excommunication pour violence sur un prélat et d’un meurtre commandité en sous mains, la stratégie politique change. L’avisé Guillaume de Nogaret, bien en place auprès du souverain, monte un solide dossier d’accusation à destination de Boniface VIII.

 

Nogaret se rend à Rome et donne lecture de l’acte d’accusation devant la curie.

 

Bilan final : un épisode qui porte un discrédit immense sur le pontificat de Boniface VIII. Fatigué par les luttes intestines et de santé précaire, il est poussé à la renonciation de son siège. Le Droit canonique prévoit le retrait d’un pape. c’est arrivé avec Célestin, son prédécesseur. Une période de vacance du « trône de St Pierre » s’en suit.

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